LE PRIX DE LA VICTOIRE
Un virement dans une banque de Locarno, un échange d’e-mails sans équivoque, une vidéo troublante: Alexandre Vinokourov, vainqueur de Liège-Bastogne-Liège le 25 avril 2010, a acheté ce jour-là sa victoire à son compagnon d’échappée Alexandr Kolobnev. Révélations exclusives.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 06.12.2011

Au royaume de la tricherie, le dopage n’est pas le seul fléau qui gangrène le monde du cyclisme professionnel. Il y a aussi une autre façon, le plus souvent totalement indétectable celle-là, de gagner une course: simplement en achetant sa victoire. Dans son livre Tour de vices, paru en 2001, Bruno Roussel, ancien directeur sportif de Festina, avait dénoncé ce système peu connu du grand public, recouvert d’une véritable omerta dans l’univers du cyclisme. Il racontait déjà comment Richard Virenque avait acheté la victoire à Jan Ullrich à 13 kilomètres du sommet, à Courchevel en 1997, pour 25 000 francs. Il relatait aussi cet autre épisode du Tour de France, qui avait permis une année plus tôt au Vaudois Laurent Dufaux de gagner l’étape de Pampelune avec l’accord de Bjarne Riis, alors porteur du maillot jaune, contre 7500 francs. Mais il n’y eut jamais de preuve, les intéressés niant farouchement – la déclaration la plus cocasse ayant été celle de Virenque, qui avait répondu «ne pas être au courant». De toute l’histoire du cyclisme, jamais aucune sanction n’a donc encore été prononcée par l’Union cycliste internationale (UCI) contre ce genre nouveau de présumés tricheurs.

Les choses pourraient changer. L’illustré est en effet en mesure de révéler comment Alexandre Vinokourov a acheté son triomphe le 25 avril 2010 à son compagnon d’échappée Alexandr Kolobnev lors de la 96e édition de Liège-Bastogne-Liège. Des courriers électroniques que nous nous sommes procurés, échangés entre les deux cyclistes, laissent peu de place au doute. De même qu’un examen minutieux du film de la course, où l’on voit les deux hommes se parler jusqu’à 500 mètres de l’arrivée – où Vinokourov place un démarrage laissant curieusement sur place Kolobnev, qui n’entame pas le sprint final, relâchant son effort, tête baissée, en laissant le Kazakh franchir victorieusement la ligne avec six secondes d’avance.

Mais, dès le lendemain de la course, Kolobnev ne perd plus de temps et envoie à 23 h 42 un mail rédigé en russe à Vinokourov pour lui transmettre ses coordonnées bancaires à la banque BSI de Locarno. Montant de la corruption: 100 000 euros, selon nos informations, transférés depuis un compte de la BNP à Monaco.

«Si on a des preuves, il y aura sanction»
Pat McQuaid, président de l’UCI

 

«Tu te rappelles que, pour moi, c’était une immense chance. Je ne sais pas si j’ai eu raison de faire ce que j’ai fait», écrit d’entrée Kolobnev, qui avoue l’avoir laissé gagner, «pas tellement à cause de notre accord, mais surtout à cause de mes sentiments à ton égard et à l’égard de ta situation». Il faut rappeler ici que Vinokourov, la légende au palmarès impressionnant (vainqueur du Tour d’Allemagne 2001, du Tour de Suisse 2003, du Tour d’Espagne 2006, notamment), traverse à cette époque une mauvaise passe. Impliqué dans des affaires de dopage, exclu du Tour de France, sa crédibilité dans l’équipe Astana est de plus en plus mise à mal. Il a donc un besoin impérieux de s’affirmer pour asseoir son autorité, surtout qu’il rêve, à l’approche de la retraite professionnelle, de diriger un jour cette équipe qui vit grâce à une fondation kazakhe très fortunée, une manne providentielle qui suscite convoitises et rivalités.

«Même ma femme n’était pas trop chagrinée par le fait que j’aie été deuxième, parce que tu étais le premier, poursuit Kolobnev dans son mail à Vinokourov. Si à ta place il y avait eu un autre que toi, j’aurais couru après la victoire, la gloire et les bonus (que j’ai dans mon contrat pour ces classiques). Ce jour-là, je me sentais plus fort que jamais. Maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre patiemment pour savoir si tout cela n’était pas vain. Mon seul réconfort sur mon âme: c’est toi qui as gagné et pas un aborigène quelconque. Voici la copie de toutes mes coordonnées bancaires et efface ce mail de ta boîte, sinon je risque de me faire couper les couilles.» Suivent ses coordonnées bancaires puis ces quelques mots: «Fais-moi signe, pour que je vérifie l’opération et que tout s’est bien passé. Bonne chance pour le Giro!»

