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LA RENCONTRE
DEUX HOMMES, UNE VISION: VOLER MAIS SANS POLLUER
Ils ont la même passion du vol, partagent les mêmes valeurs écologistes. L'un est grand, ingénieur, et jusque-là peu connu. L'autre est plus petit, psychiatre, et son visage a déjà fait le tour du monde. André Borschberg et Bertrand Piccard sont les deux faces de Solar Impulse. Rencontre intime.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 22.06.2010

Le vol


Que représente le vol pour vous?

André: Pouvoir voler représente le rêve de l'homme. Chaque fois que l'on monte dans un avion et que l'on entre dans cette troisième dimension, on pénètre aussi dans le rêve. C'est un équilibre entre la sensation de liberté du vol et la discipline nécessaire au pilote.

Bertrand, pourquoi n'avoir pas poursuivi la passion sous-marine paternelle?

Bertrand: Je crois que j'ai tellement vu les problèmes qu'a eus mon père toute sa vie pour arriver à financer ses projets, les développer, les réaliser, que je n'ai pas eu envie de suivre cette voie-là. Et, même si j'adorais plonger avec lui, j'ai toujours été davantage fasciné par l'aviation.

Comment aujourd'hui imaginez-vous ce vol en avion solaire?

Bertrand: Solar Impulse, c'est plus qu'un vol, c'est une épopée. A la fois une idée et sa réalisation, l'esprit de pionnier de toute une équipe et un avion sans carburant. Le vol autour du monde n'est qu'une infime partie de l'épopée Solar Impulse. Il y aura des moments extraordinairement intenses, ne serait-ce que quand l'avion décollera d'un mètre! Partir de rien et arriver à concevoir un engin entièrement nouveau, utiliser cette aventure pour promouvoir les énergies renouvelables, c'est cela qui me fascine le plus.

Passer des jours et des nuits coincé sur un siège dans un minuscule cockpit à uriner dans une bouteille, est-ce vraiment si fascinant?

André: Je suis persuadé que, même en volant cinq jours et cinq nuits, je n'aurai même pas envie d'arrêter! Lobjectif est d'arriver à appréhender le vol durable, comprendre cette nouvelle façon de voler sans être astreint à la jauge de carburant. Il s'agit de voir comment le pilote se gère, gère sa fatigue, sa concentration, puisque l'avion est capable de voler tout le temps. C'est un défi extraordinaire, complètement nouveau, qui n'a plus rien à voir avec un vol de trente minutes dans un avion à réaction. Pendant cinq jours, il faudra constamment travailler pour arriver à passer à chaque fois la nuit, à consommer le moins possible, à prendre la bonne route, etc. Je me réjouis beaucoup d'y être.

«Solar Impulse, c'est plus qu'un vol, c'est une épopée»
Bertrand Piccard


L'enfance


Quel souvenir d'enfance gardez-vous?

André: En fait, j'ai passé mon enfance à me réjouir de grandir. Rapidement, j'ai eu l'envie de devenir pilote, de voler, alors j'avais l'impression d'être bloqué dans mes aspirations. Je me sentais prisonnier de ce que je devais faire, de l'école. J'ai eu une phase assez rebelle où vers 12-13 ans, j'ai fugué. Bon, je ne suis pas allé très loin. Je suis parti à peu près trente-six heures avant d'être récupéré par une patrouille de police, une nuit, dans la région de Vevey. J'avais cherché du travail dans des garages. Bien sûr, à 12 ans, je n'en avais pas trouvé. Après, le déclic s'est fait et ça s'est bien passé.

Quand on s'appelle Piccard, comment gère-t-on, enfant, cet héritage familial? En souffriez-vous à l'école?

Bertrand: J'étais forcé de compenser un peu. Comme j'étais premier de classe, j'étais obligé d'être un des plus indisciplinés pour que cela soit accepté par les autres.

Un héritage donc pas forcément évident à gérer...

Bertrand: Non, ce n'est pas évident. Quand tout va bien, cela a des avantages, mais si je dérapais, même de la plus petite manière, on me disait: «C'est pas parce que tu t'appelles Piccard que tu peux agir comme ça.»

Il devait y avoir un niveau d'exigence incroyable à la maison, non?

