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Photos judiciaires
Crimes d'hier sous l'objectif
Assassinats, cambriolages, fausse monnaie: cent ans après la création de l'Institut de police scientifique, à Lausanne, une exposition va dévoiler l'œuvre de son fondateur, le criminaliste Rodolphe A. Reiss. Cent vingt images pour montrer comment la photographie s'est mise au service de la vérité judiciaire.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 16.06.2009

Il était le contemporain de Sherlock Holmes, et vous pouvez très bien l'imaginer, lui aussi, débarquant sur les lieux d'un crime, l'air grave, préoccupé par le seul désir de faire la lumière, toute la lumière, sur le drame qui vient de se dérouler. Sauf qu'avec lui on n'est pas dans la fiction, on évolue dans la plus crue des réalités.

Il s'appelle Rodolphe Archibald Reiss, il est Lausannois d'adoption et, au début du XXe siècle, une véritable star mondiale dans un domaine qui n'a cessé depuis lors de se développer: la criminalistique.

Allemand d'origine et de naissance, arrivé dans le chef-lieu vaudois en pleine crise d'adolescence pour y entreprendre des études de chimie, Rodolphe Reiss fut le fondateur, en 1909, de l'Institut de police scientifique de l'Université de Lausanne. Cent ans plus tard, cette école demeure l'une des plus réputées de la planète. Pour marquer l'anniversaire de sa naissance, le Musée de l'Elysée s'apprête à exposer, du 27 juin au 25 octobre, 120 photographies prises par Rodolphe Reiss lui-même lors de ses innombrables investigations criminelles.

Car c'est bien la photographie qui a amené l'homme à la criminalistique, et non l'inverse. Avant d'être un enquêteur, un scientifique lancé dans la traque à la vérité judiciaire, Reiss a d'abord été un as de la photo. «Il se passionne pour elle dès qu'il a 18 ou 20 ans, relève l'historien vaudois Nicolas Quinche, qui prépare une thèse sur le sujet. Très vite, il en maîtrise toute la technique, puis en découvre les applications criminalistiques lors d'un stage à Paris.»

Un as de la photo

Reiss est ce qu'on appellerait aujourd'hui «un drôle de numéro». Un passionné à tendance monomaniaque. Toute sa vie sera orientée, guidée, balisée par ses recherches en matière de police scientifique et de photographie - en dehors de toute relation conjugale ou familiale. Une foi et une énergie quasi obsessionnelles qui lui font déplacer les montagnes: il vient même à bout du dédain que les magistrats vaudois vouent à la photographie au début du XXe siècle.

«A l'époque, note Nicolas Quinche, le personnel judiciaire et policier sous-estimait les services que la photographie pouvait rendre à l'instruction, à la résolution des affaires criminelles. Les photographes étaient encore regardés comme des artistes, des saltimbanques tout juste bons à faire des projections dans des baraques foraines. Reiss va réussir à valoriser ce qu'il appelle déjà la «science photographique» et montrer qu'elle est une technique indispensable à la manifestation de la vérité judiciaire.» D'abord en convainquant les autorités vaudoises de créer dès 1901 un cours de photographie scientifique à l'université, puis à ouvrir l'Institut de police scientifique dès 1909.

Rondes de nuit

Si les témoignages humains sont faillibles, la photo, elle, permet de revisiter une scène qui n'existe plus, de documenter auprès du tribunal des indices et même des traces quasi invisibles à l'œil nu. Encore faut-il que le photographe maîtrise la technique et surtout l'éclairage, à une époque où le flash n'existe pas. Chaque déplacement sur un lieu de crime s'apparente ainsi à une expédition, au vu du matériel transporté!

Car Reiss n'est pas de ces scientifiques qui restent cloîtrés dans leur laboratoire. «Il sort souvent pour parfaire ses connaissances, pour épauler les services de police sur des scènes de crime, note Nicolas Quinche. Il fait des rondes la nuit dans les cafés louches de Lausanne, il tient à rester au contact de la pègre en donnant de sa personne et en prenant des risques. Il répète que l'expert doit toujours se rendre au plus vite sur le lieu d'un incendie, quitte à risquer sa vie, pour savoir s'il est criminel ou accidentel. C'est un homme extrêmement courageux.»

Fumeuses théories

Photos de victimes, de coupables, de tatouages, d'accidents, de meurtres, de bombes, d'appartements dévastés, de faux en écritures, de fausse monnaie: on estime que Reiss a laissé derrière lui plus de 10 000 images, constituant un témoignage visuel unique sur son époque. «Une grande partie de ces dossiers ont trait à des cambriolages et à des documents falsifiés, relève Nicolas Quinche. En revanche, j'ai retrouvé peu d'expertises balistiques, ce qui laisse penser que les homicides étaient très minoritaires à l'époque.»

Ces photos sont aussi les premières et presque les seules à montrer l'intérieur des appartements d'alors. Des intérieurs souvent modestes. Des intérieurs de misère. En cela, les images de Reiss rejoignent le courant de pensée qui fut le sien. Contrairement aux criminologues, qui cherchent alors à déterminer, dans de fumeuses théories, si les délinquants ont un visage particulier, une mâchoire plus proéminente que celle des honnêtes gens, bref si le mal qui les habite est héréditaire, Rodolphe A. Reiss, lui, est d'avis que la criminalité est d'origine sociale et plonge ses racines dans la pauvreté. C'est en cela qu'il est un criminaliste, fondant ses enquêtes sur la recherche de traces et d'indices, et non un criminologue. Nuance...

Sur les champs de bataille

Rodolphe Archibald Reiss est mort en 1929... une année avant Conan Doyle, le père de Sherlok Holmes. Il avait 54 ans, n'était plus directeur de l'Institut de police criminelle et vivait loin de Lausanne.

Dès le début de la Deuxième Guerre mondiale, invité par la Serbie à venir enquêter sur les atrocités commises par les soldats austrohongrois et bulgares, il réalise sur les champs de bataille et les lieux de massacre le même type d'enquêtes criminelles qu'il a effectuées en Suisse, sauf qu'il s'agit cette fois de monstruosités sur une grande échelle. Très engagé du côté serbe, il est alors vivement attaqué dans la presse suisse alémanique, très proallemande à l'époque, et finit par démissionner de l'institut en 1919, avant de mourir en Serbie, dix ans plus tard.

L'exposition qui va s'ouvrir au Musée de l'Elysée s'intitule Le théâtre du crime. Par définition, toutes ses images ne sont pas recommandées à chaque visiteur, mais par-delà leur côté spectaculaire, c'est à un véritable témoignage historique qu'elles convient. «Rodolphe Archibald Reiss, résume Daniel Girardin, conservateur au Musée de l'Elysée, avait mis toute sa technique, sa maîtrise et ses connaissances au service de la photographie judiciaire. Et, comme on le découvrira dès le 27 juin, c'était un homme au formidable talent.»

«Le théâtre du crime». Musée de l'Elysée, Lausanne. Du 27 juin au 25 octobre.



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Tags: Institut de police scientifique à Lausanne, exposition photographique, criminaliste Rodolphe A. Reiss Aller en haut de page Haut de page

 

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