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les témoignages
Crise horlogère, 8 mois plus tard, que sont-ils devenus?
En mars dernier, la crise était déjà bien installée dans le monde de l’horlogerie. «L’illustré» avait alors rencontré cinq professionnels qui nous avaient raconté leurs craintes et leurs espoirs. Huit mois plus tard, alors que la reprise peine à sonner, leur vie a-t-elle été chamboulée?

Par Sophie Winteler - Mis en ligne le 11.11.2009

 
«Cet été, on a dû prendre une semaine de vacances en plus»
Renaud Marc-Martin, 24 ans, horloger rhabilleur à la Manufacture Christophe Claret, au Locle


Mars 2009: montait 5 à 6 tourbillons par mois

Novembre 2009: en monte 4 à 5

Des routes plus fluides, moins de voitures provenant de France voisine, en mars passé ce «détail-là» frappait Renaud Marc-Martin. Aujourd’hui, le bal des quatre-roues n’a pas repris. Depuis qu’il est «monté» habiter à La Chaux-de-Fonds, il pendule d’ailleurs en train entre les deux métropoles horlogères. «J’avoue que ce sujet, la crise horlogère, occupe plus les journaux que nos conversations! Franchement, je ne sens pas de vent de panique chez Claret. Il y a toujours une bonne ambiance et des projets.» Pour ses 20 ans, dont dix années passées au Locle, la manufacture sort d’ailleurs une montre anniversaire d’exception, à 68 exemplaires. En septembre dernier, elle a même engagé six personnes après avoir licencié fin 2008. Et il n’y a finalement pas eu de chômage partiel, une possibilité évoquée à l’époque par la direction. Il est vrai, comme le notent les connaisseurs du secteur, avant de couper dans les effectifs ou d’introduire des réductions d’activité, tout est tenté pour occuper le personnel, quitte à lui faire laver trois fois les vitres! Et on se sépare d’abord des intermédiaires comme on rapatrie à l’interne ce qui se fabrique à l’extérieur.

A l’instar de beaucoup de sociétés, ralentissement il y a toutefois chez Christophe Claret; l’entreprise de mouvements pour la haute horlogerie table sur un chiffre d’affaires en recul de 20%. Une baisse qui se répercute sur quelques «détails»: «On nous demande de limiter au maximum les heures supplémentaires, les vacances ont été rallongées d’une semaine cet été et les personnes fêtant leurs cinq ans d’ancienneté n’ont pas eu droit, comme d’habitude, à un voyage. Si ça permet de sauver des postes…» Côté hausses de salaires et primes pour les employés qui n’ont pas été malades, sujet tabou pour l’instant, tout le monde espère qu’elles seront toujours sous le sapin de Noël.



 


«J’ai passé du statut d’étudiante à celui de chômeuse»
Nathalie Zahnd, 25 ans, horlogère praticienne, Vallorbe


Mars 2009: étudiante à l’Ecole technique du Sentier

Novembre 2009: diplômée et au chômage

Son moral joue au yoyo, mais elle veut y croire. Ses journées filent «vite», elle navigue sur la Toile, épluche les annonces du site horloger Job Watch, envoie quelques CV, lit, regarde la télévision, remplit des cartons. Nathalie Zahnd n’est pas mécontente de quitter Vallorbe, où elle ne connaît presque personne. Jusqu’en juin dernier, le bourg représentait un point de chute stratégique pour l’étudiante qu’elle était et son ami, informaticien à Fribourg. Aujourd’hui, ils s’apprêtent à habiter Avenches, et ce déménagement, elle le voit comme un nouveau départ.

