«Vas-y, ouvre la porte de mon cœur», me souffle le bagagiste lorsque je glisse la clé dans la serrure de ma chambre d’hôtel. Le ton est donné. Bienvenue à Djerba la douce, ses palmiers, son sable fin, sa mer azur et… ses hommes de charme. Car, ici, c’est aussi le paradis de la séduction. Des petits jeux qui se pratiquent dès l’arrivée à l’hôtel, les dragueurs étant aussi les employés. A chacun sa petite méthode. Exemples: un vendeur d’excursions me prend la main. «Je vais tester ton intelligence. Une fourmi marche sur ton petit doigt. Elle veut se rendre sur ton pouce, mais au milieu c’est une rivière. Comment fait-elle?» J’avoue ne pas trouver la solution. «Moi non plus. Mais je voulais te tenir la main pendant un instant…» Ou encore cet animateur qui me dit: «Attention, tu as laissé tomber quelque chose.» Je regarde mais ne vois rien. «Ton sourire…»
«Impossible de parler aux garçons sans qu’ils vous proposent d’aller boire un verre le soir»
Marie
Ici, passeports et devises obligent, les Occidentales ont du succès. «Les Européennes viennent sur l’île pour se trouver un beau jeune homme basané», affirment de nombreux Tunisiens. Du côté des concernées, on a un peu de peine à le reconnaître. «On a choisi Djerba pour le soleil et la tranquillité», répondent la Genevoise Séverine et la Vaudoise Joëlle, couchées sur des coussins à l’ombre d’une paillote. Bon, d’accord, elles savaient qu’ici les «bonjour mon amour» font partie du jeu. «Il y en a qui sont très charmants, mais on n’oserait jamais aller boire un verre avec eux le soir», sourit Joëlle. «Et puis j’ai l’impression que c’est écrit Suissesse sur mon front, donc argent», renchérit son amie.
Natacha et Elise, deux jolies Parisiennes de 18 ans, ne sont pas convaincues non plus. «De toute façon, ils ne sont pas à mon goût. Et puis je veux une relation fondée sur l’égalité. Eux sont trop collants et, bien que drôles au début, ils deviennent vite lourds», soupire Elise. Pourtant, dès que l’occasion se présente, toutes deux prennent un plaisir manifeste à monter sur un âne en compagnie de son propriétaire: un beau Djerbien d’une vingtaine d’années aux cheveux blondis par le soleil.
Emballer les «gazelles»
C’est l’un des plans drague les plus efficaces: se pavaner à cheval sur la plage, puis inviter une touriste admirative à monter à ses côtés. Je décide donc de tester l’affaire, histoire de vérifier comment ces beaux cavaliers emballent les «gazelles», comme ils nous appellent (par opposition aux hommes, les gazous). Je demande à Mohammed, responsable de l’équitation pour mon hôtel, de me l’organiser. «Tu te laisseras pas toucher, hein?» s’inquiète-t-il.
Ce matin donc, équitation. Pas de déception concernant le physique du guide: grand, musclé, bronzé, une crinière noire héritée d’«ancêtres indiens». Il me propose d’emblée un cheval pour moi toute seule, à moi qui n’ait pourtant jamais tenu de rênes de ma vie. Voyant ma réticence, il finit par accepter que je m’installe derrière lui, à contrecœur. Je m’accroche à lui. «J’aime pas qu’on me touche», marmonne-t-il. Bref, le râteau. Trois heures de promenade sous un soleil de plomb, pliée en deux par un mal de ventre carabiné, un pied bleu écrasé par un sabot, tout ça pour rien.
L’après-midi, j’opte pour une technique moins pénible: se coucher dans un transat à la plage, «le check-out de l’aéroport» comme la surnomme joliment les locaux. Arrive Karim sur son magnifique cheval noir. Il le fait ruer, du grand spectacle. Il sait que j’observe son manège. Il me fait signe d’approcher. Après ma mésaventure de ce matin, j’hésite. «Tu veux venir avec moi?» Non, je ne veux pas. Mais, oui, j’y vais quand même. Je monte avec lui sans selle. Il enlève son T-shirt. «Mes abdos, c’est mon capital», rigole-t-il en posant ma main sur ses plaques de chocolat. Karim lance son cheval au galop alors que le soleil se couche sur la mer. Il me déclare son amour: «On se mariera, nous deux, d’accord?» Un peu précipité comme question, non? Il m’invitera à boire un verre plus tard.
