21 MAI
PREMIER DÉCÈS
Une femme de 83 ans décède à Diepholz, dans le nord de l’Allemagne, des suites d’une contamination à l’E. coli. La veille, l’Institut Robert Koch, chargé du contrôle sanitaire pour le pays, avait mentionné les premiers cas d’infection.
23 MAI
CANTINES FERMÉES
Parmi les personnes infectées, 19 ont déjeuné dans les cantines de PricewaterhouseCoopers, à Francfort. Les deux restaurants sont immédiatement fermés.
24 MAI
LA PSYCHOSE S’INSTALLE
Les laboratoires d’analyses allemands tournent à plein régime pour trouver l’origine de l’infection mortelle. Deux nouveaux décès sont enregistrés. Le Bild titre: «Horror-Keime töten drei Menschen» (la bactérie de l’horreur fait trois morts). Les infographies détaillant la répartition géographique des 400 personnes infectées dans le pays se multiplient. La presse s’enflamme, pendant que l’Institut Robert Koch suggère de faire attention aux crudités.
25 MAI
LES «LÉGUMES TUEURS» DÉBARQUENT
Les autorités sanitaires allemandes préconisent de «renoncer aux salades, concombres et tomates». Ces denrées figurent en effet régulièrement au menu des personnes contaminées. En y repensant, vu les fortes chaleurs, c’est peu étonnant… Bref, on recommande de «ne pas céder à la panique». Trop tard: partout, les sites d’information titrent: «Alerte aux légumes tueurs».
26 MAI 12 HEURES
L’HEURE DU CONCOMBRE SONNE
A midi, devant une salle comble de journalistes, la ministre de la Santé hambourgeoise, Cornelia Prüfer-Storcks, déclare que «trois concombres espagnols» ont été identifiés comme porteurs de la bactérie. «Spanische salatgurken ist schuld!» (la salade de concombre espagnole est coupable) lance immédiatement le Bild.
Partout en Europe, toute la distribution de concombres ibériques se bloque. L’Italie en saisit 1,6 tonne pour analyses. En Suisse, Migros et Manor assurent que les concombres sont de production locale, tandis que Coop s’empresse de retirer les variétés espagnoles de ses étals.
27 MAI
PREMIER CAS SUISSE
La ministre espagnole de l’Agriculture, Rosa Aguilar, a beau s’énerver contre les déclarations allemandes de la veille, critiquant le manque de preuves, rien à faire: «concombre tueur» devient une expression consacrée. Avec ou sans l’adjectif «espagnol». Les unes des journaux européens accusent unanimement le concombre, sans conditionnel. «La bactérie tueuse vient des concombres!» Punkt schluss. Partout en
Europe, des personnes revenant d’Allemagne sont infectées. Le premier cas suisse est annoncé par l’Office fédéral de la santé publique, qui donne des détails croustillants: elle a «pris part à un buffet de salades à la suite duquel d’autres convives sont tombés malades en Allemagne». L’OFSP rappelle des mesures élémentaires: laver et peler fruits et légumes. L’OMS réagit en recommandant de bien se laver les mains.
Mais la psychose s’installe et les concombres ne se vendent plus du tout. Ah oui, les deux cantines de Pricewaterhouse-Coopers, à Francfort ont, elles, été lavées de tout soupçon.
28 MAI
CRISPATION ALLEMAGNE-ESPAGNE
Une femme de 86 ans décède à Lübeck, portant le nombre de décès à dix. Neuf dans le nord de l’Allemagne et un en Suède. Le bras de fer Espagne-Allemagne se durcit. Des quantités de lots de concombres sont analysés. Ces légumes sont honnis, à Neuchâtel comme à Hambourg.
31 MAI
CHOU BLANC!
Le laboratoire de Hambourg – celui-là même qui avait désigné les concombres andalous – publie les résultats d’analyses. Cornelia Prüfer-Storcks explique que la souche d’E. coli identifiée sur les légumes espagnols ne correspond finalement pas à la variante responsable de la mort de quinze personnes.
