Un cours de 1 fr. 28 pour 1 euro, 96 centimes pour 1 dollar: jamais le franc suisse n’avait affiché une valeur aussi élevée. Une force qui suscite aussi son lot de craintes, entre perte de compétitivité face à l’étranger et spectre d’une augmentation massive du chômage.
Selon une étude de la BNS de décembre, 45% des entreprises helvétiques estimaient subir un impact négatif du fait de la cherté du franc. Alors, au jeu du franc fort, qui gagne? Qui perd? Et comment profiter de la hausse de notre monnaie?
LES PERDANTS
L’INDUSTRIE D’EXPORTATION
D’un coup d’un seul, les produits suisses se retrouvent 20% plus chers pour les acheteurs de la zone euro. Et, quand on sait que plus de 60% des exportations suisses se font à destination de l’Union européenne, on comprend l’inquiétude des exportateurs.
«Dans notre secteur, toutes les entreprises souffrent de la cherté du franc, observe Ivo Zimmermann, membre de la direction de Swissmem, l’association faîtière de l’industrie des machines. Mais, évidemment, ce sont les entreprises qui produisent en Suisse mais exportent dans la zone euro qui souffrent le plus.»
Alors, une des solutions pour atténuer l’effet de la force du franc est de se fournir soimême dans la zone euro et, ainsi, bénéficier de la faiblesse de la monnaie européenne. «Cela compense une partie du renchérissement, mais pas tout et, surtout, si vous avez besoin de produits relativement compliqués, vous ne trouvez pas forcément un nouveau fournisseur aussi rapidement.»
Concrètement, le secteur n’est pas encore en décroissance, mais il fait face à un ralentissement de la conjoncture. «On reste relativement optimiste, explique Pascal Gentinetta, directeur d’economiesuisse. On table sur une faible croissance des exportations, de 3,5% pour 2011. Mais, si l’euro plonge davantage, ce chiffre risque bien d’être dépassé.» En fait, la situation des exportateurs suisses dépend beaucoup de leur positionnement sur le marché international. Si, par exemple, une entreprise achète ses matériaux en euros et revend ses produits en yens, il sera gagnant. Seule la plusvalue réalisée en Suisse lui coûtera plus cher.
LE TOURISME
C’est clairement le secteur le plus touché, car par définition tous les coûts de cette industrie se situent en Suisse. Les chiffres de janvier à novembre 2010 dessinent une tendance: une baisse des nuitées des touristes venus de la zone euro de l’ordre de 2%. «Et, comme cette zone représente plus de 50% du tourisme en Suisse, cette tendance n’est pas négligeable, explique Véronique Kanel, porte-parole de Suisse tourisme. Pour l’ensemble de l’année 2011, on s’attend à une diminution globale des nuitées de l’ordre de 2 à 3%.» Surtout, un effet retard est à l’œuvre. Les gens ayant réservé à l’avance n’annulent généralement pas leur séjour; en revanche, ils auront tendance d’une part à moins consommer sur place et d’autre part à ne pas forcément revenir en Suisse l’année suivante, et cela même si le cours des changes évolue plus favorablement. «C’est ce qui s’est passé à la fin des années 70 avec les Allemands, remarque José Corpataux, économiste à l’Union syndicale suisse. Alors même que le franc était redescendu, ils ont préféré rester chez eux, refroidis par leur expérience de l’année précédente.» En 2010, nos voisins teutons ont déjà été 3% de moins à passer une nuit en Suisse. Par ailleurs, la faiblesse de l’euro pénalise également le tourisme suisse en rendant les destinations étrangères beaucoup plus attrayantes pour les Helvètes eux-mêmes.
LA BNS
Pour tenter de maintenir le franc à un taux raisonnable face à la monnaie européenne, la Banque nationale suisse (BNS) a acheté des dizaines de milliards d’euros sans d’ailleurs parvenir réellement à contenir sa chute. Résultat des cours? Une moins value estimée à 34 milliards de francs. «La BNS n’a pas pour objectif de faire des bénéfices, mais elle a pour mission de combattre l’inflation, estime Pascal Gentinetta. Par ailleurs, ce ne sont pour l’heure que des pertes comptables.» Des pertes que les cantons, toutefois, regardent d’un mauvais œil, habitués qu’ils sont depuis quelques années à se voir attribuer une part des bénéfices de la BNS…
LES GAGNANTS
LES IMPORTATEURS
Avec des produits qui coûtent presque 20% de moins en euros, les importateurs se frottent les mains. Surtout que cette baisse n’a pas forcément été répercutée sur les prix. «C’est ce que l’on demande depuis une année, s’emporte Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs, sans succès. On nous dit que c’est compliqué, mais il n’y a rien de compliqué: l’euro baisse et cette baisse doit être maintenant répercutée sur les prix!» Même la commission de politique économique, réunie sous l’égide du Secrétariat à l’économie (SECO), est arrivée à la même conclusion, estimant que la diminution des prix à l’importation n’avait pas été suffisamment reproduite.
LES FRONTALIERS
Payés en francs, les frontaliers bénéficient en plein de la baisse de l’euro. Leur pouvoir d’achat s’en retrouve notablement renforcé, obtenant désormais plus d’euros pour le même montant en francs. A tel point que certains employeurs voudraient aujourd’hui baisser leur salaire. C’est ce qu’a mis en place l’entreprise Stöcklin, à Soleure, qui a baissé de 6% les salaires de ses employés frontaliers, invoquant le fait que la majorité de ses charges se paie en francs alors que 80% de ses recettes sont facturées en euros.
LES CONSOMMATEURS
Si les consommateurs n’ont pas encore vu les prix des denrées baisser en Suisse, ils peuvent déjà profiter de la baisse de l’euro en effectuant leurs courses à l’étranger. L’acheteur suisse a également accru son pouvoir d’achat sur l’internet par rapport à son voisin allemand, français ou hollandais. Reste qu’acheter à l’étranger ou via le web n’est pas sans conséquence pour l’économie locale qui, elle, perd autant de clients. Pour l’Union syndicale suisse, une valorisation de 10% du franc pourrait générer 100 000 chômeurs de plus d’ici à deux ans, en raison des rationalisations qu’elle susciterait, notamment dans le secteur du tourisme et de l’exportation. Une estimation jugée «fantaisiste» par economiesuisse, qui estime que le taux de chômage va progressivement baisser à 3,2%.
COMMENT EN PROFITER
PARTIR À L’ÉTRANGER
Si vous rêvez de voyage, c’est le moment de se laisser tenter. Il faut dès lors privilégier les destinations dans la zone euro, ou alors aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, où le cours de la livre atteint également des records de profondeur à 1 fr. 52.
ACHETER À L’ÉTRANGER
Pas besoin de partir: en achetant sur l’internet, vous pouvez bénéficier sans vous déplacer de la faiblesse de l’euro, du dollar ou de la livre. Faites toutefois attention dans le calcul aux frais de port et aux frais de douane.
PARIER SUR LE FRANC
A vos risques et périls. Si vous croyez que le franc va poursuivre sa montée, spéculez à la hausse. Sachez toutefois que le marché des changes fait partie des marchés les plus volatils. On vous aura prévenu…
Depuis début 2010 où il valait encore plus de 1 fr. 50, l’euro, en un an, s’est efondré. La chute du dollar, elle, a été plus régulière. En dix ans, le billet vert a toutefois perdu la moitié de sa valeur face au francuisse.