Les indignés qui réclament l’abolition de la monarchie, le propre gendre du roi impliqué dans un scandale de détournement de fonds publics, Juan Carlos Ier, enfin, qui a vieilli d’un seul coup: dans une Espagne au bord du chaos, l’onde de choc sociale a commencé de lézarder les murs du palais royal – du jamais vu.
Chevillée au corps de la démocratie espagnole depuis la mort de Franco, la monarchie sent désormais la naphtaline.
JEUNESSE ASPHYXIÉE
En 2008 encore, plus de 70% des Espagnols disaient soutenir la couronne. Un chiffre tombé l’an dernier sous la barre des 50%, pour la première fois depuis 1978. Asphyxiée par un taux de chômage qui touche 40% des moins de 25 ans (!), la jeunesse, en particulier, ne croit plus aux contes de fées.
«Les jeunes se fichent pas mal de la monarchie, confirme Beatriz Cortázar, journaliste sur la chaîne privée Tele 5. L’avenir des Bourbon les intéresse très peu. Il faut dire que, pour les nouvelles générations, il est très difficile d’accepter par exemple que le pouvoir se transmette par héritage, qui plus est avec une prédominance de l’homme sur la femme.» L’Espagne, qui n’a en effet pas renoncé à la loi salique, fait désormais figure d’ultime bastion du sexisme.
En une décennie, le miracle économique espagnol, porté par les seuls secteurs de l’immobilier et du tourisme, a viré au cauchemar. La crise des subprimes a tout fait capoter en 2008. Des chantiers désertés du jour au lendemain, des faillites en cascade, un chômage monstrueux qui touche aujourd’hui 21,52% de la population active. Deux millions de foyers espagnols vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 426 euros par mois. Pis, 800 000 familles se retrouvent à la rue, sans aucun revenu! Pas étonnant que l’Espagne soit devenue le berceau des indignés.
La famille royale ne saurait être tenue pour responsable, mais ses privilèges et son niveau de vie n’agacent plus seulement les nationalistes basques et catalans.
«En Espagne, les jeunes se fichent pas mal de la monarchie»
Beatriz Cortázar, journaliste à Tele 5
Protégée depuis 1978 par un large consensus médiatique, la royauté se retrouve en terrain découvert. «La famille royale a longtemps évolué dans une bulle, confie Beatriz Cortázar, mais les médias ont changé. Désormais, tout est scruté à la loupe.»
Les jeunes, qui n’ont pas connu la période de transition à la mort de Franco, sont les plus critiques, mais la grande presse s’y met aussi. La santé du souverain, jusque-là taboue, fait débat. Les médias exigent plus de transparence dans les comptes royaux.
II faut dire qu’à l’inverse de l’Angleterre, où les finances royales sont rigoureusement contrôlées, le roi d’Espagne gère à sa guise l’argent que lui verse l’Etat, soit une enveloppe annuelle d’environ 9 millions d’euros. A titre de comparaison, les Windsor, eux, touchent 49 millions! Rigueur oblige, le budget des Bourbon a d’abord été gelé en 2010 – une mesure inédite –, puis réduit en 2011, à leur demande, de 5,2% (soit 470 000 euros).
Sachant que le salaire minimal, en Espagne, est tombé à 7680 euros par an, soit 640 euros par mois, le revenu annuel des deux filles du roi, Doña Elena et Doña Cristina, reste cependant vingtsix fois supérieur avec environ 200 000 euros chacune! Une chance que, chez les Bourbon, personne ne soit payé à ne rien faire. A titre d’exemple, l’infante Elena dirige les projets sociaux et culturels de la fondation de la compagnie d’assurance Mapfre.
Les Bourbon s’ingénient à ne pas choquer l’opinion. Pour se rendre à Londres, dernièrement, la reine Sofia a ainsi renoncé à la classe affaires pour voyager avec RyanAir. La princesse Letizia, quant à elle, n’hésite pas à remettre plusieurs fois les mêmes robes.
Scandale à la cour
Des initiatives sympathiques que le scandale Urdangarin, du nom du propre gendre de Juan Carlos, Iñaki Urdangarin, mari de l’infante Cristina, a réduites à néant. L’ex-handballeur pro, devenu en 1997 duc de Palma, se retrouve mis à l’enquête pour fausses factures, falsification de documents et fraude à l’administration. Il aurait détourné un bon million d’euros, avant de filer s’installer avec son épouse à Washington en 2009…
Très affaibli depuis son opération aux poumons, l’an dernier, le roi Juan Carlos, âgé de 73 ans, n’avait pas besoin de ça. L’avenir de la couronne le préoccupe. Comment être en effet certain que ses sujets, juancarlistes avant tout, seront demain des felipistes, après l’intronisation de son fils? «L’Espagnol n’est pas monarchiste de nature, affirme Beatriz Cortázar. Felipe devra démontrer en quoi il peut servir le peuple espagnol et quel sens nouveau il convient d’accorder à la monarchie dans une démocratie.»
En d’autres termes, le prince héritier devra convaincre. «Felipe s’est rapproché des gens depuis son mariage avec Letizia, poursuit la journaliste, mais il demeure un prince froid et distant. Quand son épouse et lui prennent un bain de foule officiel, les gens qui vont les saluer sont soit des personnes âgées, soit des enfants. La génération intermédiaire fait défaut… Un fossé s’est creusé.»
Felipe travaille dur. Ses conseillers insistent beaucoup là-dessus, n’ignorant pas que l’oisiveté, de surcroît subventionnée, a mauvaise presse… A en croire Jaime Peñafiel, le plus redouté des observateurs de la monarchie, plus royaliste que le roi, Felipe s’est cependant mis tout seul la tête sur le billot en épousant, il y a sept ans, l’ancienne journaliste-vedette de la TVE Letizia Ortiz Rocasolano, une femme divorcée et républicaine…
«Felipe devra démontrer en quoi il peut servir le peuple»
Beatriz Cortázar, journaliste à Tele 5
N’en déplaise à Jaime Peñafiel, Letizia pourrait bien être la meilleure carte de la couronne. La princesse des Asturies, désormais âgée de 39 ans, est une femme habile, moderne et brillante. Nombreuses sont les Espagnoles qui se reconnaissent en elle, ce qui n’empêche pas la frange la plus conservatrice du pays de la détester. Selon la journaliste Beatriz Cortázar, «il est des choses qu’une certaine société n’admettra jamais, comme le fait que la petite-fille d’un chauffeur de taxi puisse devenir reine un jour». Les indignés espagnols, pour leur part, savent bien que sans son mariage avec Felipe, elle serait à leurs côtés, caméra au poing.
Avec le retour de la droite au pouvoir, la monarchie devrait gagner un peu de temps pour redorer son blason, même si Beatriz Cortázar rappelle que, «ces dernières années, la famille royale a toujours eu de meilleures relations avec le parti socialiste (PSOE) qu’avec le Partido Popular (PP)». Le roi Juan Carlos Ier trouvera-t-il en Mariano Rajoy un allié? «On l’ignore encore, répond la journaliste de Tele 5, mais la seule chose qui importe désormais est de sortir l’Espagne de la crise. En cela, au moins, ils sont d’accord.»