Recherchez
« Article précédent Article enquête n°24/60 Article suivant »
PSYCHOSE
CRISE DU CONCOMBRE, CHRONIQUE D’UN DÉLIRE
C’est l’histoire d’une phrase qui a suffi à faire perdre 600 millions d’euros aux producteurs de légumes européens. La Suisse n’a pas été épargnée. La bactérie «E. coli» a fait plus de 30 morts. Retour sur les vingt jours qui ont aussi tué le concombre.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 14.06.2011

21 MAI

PREMIER DÉCÈS

Une femme de 83 ans décède à Diepholz, dans le nord de l’Allemagne, des suites d’une contamination à l’E. coli. La veille, l’Institut Robert Koch, chargé du contrôle sanitaire pour le pays, avait mentionné les premiers cas d’infection.

23 MAI

CANTINES FERMÉES

Parmi les personnes infectées, 19 ont déjeuné dans les cantines de PricewaterhouseCoopers, à Francfort. Les deux restaurants sont immédiatement fermés.

24 MAI

LA PSYCHOSE S’INSTALLE

Les laboratoires d’analyses allemands tournent à plein régime pour trouver l’origine de l’infection mortelle. Deux nouveaux décès sont enregistrés. Le Bild titre: «Horror-Keime töten drei Menschen» (la bactérie de l’horreur fait trois morts). Les infographies détaillant la répartition géographique des 400 personnes infectées dans le pays se multiplient. La presse s’enflamme, pendant que l’Institut Robert Koch suggère de faire attention aux crudités.

25 MAI

LES «LÉGUMES TUEURS» DÉBARQUENT

Les autorités sanitaires allemandes préconisent de «renoncer aux salades, concombres et tomates». Ces denrées figurent en effet régulièrement au menu des personnes contaminées. En y repensant, vu les fortes chaleurs, c’est peu étonnant… Bref, on recommande de «ne pas céder à la panique». Trop tard: partout, les sites d’information titrent: «Alerte aux légumes tueurs».

26 MAI 12 HEURES

L’HEURE DU CONCOMBRE SONNE

A midi, devant une salle comble de journalistes, la ministre de la Santé hambourgeoise, Cornelia Prüfer-Storcks, déclare que «trois concombres espagnols» ont été identifiés comme porteurs de la bactérie. «Spanische salatgurken ist schuld!» (la salade de concombre espagnole est coupable) lance immédiatement le Bild.

Partout en Europe, toute la distribution de concombres ibériques se bloque. L’Italie en saisit 1,6 tonne pour analyses. En Suisse, Migros et Manor assurent que les concombres sont de production locale, tandis que Coop s’empresse de retirer les variétés espagnoles de ses étals.

27 MAI

PREMIER CAS SUISSE

La ministre espagnole de l’Agriculture, Rosa Aguilar, a beau s’énerver contre les déclarations allemandes de la veille, critiquant le manque de preuves, rien à faire: «concombre tueur» devient une expression consacrée. Avec ou sans l’adjectif «espagnol». Les unes des journaux européens accusent unanimement le concombre, sans conditionnel. «La bactérie tueuse vient des concombres!» Punkt schluss. Partout en

Europe, des personnes revenant d’Allemagne sont infectées. Le premier cas suisse est annoncé par l’Office fédéral de la santé publique, qui donne des détails croustillants: elle a «pris part à un buffet de salades à la suite duquel d’autres convives sont tombés malades en Allemagne». L’OFSP rappelle des mesures élémentaires: laver et peler fruits et légumes. L’OMS réagit en recommandant de bien se laver les mains.

Mais la psychose s’installe et les concombres ne se vendent plus du tout. Ah oui, les deux cantines de Pricewaterhouse-Coopers, à Francfort ont, elles, été lavées de tout soupçon.

28 MAI

CRISPATION ALLEMAGNE-ESPAGNE

Une femme de 86 ans décède à Lübeck, portant le nombre de décès à dix. Neuf dans le nord de l’Allemagne et un en Suède. Le bras de fer Espagne-Allemagne se durcit. Des quantités de lots de concombres sont analysés. Ces légumes sont honnis, à Neuchâtel comme à Hambourg.

