C’est un grand escalier qui descend en direction de l’Aar. Avec un brin d’aplomb et énormément d’inconscience, un visiteur de ce parc à ours flambant neuf peut parvenir à enjamber la rambarde en métal qui court le long des marches. Au prix d’un saut précis quoique audacieux, il lui est ensuite possible d’accéder au haut du mur de 4 mètres qui surplombe le pré contigu. Deux ours s’ébrouent là, puissants, fascinants. Finn, 250 kilos; Björk, 170 kilos.
«Gros câlin?»
Enjamber, sauter, voire tomber, de 4 mètres: voilà exactement les actions qu’exécute un handicapé mental de 25 ans, l’après-midi du 21 novembre.
Il se retrouve seul dans la fosse, sous les yeux de centaines de témoins interloqués. L’un d’eux, le Genevois Damien Trachsler, est présent avec sa femme. Il prend des images dans le cadre du Club de photos de Carouge (GE). «J’étais tout content d’apercevoir l’ours, car on m’avait dit qu’il ne sortait pas souvent. Quand j’ai vu quelqu’un s’approcher de lui, je me suis dit que j’avais encore plus de chance: j’allais assister à un gros câlin de son soigneur.»
Cheveux courts, l’aspect athlétique, l’homme s’approche jusqu’à une dizaine de mètres. Un autre témoin, Marc Beyeler, raconte: «Il a levé les bras. J’ignore s’il voulait se protéger ou saluer l’animal. Il n’a jamais fait mine de s’enfuir. Jusqu’au dernier moment, il a regardé dans la direction de la bête.»
L’après-midi récréatif vire au drame. Le photographe genevois, encore sous le choc: «Remarquant l’intrus, l’ours lui a mis un immense coup de patte.» Comprenant ce qui est en train de se produire, les badauds impuissants hurlent. Ils lancent des chaussures, des bouteilles d’eau, des guides touristiques. L’ours n’y prête pas garde.
Son territoire violé, il saisit l’intrus à la nuque, le mord, le griffe profondément. «Il jouait avec sa proie comme un chat avec une souris, comme s’il voulait le démembrer. La victime criait «Hilfe!», c’était très dur.»
Après ce premier assaut, l’ours délaisse sa proie, s’en éloigne d’une vingtaine de mètres. «Peu à peu, la personne s’est relevée, s’est assise en tailleur. Les gens lui criaient de ne pas bouger.»
C’est alors, environ dix minutes après le début du drame, que la police bernoise arrive. «Ils ont eu de la peine à trouver un endroit pour entrer et viser. Puis ils ont tiré.» Le témoin marque un temps d’arrêt: «Franchement, j’ai été surpris de la manière utilisée. Quand ils l’ont abattu, l’ours était loin de sa victime. Ils ne l’ont en tout cas pas libérée de ses griffes, comme j’ai pu le lire.»
Porte-parole de la police, Franz Märki répond à cette dernière remarque: «L’ours a attaqué une deuxième fois. Le directeur du parc l’a reconnu, il est clair que la réaction du policier était la meilleure possible.»
10 000 personnes par week-end
Depuis, la presse envoie régulièrement des nouvelles des deux blessés. Les os du torse fracassés par l’impact, l’ours va mal. Touché à la tête, à une main et à une cuisse, l’homme survivra.
Pour la ville de Berne, c’est un méchant coup de patte dans une institution séculaire. On venait d’inaugurer il y a à peine un mois ce lieu luxueux. 6000 m2 d’un jardin d’Eden pour plantigrades chouchoutés, à mille lieues des étroits 600 m2 proposés par l’ancienne fosse.
Avec l’affluence retrouvée, environ 10 000 personnes par week-end, on commençait à oublier le coût phénoménal de ce petit bijou. Vingtquatre millions de francs consentis, au lieu des dix annoncés.
En Suisse romande, les responsables de zoos avec ours se sentent interpellés. Olivier Blanc, du Mont d’Orzeires (Vallorbe), répond du tac au tac. «Pour moi, c’est un incident, pas un accident. On ne peut pas empêcher les gens de se suicider, ou il faudrait clôturer toutes les voies CFF…» Chez eux, une barrière de 1 m 20 et une clôture électrifiée de 2 m doivent empêcher tout coup de folie.
Même précaution au zoo de Servion, qui se prépare à ouvrir un nouveau parc à ours ce printemps. «Nous aurons une barrière de 4 m, dont 2 m 50 en verre blindé, ainsi qu’une clôture pour tenir les gens en retrait. Impossible de grimper. Je m’étonne surtout qu’un handicapé puisse se promener sans surveillance», dit Roland Bulliard. De toute l’histoire de l’endroit, il est arrivé à une seule reprise de repérer un visiteur au comportement bizarre. Au Mont d’Orzeires? «Jamais!»
Des morts dans la Fosse aux ours, le fait n’est pas si exceptionnel. En 140 ans d’existence, quatre personnes y ont trouvé la mort. En 1860 et 1896, l’alcool était en cause. En 1920, un homme est tombée du mur. En 1926, un cycliste dont les freins avaient lâché entraîna un enfant dans sa chute. Celui-ci périt.
Le dernier fait divers date de 1998. Un médecin tessinois éméché tomba dans la fosse et fut sauvé de justesse. L’ourse Selma lui donna quelques lourds coups et souffrit de troubles somatiques le restant de sa vie. Elle mourut en 2001.
Les barrières ont donc double fonction. Elles protègent aussi les animaux des hommes.