«Je pensais chômer en juillet et août, les entreprises horlogères étant en vacances. Mais au-delà de Noël… C’est dur, car il n’y a pas d’annonces, ou alors pour des postes à responsabilité qui requièrent de la bouteille. Je suis vraiment comme tous ces jeunes qui ne demandent qu’à prouver ce qu’ils savent faire, mais à qui on répond: «Vous n’avez pas d’expérience.» Sur les huit étudiants de sa classe à terminer en juin passé, trois ont continué une formation, trois chôment, un est en stage en Angleterre et un a échoué. Nathalie, pour sa part, s’est inscrite dans quatre offices de placement, a envoyé des offres spontanées à Swatch Group, gros employeur dans la région «proche» de son nouveau domicile. Nathalie s’accroche, même si les chiffres sont implacables. Les exportations de montres suisses continuent à chuter (– 26,1% en septembre dernier), avec aucune embellie à l’horizon. Et le canton de Neuchâtel a vu le nombre de chômeurs du secteur horloger plus que doubler depuis janvier (2784 personnes en septembre). Cet espoir, l’ex-photographe devenue horlogère praticienne le cultive dans la douleur certains jours, ceux où on lui parle reconversion. Avant même d’avoir assemblé la moindre montre. Hormis celle fabriquée pour son diplôme, obtenu avec mention.



 


«J’ai toujours autant de travail»
Frédy Capt, 61 ans, horloger rhabilleur à la Manufacture Breguet (Swatch Group), Le Brassus


Mars 2009: au même poste depuis dix-sept ans

Novembre 2009: statu quo

On le retrouve assis à la même table de la cuisine, les bras toujours croisés sur la poitrine. La crise – où la fin des années d’extravagances – est là, mais rien ne bouge pour Frédy Capt, petit-fils et fils d’horloger. La courbe des montres à réparer ne fléchit pas chez Breguet. Dans les autres ateliers de la marque phare du groupe Swatch, rien à signaler: la direction générale ayant annoncé ne pas vouloir licencier ou mettre du personnel au chômage malgré la récession. «On sent une légère stagnation peut-être, mais les projets annoncés se concrétisent. Il est encore question de construire une usine et on ne nous a pas supprimé le repas de Noël! Il y a par contre une plus grande volonté de maîtrise des coûts.» Normal, même si le groupe biennois résiste mieux que le reste de l’horlogerie, les résultats du premier semestre ont montré une baisse de 15% du chiffre d’affaires.

«La Vallée n’a pas enregistré de gros licenciements, je ne connais personne dans la mistoufle, mais on perçoit une certaine inquiétude. Surtout chez les sous-traitants, où la situation est beaucoup plus rude maintenant. Les marques utilisent leurs stocks avant de commander. Reprise ou chômage à venir, personne ne peut le dire, on entend tellement de grands analystes!» Aussi Frédy Capt en vient presque à considérer Nicolas G. Hayek comme une valeur refuge: «C’est un génie. Il est rassurant de travailler pour un groupe suisse dont l’ADN est l’horlogerie.» L’esprit donc relativement tranquille, il planche sur l’organisation des Rencontres chorales internationales de chœurs d’hommes de la vallée de Joux. Et il n’a pas hésité à investir. «J’ai changé la chaudière de l’immeuble familial, histoire de chauffer écolo.» Grâce à la centrale de chauffage au bois construite par son voisin… Audemars Piguet, autre grande manufacture du Brassus qui vient d’inaugurer de nouveaux locaux.



 


«Me séparer de trois horlogers m’a beaucoup affecté»
Romain Gauthier, 34 ans, créateur de la Manufacture Romain Gauthier, Le Sentier


