Malgré un emploi du temps bien chargé, l’homme n’a pas hésité à répondre par l’affirmative à notre demande d’interview. L’économiste, notamment président du conseil d’administration du quotidien Le Temps, aime les médias, qui le lui rendent bien en le sollicitant régulièrement. Rendez-vous est pris pour le lendemain 14 heures sur le campus de l’IMD, la fameuse business school lausannoise. Prévenant, Stéphane Garelli nous attend à la réception. Il a pris soin de réserver une salle pour l’entretien.
La Suisse, un îlot de prospérité au milieu d’une Europe en crise. Mythe ou réalité?
La Suisse s’en sort très bien. C’est une réalité. Nous sommes même dans une situation assez exceptionnelle. Nous avons bien connu une petite récession en 2009, mais il n’y avait rien de très grave. Et nous allons probablement tourner autour de 1% de croissance cette année. Les chiffres du chômage restent très raisonnables, soit 4,1%. Nous n’atteindrons pas les chiffres dramatiques dont on parlait il y a une année. Enfin, l’inflation est inexistante. Alors oui, on fait figure de bon élève de la classe en Europe.
Quelles sont les raisons pour lesquelles la Suisse s’en sort si bien?
Il y a trois secrets au succès de la Suisse. Le premier, c’est une économie extrêmement diversifiée. Nous possédons des leaders mondiaux dans tous les secteurs: pharmacie, alimentation, horlogerie, exception faite de l’automobile. Le deuxième secret, ce sont les PME. Au fond, on remarque que tous les pays du monde, même les plus pauvres, possèdent de très grandes entreprises. Ce qui fait la différence, c’est l’étage d’en dessous, les petites et moyennes entreprises. Et là, en Suisse, il y en a beaucoup, dans tous les coins du pays, tournées vers l’exportation, avec un certain degré de technologie.
Et le troisième?
La Suisse a joué très rapidement la carte de l’Asie, où l’on connaît des taux de croissance extraordinaires: 9,1% par exemple pour la Chine en 2009. Pour un pays de notre taille, il suffit de gagner une toute petite part du gâteau chinois pour avoir un impact considérable sur notre développement.
Un paradoxe: notre économie se porte bien au moment même où le secret bancaire tombe. A-t-on surévalué son importance?
C’est vrai. Regardez les grandes entreprises suisses, elles sont devenues des leaders mondiaux sans bénéficier d’une particularité de notre droit. Il n’y a pas de secret alimentaire ou de secret de la pharmacie comme il y a un secret bancaire. Ces sociétés y sont arrivées parce qu’elles sont compétentes et dynamiques. Les mêmes conditions vont dorénavant s’appliquer aux banques. Celles-ci devront se battre sur leurs compétences. Elles sont très bonnes. J’en suis convaincu: la place financière suisse restera très forte.
Ce succès de la prudente Suisse, face à la faillite de la dépensière Grèce... Ne rejouet-on pas la fable de la cigale et de la fourmi?
Vous avez raison. La Grèce, c’est exactement l’inverse de la Suisse: 76% de son économie est basée sur les services, essentiellement le tourisme. Il y a très peu d’industries. La Grèce a dû emprunter par le passé pour réaliser des projets, notamment les Jeux olympiques d’Athènes en 2004. On a beaucoup emprunté. C’était facile. On a donné l’illusion au peuple grec que l’argent était là. En Suisse, au contraire, nous avons une longue tradition de prudence. C’est peut-être le résultat du calvinisme. On ne dépense pas ce qu’on n’a pas épargné d’abord. C’est un côté un peu fourmi, c’est vrai.
Et le Suisse est travailleur…
Enormément. En moyenne, nous travaillons six semaines de plus par an que nos amis français. Nous vivons dans une société qui donne une grande valeur au travail, à l’épargne.
Notre pays – c’est important – continue de bien reconnaître les ingénieurs, les techniciens. On le voit ici à Lausanne avec l’Ecole polytechnique. Ces études sont prestigieuses. Dans beaucoup de pays, les ambitions des jeunes sont uniquement de travailler dans la finance pour faire de l’argent rapidement et facilement. Nous avons gardé une approche de l’économie réelle, proche, tangible. Parfois, nous sommes un pays un peu triste, nous n’avons pas beaucoup de fantaisie. Mais, avoir les pieds sur terre, cela nous aide beaucoup en temps de crise.
«Le secret du succès de la Suisse, ce sont les PME»
L’Autriche reproche à la Suisse de ne pas assez participer au sauvetage de l’euro. Ne devraiton pas davantage aider la Grèce?
Mais nous l’aidons, à travers le FMI. C’est la stratégie que la Suisse doit suivre. Il y a aujourd’hui assez de pays pour soutenir directement la Grèce. C’est le rôle de l’Union européenne.
Notre non-adhésion à l’Europe n’est-elle pas la raison pour laquelle nous sommes moins touchés par cette crise?
Nous nous débrouillons très bien seuls. Nous avons pris le meilleur de l’Europe, soit l’accès aux marchés, sans en avoir pris le moins bon, soit les lourdeurs du système…
Donc, l’isolement, ça paie?
