«J’ai reçu énormément de lettres de condoléances, mais la dernière qui me manque, c’est celle de la justice!» Elle a le sens de la formule, Viviane Massy Ferizi, 44 ans, qui nous reçoit dans son appartement de la banlieue genevoise. S’il ne s’agissait pas de son drame, de sa vie et surtout de la mort tragique de son fils, on la féliciterait pour cette capacité à lancer des phrases coups-de-poing qui cognent le ventre mou de l’indifférence.
Tout à l’heure, elle nous a fait un café, s’est assise, calme et pondérée malgré la révolte qui gronde, ses beaux yeux bleus plantés dans les vôtres. «Cela va faire bientôt quatre ans que cet accident mortel de la route a eu lieu. Et le responsable n’est toujours pas jugé. J’ai l’impression d’être dans une salle d’attente. Parfois, on me jette un os pour me faire patienter. Mais j’ai assez attendu. Je tire la sonnette d’alarme. Rendez justice à Nathan et aux autres victimes!»
Nathan Baronciani, c’est ce jeune homme dont les photos ornent les murs de l’appartement. Un gamin au regard franc, au sourire confiant. Ici en DJ, franchement heureux, là avec sa petite sœur, ou plus loin avec son frère aîné, bras dessus bras dessous. Un gosse de 16 ans bien dans sa peau qui avait déjà prévu de reprendre l’entreprise de plomberie de son grand-père, de se marier et d’avoir cinq enfants dont il avait déjà choisi les prénoms.
NATHAN LE SAGE
«Mon fils n’était pas un saint, mais ce n’est pas parce qu’il aimait le rap que c’était un voyou.»
On tombe sur cette feuille au mur où Nathan a écrit à la main: «La vie ressemble à un conte de fées; ce qui importe, ce n’est pas sa longueur ni ses biens, mais sa valeur!» Signé Sénèque. Ses copains l’appelaient Nathan le Sage. On peut aimer le rap et les auteurs de l’Antiquité!
C’est sûr, dans cette nuit du 19 au 20 octobre 2007, ce n’était pas sage de monter dans la Renault Mégane de Jérémy, 21 ans. Le jeune homme n’avait pas de permis et avait emprunté la voiture de sa mère. Mais Nathan et ses copains, Mounir et Momo (Mohamed, 19 ans, fut la victime, un an auparavant, d’une agression qui avait ému tout le canton), venaient de rater le dernier bus qui devait les ramener à Plan-les-Ouates. La bise est féroce et ils sont fatigués. Alors ils acceptent la proposition. A la hauteur du carrefour de l’Etoile, la Renault se range aux feux à côté d’une Alfa Romeo aux plaques françaises, conduite par Umberto S., 22 ans. Les deux conducteurs se jaugent à coups de vroum vroum. Une course poursuite s’enclenche. Nathan, Momo et Mounir, paniqués, auraient imploré leur copain d’arrêter ce jeu mortel, en vain.
Les véhicules zigzaguent entre les voitures, l’Alfa brûle un feu rouge, dépasse à 150 km/h une voiture à l’arrêt, les deux véhicules foncent sur la route des Jeunes et abordent le pont de Perly à une vitesse mortelle. Jérémy perd alors le contrôle du véhicule (pour une raison inconnue restant à déterminer lors du procès), qui percute la barrière de sécurité et s’écrase sur l’autoroute, 13 mètres plus bas. Seul Mounir réussit à s’extirper miraculeusement de la voiture avant qu’elle ne prenne feu. Ses amis, qui ne sont pas morts sur le coup, périssent calcinés. Quant à Umberto S., il répond aujourd’hui de violations graves des règles de la circulation routière, de mise en danger de la vie, d’homicide par négligence et, subsidiairement, d’omission de porter secours: le jeune adulte est parti sans demander son reste.
Il ne sera appréhendé que le 8 mars 2008 au passage de la frontière. Peine encourue: entre quatre et six ans de prison. Etonnamment, il est toujours au bénéfice de son permis de conduire.
«Le chauffard n’a manifesté aucune compassion»
Viviane Massy Ferizi
La révolte de Viviane est encore montée d’un cran en apprenant l’arrestation, début mai, de 19 adeptes de course poursuite dans le canton de Fribourg qui publiaient leurs exploits sur YouTube. «Seront-ils jugés plus rapidement que le coresponsable de la mort de mon fils? Comprenez-moi bien, je ne suis pas dans la vengeance, mais je suis outrée par cette lenteur. Quel message la justice genevoise fait-elle passer aux jeunes? Vous volez dans un supermarché? Vous êtes jugé dans la foulée. Vous êtes à l’origine d’un accident mortel? Votre cas peut attendre! Je trouverais tout aussi indécent que M. S., qui n’a jamais manifesté aucune compassion à mon égard et à celui de mes enfants, s’en sorte avec de simples jours-amende!»
En décembre dernier, le prévenu a fait recours contre la décision du juge instructeur de ne pas lui rendre son Alfa Romeo jusqu’alors séquestrée, arguant du fait qu’il devait rembourser son leasing de 30 000 francs.
La chambre d’accusation a accepté son point de vue. «Quelles qu’aient pu être la gravité, les circonstances et les conséquences des faits reprochés au recourant, on peine à discerner en quoi le fait de lui restituer son véhicule constituerait une menace pour la sécurité des autres usagers de la route», lit-on dans son ordonnance!
Une décision révoltante aux yeux de cette mère meurtrie. D’autant que Viviane Massy Ferizi, éducatrice de la petite enfance, n’a pas encore fini de payer les honoraires de ses différents avocats. «Avant, je vivais en couple dans une villa. Aujourd’hui, je suis seule dans cet appartement à me battre. Je n’ai plus de vie sociale normale. Mon fils aîné est parti en Australie. Ma fille de 9 ans et moi-même sommes accompagnées par une personne spécialisée dans le deuil; elle a besoin de pouvoir exprimer ses peurs et ses angoisses, notamment face aux accidents de la circulation!»
Un constat qui désole bien sûr son avocat, Me Henri-Philippe Sambuc, qui défend également les parents de Mohamed. L’homme de loi justifie le retard pris dans cette affaire par la mise en place du nouveau code de procédure pénale et l’engorgement des tribunaux genevois. N’empêche. A ses yeux comme à ceux de beaucoup de victimes de courses poursuites sur la voie publique, le droit suisse doit évoluer. «On continue à juger ces affaires dans le strict cadre de la loi sur la circulation routière. Aux Etats-Unis, on admet l’idée que la voiture dans un tel contexte n’est plus un véhicule de transport mais une arme, dont l’usager fait usage au même titre qu’un revolver.»
Pour toutes ces raisons, Viviane ne peut plus attendre. Elle vient d’écrire au procureur Yves Bertossa, réclamant que justice soit rendue. «J’ai lu le rapport d’accident qui décrit la mort horrible de Nathan, je ne souhaite à personne de finir comme lui. Mes amis m’appellent Mme Pitbull, sourit-elle malgré elle. C’est une façon de dire que j’irai jusqu’au bout pour défendre la mémoire de mon fils!»