«PAS DE TRICHERIE»

Quelques jours plus tard, le 8 mai 2010, à 21 h 34, Vinokourov répond par ces quelques lignes: «Salut Kolobok! (Ndlr: surnom en russe de Kolobnev.) Excuse-moi d’avoir longuement tardé à te répondre, j’ai été occupé à la maison avec les enfants, le Giro, etc. Tu as tout fait comme il faut, ne te tourmente pas. Comme tu le dis, la Terre est ronde et le bon Dieu voit tout… Donc, encore une fois merci. Toi, cette année, tu gagneras enfin le championnat, je le crois. Ne t’en fais pas pour l’accord, je ferai tout. Attends juste encore un peu pour que je puisse le faire. Bon repos. Vino.»

L’illustré a contacté Alexandr Kolobnev, qui n’a pas donné suite. En revanche, Vinokourov a accepté de répondre au téléphone depuis l’Espagne, où il suit actuellement un stage d’entraînement avec Astana. «Non, il n’y a pas eu de tricherie lors de Liège-Bastogne-Liège. Dans ma carrière, je n’ai jamais fait ça, je me suis toujours bagarré pour gagner», dit-il d’entrée. On lui avance d’abord le décodage des images des derniers kilomètres de la course, mais il se justifie: «Oui, j’ai beaucoup parlé avec Kolobnev, mais dans une échappée, c’est normal, ce n’est pas interdit, non?» On lui demande alors s’il confirme avoir bien envoyé 100 000 euros sur le compte de Kolobnev à Locarno dans les semaines suivant sa victoire. «C’est ma vie privée, je ne parle pas ici avec la police, ça n’a rien à voir avec ça. C’est encore une histoire pour me salir. Dieu merci, je reste en vie, pour le public, pour les enfants, pour mes fans. J’ai gagné parce que c’est moi qui allais le plus vite. Je fais souvent des versements à gauche et à droite, je prête parfois de l’argent, mais je n’ai jamais proposé d’acheter la victoire à Kolobnev», ajoute-t-il. Avant de mettre fin à la conversation quand on évoque enfin des e-mails en notre possession. Quelques minutes plus tard, il nous fera parvenir ce courrier électronique pour s’excuser d’avoir raccroché un peu brutalement: «Désolé, mais j’ai été surpris que vous posiez des questions comme ça.»

L’UCI RESTE PRUDENTE

Des questions que tout le monde, désormais, peut se poser. Et au sujet desquelles nous nous sommes entretenus vendredi matin à Aigle avec Pat McQuaid, président de l’Union cycliste internationale (UCI). Quand on lui demande si l’UCI prononcerait des sanctions s’il était porté à sa connaissance des faits prouvant qu’un coureur a acheté une course cycliste, il répond sans ambages: «Oui, on a des règles pour ça. C’est clair, si on a des preuves, il pourrait y avoir des sanctions après une enquête de notre part.» Mais, prudent, il refusera de voir les documents en notre possession quand on lui révélera l’affaire Vinokourov-Kolobnev: «Ce n’est pas nécessaire, il faut donner ça à notre service juridique. Ce n’est pas à moi d’étudier ça, ce n’est pas mon rôle.» Par le plus grand des hasards, l’UCI diffusera dans l’après-midi un communiqué annonçant qu’elle fait appel de la sanction de 1500 dollars infligée le 25 octobre à Alexandr Kolobnev par la fédération russe (qui avait évoqué des «circonstances atténuantes»), pour avoir été contrôlé positif à un diurétique lors du dernier Tour de France. Mieux vaut prévenir que guérir. «Le vice est consubstantiel à la pratique du cyclisme de haut niveau», prévenait il y a dix ans déjà Jean-Marie Leblanc, ex-directeur du Tour de France. Cette analyse lucide semble une nouvelle fois se vérifier et revenir comme un boomerang sur le devant de la scène. D’autres révélations sur le système Vinokourov sont encore à venir.

 


 

Dernière minute, 9 décembre, 17h

Nouvelles révélations: 
Vinokourov et Kolobnev se croisent par hasard sur les routes espagnoles

En camp d’entraînement près de Madrid, les équipes Astana et Katusha se sont croisées ce matin 9 décembre sur les routes espagnoles. Par hasard, semble-t-il. Lors de ces premières retrouvailles depuis le scandale de Liège-Bastogne-Liège 2010 révélé par notre magazine il y a trois jours, Alexandre Vinokourov et Alexandr Kolobnev se sont alors éclipsés tous les deux devant une trentaine de témoins vers une destination inconnue, au nez et à la barbe de leurs équipiers et de leurs directeurs sportifs respectifs, mettant fin abruptement à leur entraînement.

Une absence qui a duré plusieurs heures, selon nos informations. Sont-ils partis loin des regards se mettre d’accord ensemble sur une version cohérente à présenter le moment venu devant l’Union cycliste internationale (UCI)? La thèse circulait hier au sein des deux équipes.

L’Illustré maintient par ailleurs ses accusations parues mercredi et se déclare prêt, le moment venu, à faire la preuve de la vérité devant les tribunaux. Notre magazine a adressé hier par courrier à l’UCI les preuves en sa possession dans cette affaire.