31 MAI

CHOU BLANC!

Le laboratoire de Hambourg – celui-là même qui avait désigné les concombres andalous – publie les résultats d’analyses. Cornelia Prüfer-Storcks explique que la souche d’E. coli identifiée sur les légumes espagnols ne correspond finalement pas à la variante responsable de la mort de quinze personnes.

La ministre espagnole Rosa Aguilar demande des «mesures extraordinaires et urgentes» à l’Union européenne: les pertes sont estimées à 200 millions d’euros par semaine. Et plus de 25 000 emplois sont menacés. Pour appuyer ses dires, sa collègue andalouse, Clara Aguilera, croque dans un concombre devant les caméras. Huit pays sont désormais touchés. L’Espagne pas.

1er JUIN

LES ESPAGNOLS S’ÉTRANGLENT

El Mundo s’indigne dans son éditorial. «Elle ne s’est même pas excusée!» hurle-t-il. «Elle», c’est évidemment Cornelia Prüfer-Storcks, dont le visage commence à être bien connu des Espagnols. Le quotidien madrilène fustige au passage le gouvernement allemand, «incapable de surveiller la communication de ses länder», ainsi que «la mollesse» du gouvernement espagnol, et son «absence de réflexes».

Libération titre «Présumé innocent» sur un grand concombre en une. Dans l’esprit des consommateurs, cela doit forcément signifier coupable. On les boycotte. Et on les condamne à mort, leur espérance de vie n’étant que de cinq jours.

2 JUIN

MOSCOU EN RAJOUTE

Moscou interdit tout simplement l’importation de fruits et légumes frais de l’UE. Celle-ci proteste, qualifie la mesure de «disproportionnée». Surtout que la Russie est le principal marché d’exportation pour les fruits et légumes européens.

Les Emirats arabes, eux, se contentent d’interdire l’importation de concombres.

Quant à l’Espagne, son premier ministre montre désormais sa fermeté. Il annonce qu’il va demander des réparations devant les instances européennes, rend l’Allemagne responsable et accuse Bruxelles d’avoir réagi trop lentement face à cette discrimination.

3 JUIN

LE MYSTÈRE S’ÉPAISSIT

A Rome, le laboratoire de référence pour l’E. coli communique: «Les analyses ne permettent pas de dire que des légumes sont à l’origine de l’infection.» Le coupable reste introuvable. La presse allemande critique le fédéralisme, qui complique la traque de l’origine de la bactérie, responsable de 19 décès.

A Genève, Jacques Blondin, directeur de l’Union maraîchère, est catastrophé. C’est la pleine saison des concombres et seuls 40 000 de ces légumes ont trouvé acheteurs en une semaine. Contre 250 000 les autres années.

5 JUIN

LA PISTE DES POUSSES…

Cette fois, ce n’est pas Hambourg, mais le Ministère de la consommation de Basse-Saxe qui communique. Ils ont une «piste très chaude»: la ferme Gartnerhof, à Bienenbüttel, qui produit depuis vingt-cinq ans des pousses de cresson, moutarde et quinze autres sortes de ces filaments qui décorent volontiers les plats. Deux employés de cette ferme présentent des symptômes. Et onze des 30 golfeurs suédois qui avaient mangé des pousses provenant de Gartnerhof dans un hôtel du coin ont été infectés.

6 JUIN

… ET DU SOJA

«Le coupable, c’est le soja», titre Le Matin. Expliquant que «les pousses de soja sont en réalité des germes de haricots mungo». Bref, de toute façon, soja ou mungo, Gartnerhof produit 17 sortes de graines germées, alors on n’est pas sortis de l’auberge. Ma voisine de file au magasin bio se demande si le tofu est «secure».

Au même moment, la Basse-Saxe déclare qu’aucun des 40 échantillons prélevés dans la ferme incriminée n’est positif. «Mais nous ne levons pas pour autant nos soupçons.»

Du côté des cultivateurs, toute l’Europe est touchée: Espagne, Portugal, France, Suisse, Allemagne, le manque à gagner se chiffre en centaines de millions d’euros. Au Conseil des ministres de la Santé de l’Union européenne, l’Allemagne défend malgré tout son alerte sur les concombres et refuse tout mea culpa: «L’infection est tellement agressive que nous devions explorer chaque piste.»