Mars 2009: employait sept personnes

Novembre 2009: s’est séparé de trois horlogers

Son bébé, une montre signée Romain Gauthier, a bien grandi: dix ans l’an prochain. La préadolescence, quoi, qui va de pair avec son lot de crises. Romain Gauthier est un gars de la Vallée, bouillonnant, un brasseur d’idées. Il a toutefois monté sa micro-manufacture avec patience – son garde-temps a vu le jour après sept années de gestation –, mais également passion et prudence. Car pour se payer le «luxe» de fabriquer en deux ans et demi 70 montres très haut de gamme (entre 40 000 et 50 000 francs), il n’a pas placé tous ses œufs dans le même panier, comme il dit. «Cette année, je me suis consacré au développement de l’unité de production de pièces d’horlogerie de très haute qualité en très petite quantité. Elle marche bien, malgré la crise. Etant de nature à faire confiance aux gens, j’ai délaissé mes horlogers, bonjour la débandade. J’ai dû gérer le départ de mon meilleur élément et deux licenciements. A chaque fois, ce sont des histoires humaines. Ça m’a beaucoup affecté et bien calmé.»

Du coup, il a été moins actif pour décrocher de nouvelles commandes. S’il qualifie 2009 de «très bonne année», avec un chiffre d’affaires triplé en un an et 40 montres produites, 2010 s’annonce bien. «J’ai tiré une leçon de cette aventure: pour se développer sans souci, il faut miser sur la très petite quantité et travailler avec peu de monde. Quitte à gagner moins.» De son atelier sortiront donc, l’an prochain, 20 montres, un «objet» révolutionnaire encore top secret, et surtout un deuxième garde-temps qui devrait asseoir sa notoriété. Celle d’un horloger créatif. «Je m’élève contre ces marques qui se contentent d’utiliser le patrimoine horloger en faisant de simples liftings. On se doit également d’innover.» Oui, Romain Gauthier souhaite laisser une trace dans ce grand livre d’histoire. Etre plus qu’une des 350 marques suisses.



 


«On travaille davantage dans l’urgence»
Dominique Kohler, 48 ans, ouvrière chez Cronal SA, La Chaux-de-Fonds


Mars 2009: situation normale

Novembre 2009: a chômé partiellement en avril-mai puis a retrouvé son 80%

Ces sept derniers mois, Dominique Kohler a peu utilisé ses bâtons de nordic walking, sa passion. Pas par manque d’envie, mais pour cause de fatigue. Son beau sourire et ses yeux pétillants n’ont pourtant rien de las. «Depuis cet automne, on travaille davantage dans l’urgence et à différentes places. J’aime bien ces montées d’adrénaline. Mais, avant, les délais étaient plus longs. Maintenant, on doit contrôler les pièces beaucoup plus vite, alors que nous sommes moins dans mon atelier, celui du montage final.» En fait, la baisse et l’annulation de commandes ont entraîné le licenciement de quatre personnes sur 39 employés, ainsi que la fin du trois fois huit dans cette PME spécialisée en gravure sur pièces, créée par Charles-André Mosset. Ce patron avoue une diminution de 20% de son chiffre d’affaires sur les six premiers mois. «Je n’ai jamais vu cela en vingt ans. La situation est très bizarre, car certains sous-traitants trinquent avec 50% ou plus de manque à gagner, alors que d’autres, notamment des marques, vont mieux.» Soucieux en diable, M. Mosset en a perdu, lui, son sourire. «C’était peut-être une erreur, mais j’ai donné peu d’infos aux employés, car je ne savais pas que leur dire. On entend tout et son contraire. J’étais très tendu quand on a chômé en avril-mai. On a ensuite vécu un boom en juin et juillet. En revanche, la reprise annoncée pour la fin de l’année n’est pas réellement au rendez-vous, on fait encore de l’épicerie! Mais je reste optimiste, j’ai investi comme chaque année.»

Un même optimisme habite Dominique Kohler. «On ne se croise au moins plus les bras, comme au printemps.» Par contre, dans les rues de La Tchaux, la sinistrose a gagné du terrain par rapport à mars. Les discussions tournent autour de l’argent, «les factures font plus mal, les magasins se dépeuplent. Mais à quoi bon s’inquiéter? On trouve toujours une solution.»




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Tags: Crise horlogère, horlogerie, montres Aller en haut de page Haut de page

 

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