Mais c’est du court terme. La question est de savoir si notre position est tenable à long terme. Est-ce qu’au bout d’un certain temps l’Europe ne va pas se dire qu’elle a été trop gentille avec nous? Ils nous ont déjà mis devant le fait accompli avec le secret bancaire et les accords de double imposition. Nous avons vu que si nos voisins se fâchent, nous n’avons pas beaucoup de moyens de réagir.
Les eurosceptiques se félicitent pourtant de ne pas être dans la zone euro. Ont-ils raison?
Dans cette crise se pose clairement la question de l’euro. Mais ceux qui pensent qu’il va disparaître ont tort. Les gouvernements européens ont démontré qu’ils avaient non seulement la volonté politique de le sauver mais aussi les moyens financiers à disposition. L’Europe va garder l’euro. Et de plus en plus de pays vont rejoindre la monnaie unique. On ne va pas non plus sortir des pays de cette zone.
Comme on avait un temps menacé la Grèce?
Oui, mais ce serait aussi absurde que de prétendre sortir la Californie du dollar. C’est idiot. La Suisse doit repenser sa relation à l’euro, qui va, à terme, être la monnaie des deux tiers de ses clients. Est-ce qu’on doit se joindre ou ne pas se joindre? Comme d’habitude, on va répondre ni oui ni non.
Ce qui impliquera?
On va rester dehors tout en gérant nos fluctuations avec l’euro. C’est ce que nous avons fait récemment quand nous avons vu que le franc se réévaluait trop fort. La Banque nationale a racheté des euros afin que le franc suisse redescende. Notre problème, c’est de devoir naviguer entre deux extrêmes: si le franc est trop fort, on tue les exportations. S’il est trop faible, on tue le secteur financier qui a besoin d’une monnaie forte et stable pour attirer des clients. La marge de manœuvre est finalement assez étroite.
Reste que, souvent critiquée ces derniers mois, la Suisse, dans sa gestion de la crise, n’a-t-elle pas de quoi bomber le torse?
Il faut rester prudent. Le plus grand risque serait l’autosuffisance, de devenir arrogant. C’est le début de la fin. Il faut savoir rester réaliste et humble. Car peut-être que le prix de notre succès d’aujourd’hui se fera payer dans trois ou quatre ans.
«En Europe, le risque de déflagration sociale est réel»
Si la crise européenne devait s’amplifier, quelles en seraient les conséquences pour la Suisse?
Chacun de ces plans pour sauver les pays de la crise financière implique des mesures d’austérité: diminution des dépenses publiques, réduction des salaires dans la fonction publique, baisse des retraites, etc. Tout ça, ensemble, conduit à des récessions, ou en tout cas à un ralentissement économique important. Et comme nous dépendons de nos voisins… Il ne faut pas oublier que 60% de nos relations d’affaires se font avec l’Europe.
Dans le sud de l’Europe, la population est dans la rue. N’est-on pas à l’aube d’une crise sociale majeure?
C’est envisageable. Le chômage en Europe est à 10%. Mais, dans un pays comme l’Espagne, il se monte à 20%. Et le plus grave, c’est le chômage des jeunes, des 16-24 ans, qui y atteint 41%. Ce sont des bombes à retardement, surtout dans des pays qui ont une forte tradition révolutionnaire. N’oublions pas que la Grèce a des mouvements terroristes… Le risque de déflagration sociale est réel. Même la France pourrait vite être paralysée, si le gouvernement devait toucher aux retraites. Là encore, la Suisse, très raisonnable, apparaît comme un bon élève, avec une très grande cohésion sociale.
Cette crise ne marque-t-elle pas la fin d’une certaine hégémonie de l’Europe, face aux pays émergents qui, eux, amassent des réserves?
Ce n’est pas la fin de l’Europe. Mais c’est certain que nous vivons une grande révolution. Il y a une économie du Sud qui est en train de naître et qui est autosuffisante. Elle représente aujourd’hui 32% de la production mondiale. Et ils ont tout: de l’argent en quantité énorme, des compagnies, des marques, des matières premières et des technologies. En 2009, pour la première fois, la Chine et les Etats-Unis ont exporté davantage, respectivement 55% et 52%, de leurs biens vers des pays émergents et non pas vers des pays industrialisés. Le grand risque de cette crise de la dette, c’est que tous ces pays se disent qu’ils peuvent vivre sans l’Europe.
SON RAPPORT À L’ARGENT
En 3 mots…
Vous dépensez ou vous épargnez?
Je suis très suisse. Je suis plutôt épargne. Personnellement, j’ai toujours de la peine à dépenser pour moi. Mais pour les autres, surtout pour ma famille, c’est tout à fait différent.
Pour vous, le comble du luxe?
Le luxe, ce serait de pouvoir rentrer manger à la maison à midi. De se dire, je laisse tout tomber et je passe une heure en famille. Le plus grand des luxes, c’est le temps.
Votre voyage de rêve?
La Chine, sans aucun doute. Ce pays me fascine. Je collectionne l’art chinois, j’aime tout ce qui est chinois. Enfant, je connaissais mieux le nom des rues de Cambaluc, la capitale à l’époque de Marco Polo, que celui des rues de la ville où j’habitais.