7 JUIN

L’HONNEUR PERDU DE LA CUCURBITACÉE

Avec son casque sur les oreilles, son nœud papillon et son concombre brandi dans la main gauche, l’eurodéputé espagnol Francisco Sosa Wagner fait sensation au Parlement européen de Strasbourg. Il défend «l’honneur perdu» de la cucurbitacée et demande qu’une manifestation gastronomique autour du concombre soit organisée en Europe.

Pendant ce temps, à Bruxelles, la Commission européenne propose 150 millions d’euros de dédommagement pour les producteurs.

Plus local, le conseiller national Jacques Bourgeois (PLR, FR) dépose une question. Dans son texte – «Mévente des concombres» –, il demande au Conseil fédéral s’il est prêt à examiner la possibilité d’une aide financière pour les producteurs suisses lésés par les déclarations allemandes.

8 JUIN

PLUIE DE CRITIQUES

La Commission européenne remonte à 210 millions d’euros le montant des indemnisations.

L’Allemagne, elle, se fait remonter les bretelles par l’UE. Ministre de l’Agriculture belge, vice-président du Parlement européen, commissaire européen à la Santé, tous s’y mettent. Les critiques pleuvent: l’Allemagne est «en pleine crise de communication» et elle a «émis des notifications à la légère». On l’exhorte d’ailleurs à aller quémander des conseils auprès du Japon ou des Etats-Unis, pays qui «ont su gérer avec succès des épidémies».

En France, le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, passe à son tour l’épreuve du feu et mange publiquement un concombre pour consoler les maraîchers français. Ceuxci sont tout dépités, Nicolas Sarkozy a refusé de les recevoir et ils ont dû se contenter de lui laisser une cagette de concombres.

9 JUIN

BETTERAVE NÉERLANDAISE ET REGRETS ALLEMANDS

Une variante de la bactérie est découverte sur des pousses de betteraves néerlandaises. Elles sont illico retirées de la vente. «Il ne s’agit pas de la variante mortelle, mais on ne sait jamais», déclarent les autorités sanitaires néerlandaises.

A Genève, on commence à répandre une partie des 140 000 concombres invendus sur les champs pour en faire du compost. De son côté, l’Allemagne s’engage à lancer une campagne de promotion des produits agricoles espagnols. Et exprime enfin ses «profonds regrets».

Et à Magdebourg, près de Berlin, on découvre un bout de concombre tout pourri dans la poubelle d’une famille contaminée. Las, le Ministère de la santé local estime que ce légume, vieux de deux semaines, n’apporte «pas grandchose de nouveau».

10 JUIN

MAINS SALES

A l’issue d’un sommet UE-Russie à Nijni Novgorod, Moscou annonce que l’embargo sur les fruits et légumes européens sera levé prochainement.

En Allemagne, l’alerte contre les légumes est levée. Sauf pour les graines germées. Car la piste de la ferme Gartnerhof redevient «brûlante», pour expliquer l’épidémie qui a fait 31 morts. «C’est l’araignée dans la toile», annonce plein d’optimisme le ministre de l’Agriculture de Basse-Saxe. Vraisemblablement, un employé aurait omis les règles d’hygiène élémentaires et contaminé un lot de graines germées.

L’OMS l’avait bien dit: règle numéro un, se laver les mains.

12 JUIN

PLUS DE 30 MORTS ET 600 MILLIONS DE PERTES

L’épidémie a fait plus de 30 morts, dont une majorité en Allemagne. Le nombre d’infections s’est stabilisé et la source de la contamination est définitivement identifiée. Quant à la ferme, elle est fermée. Partout, on demande à l’UE de réévaluer le montant de ses indemnisations. Les pertes s’élèvent à 600 millions d’euros.


MANGER A TOUJOURS ÉTÉ RISQUÉ

TEXTE PHILIPPE CLOT

De certaines pestes antiques dues à des céréales contaminées aux vacherins Mont-d’Or des années 80, l’histoire a toujours été rythmée par des crises alimentaires.

