On a longtemps raconté avoir, le 16 août 1977, trouvé Une bien étrange attraction au pied du lit de mort d’Elvis Presley.
Fausse rumeur. On raconte aussi que Tom Robbins aurait trouvé son style en rédigeant le compte rendu d’un concert des Doors en 1967, et ça c’est beaucoup plus plausible. On croit aussi savoir qu’il est né «vers 1936» à Blowing Rock, en Caroline du Nord. Qu’il aurait grandi en Virginie, suivi des études de journalisme avant de s’essayer à une vie de poète à New York… La rencontre avec quelques grands frères beatniks comme William Burroughs et Allen Ginsberg aurait profondément marqué son âme sensible. Celle avec Timothy Leary, expérimentateur et chantre du LSD, aussi, et de manière beaucoup plus profonde et grave!
EN ROUE LIBRE
C’est l’histoire de la belle Amanda, fausse gitane mais vraie voyante, et de son mari, John Paul Ziller, musicien et magicien («La logique donne à l’homme ce dont il a besoin. La magie lui donne ce qu’il dé-sire.»), inséparable de Gros Cul, son babouin. Ensemble, ils ouvrent au bord de l’autoroute un stand de hot-dogs et un zoo présentant un cirque de puces, deux couleuvres et une mouche tsétsé, morte.
R.A.S. Jusqu’au jour où un exfootballeur vient cacher chez ces hippies le corps momifié du... Christ. Pas facile facile.
Truculent, cocasse, fantasque, ce roman se mérite, se donne finalement aux plus intrépides, exercice de lâcher-prise auquel l’auteur nous incite: «Vous avez risqué votre vie, mais quoi d’autre avez-vous jamais risqué? Avez-vous jamais risqué la désapprobation? Avezvous jamais risqué la sécurité économique? Avez-vous jamais risqué une conviction? Je ne vois rien de particulièrement courageux dans le fait de risquer sa vie. (…) Le vrai courage, c’est risquer une chose avec laquelle il faut continuer à vivre, le vrai courage, c’est risquer quelque chose qui pourrait vous obliger à revoir vos idées, à supporter le changement et à élargir votre conscience.»
Fleurant bon l’Amérique des sixties, Une bien étrange attraction est un roman fantasque et haut en couleur, un récit déroutant, réservant de formidables sorties de page, ou quand le sens dérape et que les phrases déjantent.
Roman à plusieurs voix, surtout pas linéaire, le livre tient par la richesse de ses visions, de son vocabulaire, de son humour, de sa férocité. Et si l’on perd souvent le nord de la raison, on ne s’égare jamais par la puissance d’une prose pittoresque et toujours pertinente.
Comme reconnaît un personnage: «Pas plus qu’un plombier amateur ne peut nier l’eau qui monte sur le sol de la salle de bain, je ne peux nier le rythme chaotique de ce manuscrit, ses contradictions, sa confusion, ses digressions, ses «oh là là», ses mille et un changements de style.» Ce joyeux délire laissant au bout du compte quelques inoubliables leçons de philosophie humaniste aussi réjouissantes que celleci: «Un être humain bizarre, ça n’existe pas. C’est juste que certaines personnes nécessitent plus de compréhension que d’autres.» Robbins mérite toute notre compréhension.
Une bien étrange attraction, de Tom Robbins, Ed. Gallmeister.
POUR EN LIRE UN PEU PLUS
Road book borné de rencontres inoubliables: l’histoire de Sissy Hankshaw, née avec les plus longs pouces du monde et qui décide de devenir la plus grand autostoppeuse des Etats-Unis. Avec Uma Thurman dans le rôle principal, Gus Van Sant a donné une version cinématographique de cette délicieuse fable lesbienne.
Même les cow-girls ont du vague à l’âme, de Tom Robbins, Ed. Gallmeister/Totem.
Ecrit en 1994, le récit du jour où «la Bourse est tombée de son lit». Par les yeux de la trader Gwendolyn, une mise en boîte délirante et prémonitoire de la société de consommation, de la course au profit, du système comme il va se casser la figure. Sous la pression constante de métaphores hallucinées et corrosives, un récit humoristique et furieusement subversif.
Comme la grenouille sur son nénuphare, de Tom Robbins, Ed. Gallmeister.