Il reste présumé innocent, mais tout, désormais, l’accable, comme un étau qui se resserre. Au terme d’une minutieuse enquête, la Police cantonale bernoise a mis fin à un suspense qui durait depuis le 11 juillet dernier, au soir de la mort tragique sur le lac de Bienne d’Angela, une vendeuse argovienne de 24 ans, qui a plongé tout le pays dans la consternation. Urs T., 74 ans, est désormais le suspect numéro un, l’homme que tout désigne. Même s’il continue de nier. En fait, avant même que la police scientifique ait rendu ses conclusions, sa culpabilité, aux yeux des enquêteurs, ne fait déjà plus l’ombre d’un doute. Pour eux, c’est bien le bateau à moteur de cet entrepreneur bernois, un luxueux Boesch d’une valeur de plus de 100 000 francs, qui, déboulant à toute allure entre le village de Lüscherz et l’île Saint-Pierre, a fauché la vie de la jeune femme en lui sectionnant les deux jambes. Et, selon toute vraisemblance, c’est bien son propriétaire qui était aux commandes ce jour-là – il a d’ailleurs fini par le reconnaître, même si l’intéressé se réfugie aujourd’hui dans le déni le plus total, répétant via son avocat, un ténor du barreau de Berne, qu’il a «la conscience tranquille».
PAS IMPOSSIBLE
Depuis que son bateau a été saisi par la police pour analyses, au vu et au su de tout le voisinage, Urs T. s’est barricadé chez lui dans sa confortable villa les pieds dans l’eau avec petit port privé d’où l’on peut apercevoir les lieux du drame. Il ne répond plus au téléphone, n’ouvre plus sa porte. L’entrepreneur de 74 ans préfère fuir les questions dérangeantes, se contentant d’une prise de position habilement rédigée par son avocat. Un document de quelques lignes où le suspect évite prudemment toutes dénégations, se contentant de dire qu’il n’a rien «constaté de particulier» ce jour-là sur le lac et qu’il est pour lui «impensable d’être impliqué dans cet accident tragique», de même pour les deux femmes qui l’accompagnaient – son épouse et sa belle-sœur. Impensable donc, bien sûr, mais pas impossible. Avant de présenter avec aplomb, «à titre personnel», ses condoléances à la famille d’Angela, ce qu’il n’avait jamais fait jusque-là, comme si son défenseur avait déjà commencé à préparer sa plaidoirie.
Que s’est-il passé en ce jour tragique à bord du bateau qui filait à grande vitesse? Urs T. n’a-t-il vraiment rien vu comme il le soutient avec force? Toute sa défense repose sur ce point. A l’appui de cette hypothèse, le témoignage d’une voisine affirmant qu’il serait en attente de se faire opérer de la cataracte. N’a-t-il vraiment rien entendu, victime d’une ouïe amoindrie par l’âge? Ou n’est-ce pas plutôt sa propre image qu’Urs T. n’a pas osé regarder en face ce dimanche-là dans les eaux du lac, entraînant sa famille dans son lourd secret? Celle d’un homme à qui tout avait réussi jusqu’ici et qui, l’espace de quelques secondes, perdait une réputation patiemment construite et une petite partie de sa fortune en dommages civils?
Plusieurs fois millionnaire, Urs T. est un homme comblé. Marié à une Autrichienne, père de deux grandes filles, il a toujours aimé afficher sa richesse, roulant en Porsche ou au volant de vieux cars postaux qu’il collectionne, possédant villa en Floride, chalet à Adelboden, résidence au Tessin et sur les bords du lac de Bienne. Urs T., «c’était quelqu’un», comme on dit. Un entrepreneur dont le père a fait fortune dans le transport des hydrocarbures, un empire qu’il revend dans les années 80. Avant de vivre d’affaires plus modestes, notamment d’une société de bennes et de conteneurs.
UN FOU DE VITESSE
Quatre jours après le drame, lors de la première visite des enquêteurs à son domicile, Urs T. nie d’abord farouchement avoir navigué sur le lac de Bienne le dimanche 11 juillet. Avant de se raviser un peu plus tard, confondu par les témoignages de personnes l’ayant aperçu ce jour-là sur l’eau; il adapte alors son discours en assurant être rentré avant l’heure de l’accident... En fait, la police a eu très rapidement des doutes sur le personnage. «Nous l’avions déjà à l’œil deux jours après le drame», confirmera le chef de la police bernoise, Hans-Jürg Käser.
Un retraité actif décrit souvent comme «arrogant» et «secret», qui ne passe jamais inaperçu aux commandes de son Boesch, connu par de nombreux pêcheurs comme un fou de vitesse, voire un véritable danger public. Deux d’entre eux racontent qu’il a manqué à plusieurs reprises déjà de les faire chavirer: «C’est comme si le lac lui appartenait à lui tout seul», témoignent-ils dans le Bieler Tagblatt.
Un autre témoin affirme l’avoir vu, le lendemain de la première visite des gendarmes à son domicile, sortir son bateau dans le lac, se diriger deux cents mètres plus loin dans une zone herbeuse et marécageuse et effectuer de bien curieuses manœuvres, «comme s’il voulait nettoyer quelque chose sous son bateau». Mais le suspect soutient qu’il était ce jour-là chez son médecin à Lucerne. Enfin, l’ami d’Angela, rescapé et seul témoin du drame, assure dans le SonntagsBlick qu’il y a une «ressemblance ahurissante» entre le suspect, dont le journal lui présente les photos, et l’homme qu’il a vu lui foncer dessus au volant de son bateau. «Ça me fait froid dans le dos», murmure-t-il.
TROIS ANS DE PRISON
Préférant appliquer la politique de l’autruche, laissant l’étau se resserrer inexorablement autour de lui et pris au piège, Urs T. n’a désormais plus qu’un seul système de défense: dire qu’il n’a rien remarqué de particulier. Au risque d’écoper de la peine maximale devant les juges: trois années de prison ferme. Une peine appropriée, pour le chef de la Police cantonale de Berne. Mais qui n’est sans doute rien en regard de ce qu’il a de plus cher: son honneur, désormais perdu et sa réputation, définitivement envolée. Comme l’âme de la jeune Angela qui, ce jour-là sur le lac, ne demandait rien d’autre qu’à vivre, amoureuse et heureuse.