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CHAPPATTE
«JE ME SUIS RÉCONCILIÉ AVEC MON RÊVE D'ENFANT»
Le dessinateur de presse du «Temps» et de l’«International Herald Tribune» fait aussi des reportages sur le terrain, à l’encre noire, qu’il vient de compiler dans un livre. Il se raconte dans son atelier genevois, là où le prend chaque jour l’inspiration.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 29.11.2011

Quand le génie te tombe dessus, mieux vaut qu’il te trouve à ton bureau.» Est-ce Picasso ou un autre géant qui fut un jour à ce point frappé de pragmatisme? Dans le doute, Chappatte l’invoque tout de même, l’air chafouin, dans la cuisine de son atelier, boulevard Carl-Vogt, à Genève. C’est ici, assis à cette table en formica, de façon quasi rituelle, que le dessinateur du Temps, de la NZZ, de l’International Herald Tribune attend chaque jour l’inspiration qui le fera empoigner le stylo. «A un moment de la journée, tu dois performer, libérer le déclic.» Un café très fort ou un thé vert sans goût feront l’affaire, sur une table «vide, absolument», seul réceptacle digne des bonnes idées. «Souvent, la première est la meilleure. Parfois, il faut réfléchir longtemps pour arriver à l’idée la plus simple.» Jusqu’à deux heures. Qu’on appelle ça le génie, l’honnête récompense de la matière grise ou le coup de bol lui importe peu.

Ce qui est sûr, c’est qu’à l’agitation des salles de rédaction, Chappatte préfère «le calme et la vue sur la cour intérieure», qu’après avoir appris à dessiner sur le tas, et fait l’impasse sur les Beaux-Arts, il a choisi la discipline plutôt que la «cocaïne, qui, cela dit en passant, fonctionne peut-être bien aussi»… Chappatte a aussi un prénom, Patrick. Il vit une grosse année. Son exposition au Forum de Meyrin sur le BD journalisme s’est achevée le week-end dernier. 2011 fut aussi l’année de son premier court métrage, La mort est dans le champ, inspiré d’un reportage BD au Sud-Liban sur le thème des bombes à sous-munitions. Enfin, un livre* vient de sortir en librairie, compilation améliorée de ses meilleurs reportages BD.

DISTANCE ET HUMOUR

Qu’est-ce qu’un BD reporter? C’est d’abord l’ambassadeur d’un genre hybride, aux frontières du reportage et de la bande dessinée. Ni complètement l’un ni tout à fait l’autre. «Aujourd’hui, on peut raconter le monde de façon démultipliée», résume Chappatte qui s’impose un premier credo: «Raconter une bonne histoire avec une dimension universelle et emmener le lecteur avec moi sur le terrain.» Des bidonvilles de Nairobi à l’Elysée, de Gaza-City à l’Ossétie du Sud, il se dessine au coeur de l’action, cherchant à «mettre en scène l’antihéros du reporter». Il veut le montrer avec ses failles et ses doutes, n’hésitant pas à se poser «les questions bêtes qu’un voyageur se pose». Emprisonné par les rebelles, en Côte d’Ivoire, on le voit ainsi la mine déconfite, songeant au pire à côté d’un malade: «Ça y est, je vaisencore me choper Ebola.» Le reportage BD version Chappatte montre des événements réels mais offre une certaine distance par l’humour. «Cela aide à faire passer des récits tristes. L’humour, c’est à mes dépens je crois, c’est par respect pour le lecteur.» Le dessin offre aussi cet avantage de «donner à voir sans voyeurisme», estime l’auteur. La force des histoires vraies a encore d’autres retentissements, comme «faire pleurer les lecteurs. Ils me le disent. C’est un paradoxe pour un dessinateur de presse qui manie l’humour.»

 

«Je cherche à mettre en scène l’antihéros du reporter»
Patrick Chappatte

 

Or, Chappatte devait en arriver là, comme le racontent déjà, par bribes, les objets qui font le patchwork de sa vie dans la pièce d’à côté, son antre, l’atelier. Autour de la table à dessin et du vieux Powerbook G4, des bibliothèques farcies de classeurs et porte-documents, des croquis, archivés ou non: des objets fétiches ramenés de ses voyages qu’arrose une lumière de fin de journée. On y trouve aléatoirement une bouteille de vodka ossète ou une icône de la Vierge en souvenir du Caucase, un drapeau du Hezbollah. Epinglé au mur entre des Loustal et des Leiter, dessinateurs qu’il admire, une photo de son fils aîné, Tristan, né à New York alors que lui était en pleine crise de la trentaine. C’est un peu là, dans le coeur vitaminé de la Grosse Pomme, que Chappatte le dessinateur est devenu Chappatte le BD reporter.

TROIS ANS À NEW YORK

Nous somme en 1995. L’artiste a déjà travaillé pour La Suisse, La Tribune de Genève, L’Hebdo. Il voit venir le «risque de se répéter», craint de «passer de mode», est «obsédé par l’idée de déclin». Avec sa compagne, la journaliste Anne-Frédérique Widmann – devenue sa femme et la mère de ses enfants –, ils partent trois mois en Amérique latine et tiennent une sorte de carnet de voyage. En fait, Chappatte touche déjà à la BD du réel, dans le sillage d’Art Spiegelman ou de Joe Sacco. Ils séjournent trois ans à New York. Ses premiers comic strips dans Newsweek s’enchaînent.

La naissance de Tristan les fait revenir en pleine période créative. «La vie est facétieuse», conclut Patrick. Lui et le rédacteur en chef du Temps Eric Hoesli mettent alors à profit leur admiration commune pour Jean Teulé (un pilier de la revue de bande dessinée A Suivre et BD reporter) en publiant un premier reportage dans le quotidien romand sur l’avalanche mortelle d’Evolène en 1999. Chappatte s’engouffre dans le genre. En 2001, appâté par «le perfectionnisme de la presse anglo-saxonne» et conscient «qu’en Suisse, on a vite touché le plafond», il force la porte de l’International Herald Tribune, «à l’américaine», c’est-à-dire «sachant qu’on ne veut pas de moi, mais avec des arguments pragmatiques pour convaincre. Aujourd’hui, c’est grâce au reportage BD que je peux dire que je ne m’ennuie pas.» Plus intimement, «c’est une façon de me réconcilier avec mon rêve d’enfant. Je voulais faire de la BD, pas du dessin de presse. Aucun gamin ne rêve de faire du dessin de presse.»

De retour de reportage, à sa table en formica, Chappatte pioche dans ses carnets à spirales et son appareil numérique de quoi faire un bon story-board, «un jeu de massacre» qui aboutira à une planche soignée, rehaussée par des incrustations d’images ou des infographies à l’ordinateur. Prochaine étape après la BD animée? Avant de fouler d’autres terra incognita, le dessinateur a quelques comptes à régler avec les fondamentaux. «Je n’ai toujours pas trouvé LE stylo.» La plume, ce n’est pas assez rapide et ça gratte. Et, de nos jours, l’encre pigmentée des stylos est diluée à l’eau, ce qui fait que le «noir n’est pas vraiment noir». Quant au papier miracle, «ni trop absorbant ni trop baveux», qu’il avait péniblement fini par dénicher à New York, le fabricant n’en fait plus. Chappatte, l’air génial, peut bien se revendiquer des grands maîtres, en fait, il est un dessinateur en sursis.

BR Reporter – Du printemps arabe aux coulisses de l’Elysée, Ed. Glénat, 109 pages.



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Tags: dessinateur de presse, Chappatte, «Le Temps», «International Herald Tribune» Aller en haut de page Haut de page

 

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