Si Athènes fut vaincue par Sparte durant les guerres du Péloponnèse, c’est peut-être, d’après Morton Satin, auteur de La mort dans la casserole, parce que des céréales avariées de l’Attique avaient contaminé les habitants de la cité. Et Beethoven, d’après le même spécialiste, est mort d’un empoisonnement au plomb, un métal qui affecta aussi la santé des légions romaines qui cuisaient leur nourriture dans des chaudrons intégrant ce métal. Plus près de nous, dans les années 80, les vacherins Montd’Or furent désignés coupables d’avoir provoqué des centaines de cas de salmonellose puis de listériose, dont 34 furent mortels.

L’histoire des contaminations alimentaires est en fait aussi longue que celle de l’agriculture. Pour contourner les pièges toxiques que la nature nourricière pouvait leur tendre, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs pouvaient encore compter sur leur expérience accumulée sur des dizaines de milliers d’années et transmise oralement. Ils exploitaient aussi leur instinct et leur odorat encore très performants.

TENDANCE INQUIÉTANTE

Mais, en se sédentarisant, l’humanité s’est mise à domestiquer et à rationaliser sa pitance. Ce bouleversement du rapport à l’approvisionnement alimentaire réduisit le danger de famine, mais se paya par des risques sanitaires nouveaux. Il fallut développer ou perfectionner les techniques de stockage et de conservation: fumage, séchage, ensilage, pasteurisation accompagnèrent des méthodes de production et de distribution elles-mêmes toujours plus complexes. Les couacs comme la crise alimentaire actuelle, qui aura coûté la vie à une trentaine de personnes, principalement en Allemagne, étaient devenus inévitables. Sur une planète où fourmillent bactéries, virus et matières toxiques, manger est et sera toujours un acte à la fois vital et risqué, surtout dans une agriculture et une industrie alimentaire de masse.

Les rares historiens qui se sont penchés sur les épisodes de cette crise alimentaire sont unanimes: nous bénéficions, depuis l’invention de l’hygiène moderne au XIXe siècle, d’une sécurité alimentaire meilleure que jamais. Mais, depuis une vingtaine d’années, le nombre d’intoxications semble en augmentation. Le monitoring planétaire toujours plus réactif qui recense les moindres problèmes alimentaires sur les cinq continents explique en partie cette inquiétante progression. Mais l’accroissement des échanges internationaux de denrées a bel et bien une conséquence aux effets pervers: les aliments sont manipulés par de plus en plus de mains et sont stockés temporairement à des endroits de plus en plus nombreux. Le concept de surveillance alimentaire from farm to fork (de la ferme à la fourchette), édicté par l’OMS, est plus difficile que jamais à mettre en vigueur.

Réagissez à l'article


Votre pseudo
Texte
(Max 400 car.)
 
Votre email(Ne sera pas affiché sur le site.)
 
Filtre anti-spam : Recopiez le texte ci-dessus
 



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Concombre, bactérie, E. coli, légumes, soja, cucurbitacée, Europe, UE, Commission européenne, Allemagne, Espagne, France, contrôle sanitaire Aller en haut de page Haut de page

 

Réagissez à l'article

Réagissez »


BACTÉRIE TUEUSE: COMMENT L'EUROPE S'EST TROMPÉE DE LÉGUME

LE PROFIL DE LA BACTÉRIE TUEUSE

A lire aussi

PARTI NÉONAZI EN GRÈCE

Ce fasciste qui fait trembler la Grèce

La percée du parti néonazi l’Aube dorée et de son leader, Nikos Michaloliakos, inquiète les démocrates du monde entier. Enquête. »


RIO DE JANEIRO

Planète poubelle

Ils écument depuis trente-six ans la plus grande décharge du monde. Primé pour ce travail, le photographe genevois Fred Merz rend hommage à ces milliers de «catadores». »


PAYS-PRISON

La muraille de Corée

Le dernier Etat stalinien de la planète se mure derrière des frontières hermétiques pour empêcher l’exode de ses citoyens opprimés. Reportage le long de 1673 km de barbelés. »

Page générée en 178 ms.