La ministre espagnole Rosa Aguilar demande des «mesures extraordinaires et urgentes» à l’Union européenne: les pertes sont estimées à 200 millions d’euros par semaine. Et plus de 25 000 emplois sont menacés. Pour appuyer ses dires, sa collègue andalouse, Clara Aguilera, croque dans un concombre devant les caméras. Huit pays sont désormais touchés. L’Espagne pas.
1er JUIN
LES ESPAGNOLS S’ÉTRANGLENT
El Mundo s’indigne dans son éditorial. «Elle ne s’est même pas excusée!» hurle-t-il. «Elle», c’est évidemment Cornelia Prüfer-Storcks, dont le visage commence à être bien connu des Espagnols. Le quotidien madrilène fustige au passage le gouvernement allemand, «incapable de surveiller la communication de ses länder», ainsi que «la mollesse» du gouvernement espagnol, et son «absence de réflexes».
Libération titre «Présumé innocent» sur un grand concombre en une. Dans l’esprit des consommateurs, cela doit forcément signifier coupable. On les boycotte. Et on les condamne à mort, leur espérance de vie n’étant que de cinq jours.
2 JUIN
MOSCOU EN RAJOUTE
Moscou interdit tout simplement l’importation de fruits et légumes frais de l’UE. Celle-ci proteste, qualifie la mesure de «disproportionnée». Surtout que la Russie est le principal marché d’exportation pour les fruits et légumes européens.
Les Emirats arabes, eux, se contentent d’interdire l’importation de concombres.
Quant à l’Espagne, son premier ministre montre désormais sa fermeté. Il annonce qu’il va demander des réparations devant les instances européennes, rend l’Allemagne responsable et accuse Bruxelles d’avoir réagi trop lentement face à cette discrimination.
3 JUIN
LE MYSTÈRE S’ÉPAISSIT
A Rome, le laboratoire de référence pour l’E. coli communique: «Les analyses ne permettent pas de dire que des légumes sont à l’origine de l’infection.» Le coupable reste introuvable. La presse allemande critique le fédéralisme, qui complique la traque de l’origine de la bactérie, responsable de 19 décès.
A Genève, Jacques Blondin, directeur de l’Union maraîchère, est catastrophé. C’est la pleine saison des concombres et seuls 40 000 de ces légumes ont trouvé acheteurs en une semaine. Contre 250 000 les autres années.
5 JUIN
LA PISTE DES POUSSES…
Cette fois, ce n’est pas Hambourg, mais le Ministère de la consommation de Basse-Saxe qui communique. Ils ont une «piste très chaude»: la ferme Gartnerhof, à Bienenbüttel, qui produit depuis vingt-cinq ans des pousses de cresson, moutarde et quinze autres sortes de ces filaments qui décorent volontiers les plats. Deux employés de cette ferme présentent des symptômes. Et onze des 30 golfeurs suédois qui avaient mangé des pousses provenant de Gartnerhof dans un hôtel du coin ont été infectés.
6 JUIN
… ET DU SOJA
«Le coupable, c’est le soja», titre Le Matin. Expliquant que «les pousses de soja sont en réalité des germes de haricots mungo». Bref, de toute façon, soja ou mungo, Gartnerhof produit 17 sortes de graines germées, alors on n’est pas sortis de l’auberge. Ma voisine de file au magasin bio se demande si le tofu est «secure».
Au même moment, la Basse-Saxe déclare qu’aucun des 40 échantillons prélevés dans la ferme incriminée n’est positif. «Mais nous ne levons pas pour autant nos soupçons.»
Du côté des cultivateurs, toute l’Europe est touchée: Espagne, Portugal, France, Suisse, Allemagne, le manque à gagner se chiffre en centaines de millions d’euros. Au Conseil des ministres de la Santé de l’Union européenne, l’Allemagne défend malgré tout son alerte sur les concombres et refuse tout mea culpa: «L’infection est tellement agressive que nous devions explorer chaque piste.»
