Qui a vu L’homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock garde en mémoire le plus célèbre coup de cymbales de l’histoire du cinéma. Le plus bel hommage jamais rendu à l’art – allons-y: à l’art «méconnu»! – du percussionniste. Or, en voilà deux d’un coup qui déboulent dans notre univers musical. Jacques Hostettler, 35 ans, et Nicolas Suter, 31 ans. Ils sont jeunes, grands, beaux, fantastiquement sympathiques. Et follement doués.
Parmi tous les instruments qui entrent dans la dénomination des percussions, du triangle à la grosse caisse, ils ont choisi le marimba pour unir leurs talents. Le marimba? Pas très répandu sous nos latitudes, mais, avec le Tchiki Duo, ça devrait changer. On l’a compris: ce duo, c’est celui qu’ils forment depuis trois ans et qui les conduit à donner des récitals partout à travers l’Europe, jusqu’au Pays du Soleil levant. Ils se produiront à la Schubertiade de Payerne ce prochain dimanche*.
Les casseroles d’abord
Le marimba, donc, est un lointain descendant du xylophone (xylo, comme chacun le sait depuis sa dernière leçon de grec, signifiant bois, et phônê son). Constitué aujourd’hui de lames de palissandre et de trois douzaines de résonateurs en forme de tubes alignés crescendo, cet instrument est arrivé d’Afrique en Amérique centrale, où il a été développé avant de conquérir l’Amérique et le Japon. Cela pour faire court. Sa caractéristique principale: le son riche et pur, neuf à nos oreilles, qu’il produit. Avec un cortège de résonances surgies du fond de l’histoire de l’homme, depuis que celui-ci s’est avisé de taper avec un bâton sur une surface creuse.
Et comme ils savent taper, Jacques et Nicolas! Des virtuoses!
Pour Jacques, l’aîné des deux, ça a commencé sur les casseroles d’une maman claveciniste, Nicole. A qui aujourd’hui encore il voue une grande reconnaissance: dès qu’elle avait le dos tourné, gamin, il filait à la cuisine et elle laissait faire. Il avait en revanche un hautle- cœur quand, mis au violon à 6 ans, sa maîtresse lui glissait une peau de chamois – «puante» – entre le menton et l’instrument. Sans parler du serpent qui sommeillait dans un aquarium non loin de son petit lutrin…
Les parents n’insistent pas. Papa - Michel Hostettler, l’un des trois compositeurs de la Fête des vignerons - ne méprise pas le tambour. De Bâle ou d’ailleurs. L’enfant se retrouve membre des Fifres et Tambours de Montreux. Et se souvient, ému, d’une fête grandiose réunissant, à part lui, 600 tambours et 400 fifres. Il s’en souvient: «Ça marque!»
Le choc décisif a pour cadre un pique-nique au Rwanda. La famille Hostettler assiste à une fête d’adieu sur une île du lac Kiwu en l’honneur d’une amie un temps fixée dans la petite république africaine encore en paix. Le garçon a 14 ans. Les sons qu’il entend surgir des tambours des villageois le pénètrent au plus profond. Il sait désormais où diriger ses pas. Il ne coupera pas à un avenir musical, même si, à cet âge, il lui paraît pompant de marcher sur les mêmes traces que toute sa famille avec, en plus des parents et d’une sœur aînée pianiste, un grand-père organiste et une grand-mère soprano du côté maternel. Jacques, cependant, a la révolte mesurée et discrète. C’est d’ailleurs resté un trait de caractère majeur: pas d’éclat, pas de frime. «J’aime le calme.»
«Notre amitié s’est bâtie centimètre par centimètre. Autour des mêmes questions»
Nicolas Suter
Le Conservatoire de Lausanne ouvre opportunément sa première classe de percussion classique en même temps que son nouveau «palais» de la Grotte. Le jeune homme en sortira à 23 ans 1er Prix de virtuosité avec félicitations. C’est là, peu avant, que Nicolas a tapé un jour timidement à sa porte, une question au bord des lèvres. L’accueil est frais: «Je dois travailler. » Point barre.