Bertrand: Oui, il y avait un niveau d'exigence très haut, mais tant mieux, car cela rend service. Vous savez, si je faisais 8 sur 10 et que, gentiment posée, la question était: «Qu'est-ce qu'il a manqué pour que tu fasses 10?», cela stimule quand même plus que si l'on fait 8 et qu'on nous dit: «Bravo, c'est extraordinaire.»

N'avez-vous jamais eu l'impression que les attentes étaient trop hautes?

Bertrand: De la part de mes parents, non. Du public parfois, oui. Une chose m'a beaucoup marqué à l'époque. J'étais dans un meeting aérien pour faire des démonstrations de delta. L'organisateur me présente à un commandant de bord d'Air France «Voilà Bertrand Piccard, dit-il, le petit-fils d'Auguste, qui a volé dans la stratosphère, et le fils de Jacques, qui a atteint la fosse des Mariannes.»Etle pilote répond: «Et lui, il a fait quoi?» J'avais 18 ans et je n'avais rien fait; à l'époque, j'ai pris cela comme une gifle. C'est là que l'on comprend qu'il y a une attente et une pression des autres qui ne sont pas les mêmes.

Les héros


Quel est le personnage ou le héros qui vous a marqué?

André: Il y en a plusieurs. Petit, j'aimais beaucoup Alexandre Dumas, les trois mousquetaires. Ensuite, j'ai commencé à lire Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Vol de nuit, les bouquins sur Mermoz, toute cette période de l'Aéropostale. J'étais fasciné par ces pilotes qui quittaient la France, ne connaissaient pas la météo ni sur le parcours ni à l'arrivée, et se disaient: «Je trouverai bien une solution, je me débrouillerai.» Ils devaient avoir un instinct formidable, car ils s'en sortaient plutôt bien, même si l'Aéropostale a connu son lot de morts et de disparus. C'est un peu comme Solar Impulse: on a une vision, on sait où l'on veut aller, mais on ne sait pas ce qui va se passer sur le parcours.

Et quand on a le capitaine Nemo comme papa?

Bertrand: J'ai eu la chance de rencontrer tous les héros de mon enfance. Pour moi, ce n'étaient pas des héros intouchables, mais des êtres humains qui vivaient leur passion et me la faisaient partager. Mon premier héros, c'était Hermann Geiger. J'ai fait mon premier vol dans les Alpes avec lui. Ensuite, ça a été Wernher von Braun puis plusieurs astronautes de la NASA, Scott Carpenter en particulier, John Glenn. Charles Lindbergh que j'ai rencontré, aussi; Jacques Mayol, que j'aimais beaucoup. Wernher von Braun, pour moi, c'était à la fois celui qui lançait une fusée sur la Lune et celui qui venait pêcher avec nous au large de Palm Beach, en Floride. Cela crée des liens parce qu'on se rend compte que ce sont des êtres humains comme les autres et que ce qui les différencie est leur persévérance, leur foi dans la possibilité de réaliser l'impossible et leur capacité de rêver et d'imaginer. C'est aussi ce qu'ils m'ont appris. Quand on côtoie des gens comme ça, on développe un autre sens de l'impossible.

Quel est l'exploit qui a marqué votre jeunesse?

Bertrand: Les premiers pas sur la Lune et toute la conquête spatiale américaine. D'avoir envoyé un homme sur la Lune reste, pour moi, la chose la plus incroyable du XXe siècle. Imaginez que les êtres humains la regardaient depuis leur apparition sur Terre...

André: Oui, je me souviens de ce suspense extraordinaire quand le module passait derrière la Lune et que, pendant une demi-heure, toute communication était coupée. Il y a eu les premières transplantations cardiaques aussi. C'était l'avènement de la technologie dans tous les domaines. A cette époque, je pensais que la science résoudrait tout, qu'elle avait toutes les réponses et qu'il suffisait d'étudier un peu pour tout comprendre.

«Voler, c'est le rêve de l'homme. Chaque fois que l'on monte dans un avion, on entre aussi dans le rêve»
André Borschberg


La spiritualité


André, il y a dix ans, vous avez été enseveli sous une avalanche, comment en ressort-on?

André: Pour moi, cela a été comme une deuxième naissance. Je suis resté quinze minutes coincé sous la neige. Quand on nia dégagé, ça a été un moment exceptionnel. Après, on devient plus conscient du plaisir de vivre, on se concentre davantage sur l'essentiel. Je comprends mieux ce qui est important pour moi, la famille, les enfants, etc.