7 JUIN
L’HONNEUR PERDU DE LA CUCURBITACÉE
Avec son casque sur les oreilles, son nœud papillon et son concombre brandi dans la main gauche, l’eurodéputé espagnol Francisco Sosa Wagner fait sensation au Parlement européen de Strasbourg. Il défend «l’honneur perdu» de la cucurbitacée et demande qu’une manifestation gastronomique autour du concombre soit organisée en Europe.
Pendant ce temps, à Bruxelles, la Commission européenne propose 150 millions d’euros de dédommagement pour les producteurs.
Plus local, le conseiller national Jacques Bourgeois (PLR, FR) dépose une question. Dans son texte – «Mévente des concombres» –, il demande au Conseil fédéral s’il est prêt à examiner la possibilité d’une aide financière pour les producteurs suisses lésés par les déclarations allemandes.
8 JUIN
PLUIE DE CRITIQUES
La Commission européenne remonte à 210 millions d’euros le montant des indemnisations.
L’Allemagne, elle, se fait remonter les bretelles par l’UE. Ministre de l’Agriculture belge, vice-président du Parlement européen, commissaire européen à la Santé, tous s’y mettent. Les critiques pleuvent: l’Allemagne est «en pleine crise de communication» et elle a «émis des notifications à la légère». On l’exhorte d’ailleurs à aller quémander des conseils auprès du Japon ou des Etats-Unis, pays qui «ont su gérer avec succès des épidémies».
En France, le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, passe à son tour l’épreuve du feu et mange publiquement un concombre pour consoler les maraîchers français. Ceuxci sont tout dépités, Nicolas Sarkozy a refusé de les recevoir et ils ont dû se contenter de lui laisser une cagette de concombres.
9 JUIN
BETTERAVE NÉERLANDAISE ET REGRETS ALLEMANDS
Une variante de la bactérie est découverte sur des pousses de betteraves néerlandaises. Elles sont illico retirées de la vente. «Il ne s’agit pas de la variante mortelle, mais on ne sait jamais», déclarent les autorités sanitaires néerlandaises.
A Genève, on commence à répandre une partie des 140 000 concombres invendus sur les champs pour en faire du compost. De son côté, l’Allemagne s’engage à lancer une campagne de promotion des produits agricoles espagnols. Et exprime enfin ses «profonds regrets».
Et à Magdebourg, près de Berlin, on découvre un bout de concombre tout pourri dans la poubelle d’une famille contaminée. Las, le Ministère de la santé local estime que ce légume, vieux de deux semaines, n’apporte «pas grandchose de nouveau».
10 JUIN
MAINS SALES
A l’issue d’un sommet UE-Russie à Nijni Novgorod, Moscou annonce que l’embargo sur les fruits et légumes européens sera levé prochainement.
En Allemagne, l’alerte contre les légumes est levée. Sauf pour les graines germées. Car la piste de la ferme Gartnerhof redevient «brûlante», pour expliquer l’épidémie qui a fait 31 morts. «C’est l’araignée dans la toile», annonce plein d’optimisme le ministre de l’Agriculture de Basse-Saxe. Vraisemblablement, un employé aurait omis les règles d’hygiène élémentaires et contaminé un lot de graines germées.
L’OMS l’avait bien dit: règle numéro un, se laver les mains.
12 JUIN
PLUS DE 30 MORTS ET 600 MILLIONS DE PERTES
L’épidémie a fait plus de 30 morts, dont une majorité en Allemagne. Le nombre d’infections s’est stabilisé et la source de la contamination est définitivement identifiée. Quant à la ferme, elle est fermée. Partout, on demande à l’UE de réévaluer le montant de ses indemnisations. Les pertes s’élèvent à 600 millions d’euros.