«Vivre en Suisse, pour un Tunisien, ce n’est pas facile»
Riyad
Rendez-vous est pris, 22 heures devant l’hôtel. Le soir, c’est reparti, mais en taxi cette fois. A peine après avoir démarré, le véhicule s’immobilise. «Surprise! On va jusqu’au bar à cheval!» Oh non… pitié! Il a changé sa tactique: plus de promesse d’amour pour toujours. Il me provoque: «Là, on va direct chez moi.» Refus catégorique. Alors il se tourne tout sourire et me demande si j’ai déjà chuté de cheval. Galant, il me laisse le choix entre tomber sur le sable ou dans l’eau. Je sens qu’il plaisante et je ris.
Pas de sexe avant le mariage
Pour lui, la drague est aussi un amusement. Même si ces petits jeux sont surtout un moyen d’échapper à un quotidien précaire et à un avenir incertain. En Tunisie, il est impossible de se marier sans avoir un travail stable et sa propre maison. Et pas de sexe avant le mariage. Beaucoup de jeunes Djerbiens abordent donc les Européennes, vues comme des filles faciles, dans le simple espoir de coucher avec elles. Mer, sexe et soleil: rien de grave s’il s’agit d’actes entre personnes consentantes. Le hic, c’est que certains hommes, souvent un peu plus âgés, manipulent les touristes pour leur soutirer de l’argent. Parfois, ils vont jusqu’à se marier pour un passeport. A Djerba, on les appelle les «bezness», les «animalières» ou encore les «chèvres noires».
Vous rendre folle d’amour
Alors que les premiers courent après des jeunes filles mignonnes et pas trop farouches, les seconds recherchent celles au physique plus ingrat, moins habituées à se faire courtiser, ou celles qui ont le cœur brisé, faciles à consoler. Alors que le salaire moyen est de 200 euros par mois, certains «bezness» possèdent «de vrais petits châteaux et de grosses voitures». Leur credo, c’est le long terme. Une «chèvre noire» s’applique à gagner votre confiance, vous sert de guide touristique. Pas de gestes déplacés. Il vous charme. Son but: vous rendre folle d’amour. Une fois rentrée, vous recevez des mots doux par SMS. Vous retournez le voir plusieurs fois. Et un jour il a l’air mal. Il vous explique par exemple que sa grandmère est malade et qu’il n’a pas les moyens de la soigner. C’est l’engrenage, qui peut coûter très cher.
«J’ai l’impression que c’est écrit Suissesse sur mon front, donc argent»
Séverine
Mohammed et Fahrat, deux vendeurs d’excursions, font partie de cette catégorie de dragueurs pros. Au début, ils sont serviables, tout en dénonçant leurs collègues: «Ils en veulent à l’argent des touristes, mais pas nous.» Fahrat m’écrit même un mot dans mon bloc-note pour me mettre en garde: «Ne sois pas trop gentille.» Il passe son temps à essayer de me prouver sa différence: «J’ai une éducation supérieure aux autres.» Tout en exhibant la marque de ses vêtements, il affirme posséder une société de location de voitures: «Si je travaille à l’hôtel, c’est juste pour rendre service à un ami.» Finalement, il jette son dévolu sur Marie. Seule et triste, cette Genevoise d’une trentaine d’années est la cible idéale. Elle devait profiter de ses vacances avec son conjoint, mais elle s’est fait plaquer juste avant. Mohammed et Fahrat nous invitent toutes deux à sortir un soir avec eux. Nous acceptons. Au début, pas de souci: thé à la menthe, amandes et chicha sur une terrasse. Mais ils se vexent quand nous refusons d’aller nous promener sur la lagune. Et ils deviennent carrément agressifs lorsque, en discothèque, je m’assieds trop loin d’eux. Mohammed réclame la chaînette qu’il m’avait offerte et s’en va en me traitant de profiteuse. Fahrat insulte Marie: «T’es raciste et ton copain a bien fait de te quitter.» Et il nous abandonne à son tour. Pourquoi tant de colère? Parce qu’ils ont perdu leur temps avec nous. La drague, c’est leur job. Et il faut que ça rapporte.