Quelles sont vos racines spirituelles?

Bertrand: Il faut être plus conscient des valeurs essentielles. Pour moi, l'être humain n'est pas là par hasard et la vie sur Terre sert à quelque chose. Aacquérir plus de conscience, de bonté, de sagesse, des valeurs à promouvoir en dehors de tout fanatisme religieux. La religion consiste à apporter des réponses humaines à des questions spirituelles; la spiritualité, c'est donner des réponses transcendantes à des questions humaines. Dans notre monde, il y a par endroits trop de religion, mais partout pas assez de spiritualité.

André: Grâce à ma femme, Yasemin, je me suis ouvert à d'autres dimensions. J'ai compris qu'il y a des choses que l'on ne peut expliquer, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elles n'existent pas. On a, par exemple, réussi à prouver que, lorsque des gens prient pour un malade, même à distance, cela a de l'effet. Il y a donc des forces, des énergies, des vibrations qui existent, que l'on ne perçoit pas, que l'on comprendra peut-être un jour, mais qui sont là et qu'il faut utiliser. Il faut être ouvert et réceptif. Pour moi, manifestement on est lié à quelque chose de plus grand qui nous échappe.

L'écologie politique


Avoir piloté pendant vingt-cinq ans des avions militaires, André, n'est-ce pas contraire au message de Solar Impulse?

André: Un avion militaire est fait pour combattre, il est d'une certaine manière absurde; malheureusement, dans le monde actuel, c'est une nécessité. Maintenant, il est clair que ce sont des avions qui consomment, qui polluent. Le but de Solar Impulse est justement de promouvoir des technologies qui permettent de faire ce que l'on fait aujourd'hui avec un impact beaucoup plus réduit sur l'environnement. Si l'on arrive à avoir des avions rapides mais qui ne polluent plus, et c'est le but que s'est donné l'IATA (International Air Transport Association) pour 2050, alléluia! Pour moi, l'aberration est ailleurs, dans le fait que, dans notre utilisation du pétrole, notamment via le transport low cost, on ne prend pas du tout en considération l'impact que l'on a sur l'environnement. De cette manière, on stimule le fait d'aller faire du shopping à Paris et revenir. On devrait non seulement prendre en compte le coût que cela représente sur l'environnement, mais aussi le coût de reconstruction des réserves pétrolières; car, là, on vit à crédit. En bouffant le capital qui appartient à la Terre, on réduit le capital que l'on donne à nos enfants. C'est une vue assez égoïste par rapport aux générations futures.

Vous avez l'ambition de changer le monde?

Bertrand: On ne change pas le monde entier tout seul mais on peut donner envie à chacun de changer quelque chose dans son propre monde. Le monde changera si les gens se mettent à isoler leur maison, à installer des systèmes de chauffage combinés à l'énergie renouvelable, à rouler en voitures hybrides ou électriques, à consommer mieux et à produire eux-mêmes une partie de leurs besoins en énergie. Il est clair que si l'on fait tout cela, on peut réduire de 50% notre impact sur l'environnement Et, surtout, il faut arrêter de croire qu'il faut choisir entre l'économie et l'écologie. Ce n'est pas l'un contre l'autre: l'économie du futur sera celle qui permettra de faire du profit tout en respectant l'environnement. On a bien vu où nous mène la vision non durable de l'économie, on le découvre jour après jour dans la crise actuelle.


Bertrand Piccard

Né le 1er mars 1958 à Lausanne. Marié à Michèle et père de trois filles. Docteur en médecine, spécialisé en psychiatrie. Son tour du monde en ballon, en 1999, le propulse dans le Larousse avec son père Jacques. Son grand-père Auguste y figurait déjà.


André Borschberg

Né le 13 décembre 1952 à Zurich. Arrive à Pully (VD) à l'âge de 4 ans. Marié à Yasemin, père de deux garçons et d'une fille. Obtient sa licence de pilote à 17 ans. Ingénieur diplômé de l'EPFL, master du MIT de Boston. Pilote militaire durant vingt-cinq ans.



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Tags: Bertrand Piccard, André Borschberg, Solar Impulse, énergie solaire Aller en haut de page Haut de page

 

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