En Suisse, les couples gays n’ont pas le droit d’adopter ou de recourir à la procréation médicalement assistée. Pourtant, 20 000 enfants seraient aujourd’hui élevés par deux papas ou deux mamans dans notre pays. Le 15 juin, une pétition sera déposée à Berne afin de réclamer un statut légal pour ces ménages atypiques. Témoignage de deux familles qui n’ont pas attendu que la loi leur donne raison pour exister.
Par
Marie Mathyer - Mis en ligne le 08.06.2010
Tristan a 7 ans, des cheveux bruns, une bouille malicieuse. Là, il joue au Game Boy, confortablement vautré sur le canapé du salon d’un appartement genevois. D’une oreille, il écoute la conversation des adultes qui l’entourent, et à l’occasion complète les phrases de sa maman, celle qu’il appelle Maouche.
Ce qui se raconte autour de lui, c’est son histoire. Celle d’un petit garçon élevé par deux mères, Isabelle, éducatrice, et Chatty, graphiste, 40 ans toutes les deux. «Un jour, il devait avoir 4 ou 5 ans, un de ses copains lui a dit qu’il avait une vraie et une fausse maman. Il a répondu: «Non, c’est deux vraies! J’ai une maman qui m’a porté dans son ventre et l’autre qui me porte sur ses épaules.» On était sciées!» s’enorgueillit Chatty, la mère aux épaules solides.
«Maman m’a porté dans son ventre, Maouche me porte sur ses épaules»
Tristan, 7 ans
Car vouloir un enfant quand on est deux adultes du même sexe n’est pas simple, et les difficultés sont d’ordre tant pratique qu’émotionnel. «On doit affronter en premier lieu notre homophobie interne. Un couple homosexuel est stérile, même si individuellement on ne l’est pas. Il faut donc s’accorder le droit d’être parents, confie Chatty. Les deux mères, ensemble depuis huit ans, ont eu recours à un donneur de sperme, «on l’appelle papa de naissance», un ami musulman, hétérosexuel. Isabelle s’insémine, tombe enceinte, accouche de Tristan. Chatty devait porter leur second enfant, mais après des années d’essais, d’espoirs et de voyages à Barcelone où les cliniques d’insémination font leur beurre avec des étrangères interdites de maternité dans leur pays, c’est finalement Isabelle qui, toujours avec le même «père de naissance», a finalement accouché de la petite Garance, 2 mois cette semaine.
SITUATION ABSURDE
Puisqu’elle n’a porté aucun de ses deux enfants, Chatty n’a pas de droit sur eux. «Je suis une mère hors la loi, résume-t-elle. Je ne peux pas inscrire Tristan à la cantine. Sur ses cartes d’élève je biffe l’appellation père pour y écrire mon nom et, pis, si Isabelle venait à décéder, leur garde ne me serait peut-être pas accordée. Par contre, j’ai un devoir d’entretien vis-à-vis d’eux, alors que si c’était moi qui disparaissais, ils ne toucheraient pas de rente d’orphelin.» Une situation hypocrite et souvent aux limites de l’absurde, car «de manière générale, on n’a pas eu de problèmes à se faire accepter. Ni à l’école, ni avec les parents des copains de Tristan, ni avec les copains eux-mêmes, se réjouit Isabelle. En fait, il semble que tout le monde vive bien cette réalité, sauf les autorités.» «Notre famille est pareille aux autres, aussi bonne et aussi mauvaise.
Notre entourage est majoritairement hétérosexuel. Tristan a des hommes autour de lui, un grand-père, des oncles, des parrains, un entraîneur de sport, il va très bien», détaille Chatty. Seule ombre au tableau, cette non-reconnaissance de leur réalité qui complique le quotidien. «La Suisse prétend qu’elle agit dans l’intérêt de l’enfant, mais je pense que le mieux pour l’enfant, c’est qu’on légalise sa situation familiale.» Tristan semble l’avoir bien compris. Pour la Fête des mères, il a inscrit dans un gros cœur: «Je vous aime mamans.» Une touche d’originalité, mais pas tant que cela: «Un copain en avait fait un pour sa belle-mère», explique-t-il très sérieusement.
«ON LUI A DIT: «ON EST SPÉCIAUX!»
Natalia, 6 ans, vit à
Berne avec daddy Mitchell, 46 ans, et papy Martin, 43 ans, traducteurs
correcteurs.
«En Suisse, notre histoire serait impossible à
reproduire: la loi l’interdit.» Martin della Valle a 43 ans et, depuis
douze ans, il aime Mitchell, un Américain de 46 ans. Les deux hommes se
sont rencontrés aux Etats-Unis, où Martin vivait à l’époque. Un beau
jour, le couple parle bébés. «En Californie, des couples gay qui ont des
enfants, ce n’est pas très original», précise Martin.
Les futurs
parents s’adressent alors à une agence d’adoption. «On ne ressentait pas
le besoin de transmettre notre bagage génétique et il y avait assez
d’enfants dans le monde sans parents pour qu’on ne fasse pas appel à une
mère porteuse. De toute façon, on n’aurait pas pu se la payer», se
marre aujourd’hui Mitchell, qui a finalement déboursé 30 000 dollars
tout compris pour adopter Natalia.
ADOPTION OUVERTE
L’agence
procède à tous les contrôles d’usage, casier judiciaire, inspection de
l’appartement et même enquête de voisinage, et les met en contact avec
un couple dont la femme, Joni, est enceinte de cinq mois.