Flirt avec le danger
Nicolas Suter, aujourd’hui 31 ans, n’est pas du genre introverti. Adolescent, il s’est voulu punk plus noir que noir. Provocant. Arrogant. Contestant tout ce qui bouge et ne bouge pas, il cultive d’étranges relations, flirte avec pas mal de dangers. «Pour tout pénétrer et tout comprendre.» Il s’est fait éjecter du gymnase de la Cité pour affrontement physique avec un prof. Il frôle la maison de redressement. Il fait pleurer sa mère tous les jours. Une femme solide pourtant, Christine, infirmière de formation, qui a fait quatre fils à la queue leu leu «pour régler la question», et les élève en faisant elle-même le pain et tricotant les pulls. Le père, Daniel, est violoncelliste à l’Orchestre de chambre de Lausanne, devenu virtuose après avoir démarré comme instituteur. Souvent absent donc, surtout le soir. Le reste du temps, totalement disponible. Un père parfait, un couple parfait, des parents parfaits. En plus, à Goumoëns-la-Ville, où est établie la «ruche Suter», tout le monde est gentil. Comment ne pas se révolter? «J’étais devenu exécrable.»
Tout de même, il y a la musique, qui «aide les gens à être bien avec eux-mêmes». Le violon, et la «dame de fer» qui le lui enseigne, ainsi que la rigueur musicale. Au conservatoire, pourtant, pas trop heureux après dix ans d’études, il aperçoit une batterie, commence à battre, trouve sa voie et obtient, il y a quatre ans, un diplôme de percussionniste de concert. Avec félicitations, lui aussi.
Jacques, son «modèle», l’a enfin entendu jouer du marimba. «Bienvenue dans la famille», lui fait-il. Nicolas continue à interroger toute chose, sur un mode moins… percutant qu’hier. «Notre amitié s’est construite centimètre par centimètre », observe-t-il. Un tableau de Paul Klee, Der Paukenspieler (le timbalier), autour duquel ils se sont empoignés un jour, est à l’origine de leur duo. Le Tchiki Duo. «On est différents, mais on se pose les mêmes questions sur la musique et ce qu’on veut en faire.»
*La Schubertiade 2009, 5 et 6 septembre à Payerne.
Environ 180 concerts se dérouleront dans une quinzaine de lieux, répartis autour de l’abbatiale et d’une Grand-Rue en fête. Le Tchiki Duo jouera lui le 6 septembre à 16 h 30, à l’aula du collège Derrière-La-Tour. Site internet: www.schubertiade.ch
Ils envoûtent le Japon
«Jakosan» et «Nikosan»
Le Tchiki Duo rentre du Japon. Invités pour la troisième année consécutive, les deux marimbistes vaudois ont notamment donné un concert dans la salle de prières d’un vieux temple bouddhiste perdu dans des montagnes embrumées au nord de Kyoto. Le moine officiant, le très souriant Ryushin – ou Dragon bienveillant – pratique, lui, le gong entre deux sutras, mais il adore leur musique, fût-ce du Bach ou de l’Hostettler.
Outre le saint homme, Jakosan et Nikosan ont un public au Pays du Soleil levant, des groupies – pour la plupart de ravissantes jeunes interprètes qui leur mangeraient dans la main si on les laissait faire – et une «marraine», Keiko Abe. La grande prêtresse du marimba nippon, qui présidera cet automne le Concours d’exécution musicale de Genève, a beaucoup composé pour cet instrument encore pauvre en partitions sui generis.
Cette artiste accomplie a remarqué Jacques et Nicolas lors d’un concours en Belgique. Ils devaient, selon elle, rafler le premier prix. Ils furent éjectés. Elle convoqua les duettistes et les adouba de ses propres lauriers. Elle les apprécie tant qu’on pourrait bien les entendre en concert tous les trois à Lausanne début novembre.
Entre-temps, les deux garçons battent la campagne, d’un concert à Limoges à un autre à Francfort, en passant par les cours qu’ils donnent dans une école bernoise. Si l’on suit le Sinfonietta de Lausanne ou l’OCL, on verra peut-être l’un ou l’autre cet hiver occuper le pupitre des percussions.
Ou on les apercevra achetant des annelli, les pâtes percées à minestrone, marque Agnesi, dont ils ont fait l’enseigne de leur duo. Vous suivez? Essayez: deux poignées de ces petits anneaux placées à sec dans deux salières à 1 franc chez Interio. Secouez. Ça fait «tchiktchik ». D’où le nom du duo. Les élèves des écoles romandes auprès desquels les deux percussionnistes font des tournées de démonstration de leurs divers instruments sont fascinés. Pour un peu, on entendrait chanter à la récré: «La musique, c’est pas difficile…»