Il y a tout d’abord le dégoût: la radio vous réveille le matin en évoquant les agissements sexuels de ce prêtre américain qui, selon le New York Times, aurait abusé d’environ 200 enfants sourds. Pis, alerté, le cardinal Joseph Ratzinger, futur pape, aurait, disons… manqué de réaction. Moche…
Cette affaire, particulièrement révulsante, survient comme le paroxysme d’une déferlante de scandales mêlant prêtrise et pédophilie, qui secouent l’Eglise catholique depuis plusieurs semaines.
En vérité, la vague est partie en 2002 des Etats-Unis – déjà! –, où était publiée cette effrayante statistique: entre 1950 et 2002, 4400 prêtres auraient abusé sexuellement de 11 000 enfants. L’affaire s’est alors réglée à l’américaine par le versement de 2 milliards de dollars d’indemnités.
«Face à l’ampleur mondiale du scandale, l’Eglise catholique détient
aujourd’hui une occasion historique d’ouvrir grand les fenêtres»
Le scandale fera tache d’huile, mais, dans un premier temps, il se limitera aux continents lointains, l’Amérique, l’Australie, le Canada. Il faudra attendre l’an dernier pour qu’il finisse par éclabousser les Eglises d’Europe, l’Irlande d’abord, puis, au début de cette année, l’Allemagne, patrie d’origine du pape. Dix-neuf des 27 diocèses catholiques germaniques sont touchés, dont celui de Munich, ancien fief du cardinal Ratzinger. La gêne s’installe.
Le 20 mars dernier, le pape Benoît XVI tente de faire diversion en publiant sa lettre aux fidèles… irlandais où il exprime sa «honte» et le «remords» de l’Eglise face aux actes pédophiles dont ses prêtres se sont rendus coupables. Mais la manœuvre est cousue de fil blanc.
Depuis une quinzaine de jours, la Suisse est de nouveau touchée. Les témoignages affluent: il ne se passe presque pas de semaine sans qu’un nouveau prêtre pédophile soit dénoncé, en Suisse alémanique d’abord, puis de ce côté-ci de la Sarine (lire le dossier réalisé par Arnaud Bédat et Patrick Baumann en page 22).
Mais, en remuant des boues anciennes, cette soudaine vague de dénonciations provoque aussi un certain malaise. La plupart des faits évoqués sont prescrits. Leurs auteurs sont vieillissants, voire décédés. C’est là le résultat de décennies d’omerta cultivée par une Eglise malade de ses secrets de famille.
Pourtant, face à l’ampleur mondiale du scandale, l’Eglise catholique détient aujourd’hui une occasion historique d’ouvrir grand les fenêtres. Ses fidèles attendent d’elle qu’elle lui dise enfin toute la vérité sans tabou et qu’elle lance sereinement le débat sur le sujet délicat du célibat des prêtres que le Vatican continue de considérer comme «sacré». Face à cette exigence, la proposition de dresser une liste noire des curés abuseurs n’est qu’une nouvelle échappatoire.
Tous les regards sont aujourd’hui tournés vers le Saint-Père. Reste à savoir si Benoît XVI sera à la hauteur de l’immense attente du peuple catholique.