«En Suisse, notre histoire serait impossible
à reproduire»
Martin
A
l’accouchement, Martin et Mitchell sont présents. L’enfant est placé sur
le sein de sa mère et «quand elle a levé les yeux, nous étions là», se
rappelle, ému, le daddy américain. Les adieux sont difficiles,
émotionnels. «On avait l’impression de lui briser le cœur, on se sentait
coupables. Mais c’était leur décision, prise pour le bien de l’enfant
et le leur. Et les parents biologiques ont trente jours pour changer
d’avis.» Mais Joni ne se rétracte pas et, comme il s’agit d’une adoption
ouverte, Martin et Mitchell restent aujourd’hui encore en contact. Joni
est même venue les voir en Suisse, où le couple a déménagé en 2006. «On
voulait élever Natalia à Berne, près de ma famille», explique Martin.
Même en sachant que leur situation serait plus exotique en Suisse qu’en
Amérique? «On n’a jamais eu de problèmes. Nous sommes les parents de
Natalia, un couple marié, une famille où chacun porte le même nom: comme
des bourgeois! On s’est présentés à nos voisins et seule une personne
s’est exclamée en rigolant: «Et après ça, quoi d’autre?!» La politique,
c’est une chose, mais les gens qui nous connaissent se rendent compte
qu’on fonctionne comme une famille tout à fait traditionnelle.»
CONFIANTS
EN L’AVENIR
Natalia ressemble en effet à toutes les petites
filles de 6 ans. Dans le château de princesse en plastique qui trône au
salon, un prince et une princesse s’embrassent. «Elle reproduit la norme
et pas ce qu’elle voit à la maison, analyse Mitchell. Nous lui avons
très tôt dit que nous sommes spéciaux et elle corrige elle-même ceux qui
lui demandent où est sa maman.» Et, plus tard, deux hommes qui élèvent
une jeune fille, ce sera comment? «Elle a deux marraines, des femmes qui
l’entourent, ça se passera bien. Comme tous les parents, on se met la
pression, mais nos propres parents, hétérosexuels, ont aussi, parfois,
fait des erreurs», observe Martin.
Natalia file dans sa chambre
toute rose changer de robe pour la photo. «On aimerait que les lois
changent pour lui créer un monde où tout serait plus simple pour elle»,
dit Mitchell. Aussi simple que de se faire jolie pour une photo, un vrai
truc de fille.
L’AVIS DE L’EXPERT
«CES ENFANTS N’ONT PAS PLUS DE TROUBLES QUE LES AUTRES»
Professeur Olivier Halfon, pédopsychiatre et chef du Service
universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), au
CHUV.
Aujourd’hui, la loi interdit à un couple du même sexe d’adopter un enfant. Qu’en pensez-vous?
Quoi qu’on en pense, ces enfants existent! Nos lois devraient donc
aller dans le sens du progrès plutôt que de réprimer et d’interdire. Si
on légalise leur situation, il devient plus simple pour ces enfants de
se faire accepter socialement et donc de se construire.
Dans la pratique, ces enfants ont-ils donc plus de problèmes que les autres?
Non, ils n’ont pas plus de troubles psychiques ou psychiatriques que
les autres, si dans leur famille quelqu’un joue davantage le rôle du
père et l’autre celui de la mère. Mais chez les hétérosexuels aussi,
les rôles de ces derniers sont moins différenciés qu’autrefois.
Les couples homosexuels seraient donc de bons parents?
Oui, ils ont tellement désiré ces enfants qu’ils font les choses
bien. Le danger serait plutôt que, parfois, ils veulent trop bien
faire. L’important pour l’enfant, c’est que les choses soient très
claires et se fassent de manière naturelle. Ce qui est terrible pour un
enfant, c’est, premièrement, les conflits chroniques et, deuxièmement,
les secrets de famille. Or, dans le cas des familles homoparentales, on
rencontre plus rarement ce genre de problème.
LA SITUATION EN SUISSE
QUELS SONT LES DROITS DES COUPLES HOMOSEXUELS?
En Suisse, la loi sur le partenariat enregistré, entrée en vigueur
le 1er janvier 2007, donne aux couples homosexuels les mêmes droits que
les personnes mariées. A une exception notable près: l’article 28
interdit explicitement l’adoption et la procréation médicalement
assistée, alors qu’en Europe les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, la
Suède, l’Espagne et enfin la Belgique en 2006 les ont autorisées.
Et
c’est précisément ce que demande la pétition qui sera déposée le 15
juin prochain à Berne: des droits identiques pour les couples de même
sexe et les couples mariés en matière de parentalité et d’adoption, et
un même cadre légal pour protéger tous les enfants, qu’ils soient
élevés par des couples «partenariés» ou par des couples mariés. «La
pétition a été lancée via Facebook par un jeune politicien socialiste
de Bâle-Campagne avant d’être reprise par les associations
homosexuelles. Nous avons récolté pour l’instant 20 000 signatures. Ce
ne sera pas assez pour demander un référendum, mais ça a le mérite de
susciter le débat, relève Moel Volken, membre du comité de Toutes les
familles. On devrait mettre l’intérêt de l’enfant au centre du débat
et, dans le cadre d’une adoption classique, c’est déjà ce qui se fait
lorsque les familles subissent toute une batterie de tests. Laissons le
peuple se prononcer!» Aujourd’hui, l’association gay 360 ° estime à 20
000 le nombre d’enfants élevés par des parents du même sexe.