Traduction et adaptation: Jean-Luc Ingold. Collaboration: Patrick Baumann
Tout de blanc vêtue, elle rit de bon cœur au bon mot du dalaï-lama. Ce jeudi 8 avril, Pascale Bruderer, première dame du pays, a tenu à faire le déplacement de Rikon (ZH) pour y accueillir le chef spirituel venu visiter le petit Tibet suisse. C’est en effet dans cette commune d’un millier d’habitants que de nombreux réfugiés tibétains ont trouvé une terre d’asile en Suisse grâce à l’initiative de l’industriel Jacques Kuhn et de son frère, qui leur ont aussi fourni un travail dans leur célèbre usine de casseroles Kuhn Rikon. Le bienfaiteur du village était au côté de la présidente du Conseil national pour recevoir le grand homme. «C’est la treizième fois que je le rencontrais, mais je suis toujours aussi impressionné par l’homme», fait-il remarquer avant de confier que la politicienne a visité le monastère avec beaucoup d’intérêt. «Elle venait pour la première fois à Rikon et, à mon avis, elle est aussi tombée sous le charme de Sa Sainteté. Mais qui peut lui résister?»
Après Richard (Gere), Carla (Bruni), c’est donc au tour de Pascale (Bruderer) de se montrer sensible au charisme du leader tibétain et de poser tout sourire à son côté pour la photo officielle. Avec la fameuse khatag, cette écharpe blanche offerte par les Tibétains aux invités de marque.
On n’en saura pas davantage, car la première dame du pays a tenu à souligner le caractère privé de sa visite, se refusant à toute déclaration d’envergure, si ce n’est pour répéter que le dalaï-lama remerciait la Suisse pour sa générosité envers les Tibétains qui ont fui leur pays.
Jacques Kuhn n’en prend pas ombrage. «A Rikon, nous ne faisons pas de politique!» Ni de l’absence de conseiller fédéral sur place. «Mme Bruderer était très bien. J’ai senti la femme, pas forcément la politicienne, impressionnée et émue devant Sa Sainteté, ainsi que par tout ce qui a été réalisé ici depuis 1964.» La socialiste a encore loué l’intégration réussie de ces Tibétains, qui ont su malgré tout rester enracinés dans leur tradition.
Si on lui demande alors quel effet ça fait d’occuper le poste le plus élevé de la politique suisse, elle répond sans la moindre hésitation: «Magnifique! On reçoit tant de choses en échange de la part des gens!»
Bienvenue dans le monde de Pascale Bruderer, 32 ans, plus jeune présidente du Conseil national de l’histoire suisse. Elle a été portée à ce poste le 23 novembre 2009. La socialiste a obtenu 174 voix, le plus beau score depuis quarante ans. En mars, lors de la session de printemps des Chambres, Pascale Bruderer s’est retrouvée soudain au cœur des débats. Au bureau du Conseil des Etats, radicaux et démocrates-chrétiens décident de bloquer la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire UBS. Avec des mots inhabituellement durs, la présidente du National fustige la volte-face de la Chambre haute et se trouve ainsi projetée sur le devant de la scène politique comme jamais un président avant elle.
A 32 ans, elle concilie avec aisance politique, profession et sport: une sacrée battante!
Mais qui est donc Pascale Bruderer? Nous la suivons en dehors de son travail parlementaire. Sa journée commence par un solide petit-déjeuner dans un lotissement en terrasses de Nussbaumen, près de Baden: bircher, pain, thé. Peu après 7 h 30, Pascale Bruderer se rend en train à Aarau, où elle travaille comme directrice de la section cantonale de la Ligue suisse contre le cancer. Normalement un engagement à 60%, mais pour assurer ses devoirs de présidente du National elle a confié une partie de ses tâches à sa sœur, Sabine di Donato. Elle n’en est pas moins lucide: «En s’organisant bien, on peut rattraper pas mal de temps, mais sans une équipe spécialement motivée, sans la souplesse de mes collaborateurs, je ne pourrais pas concilier présidence et profession.»
Et les loisirs, et la vie privée? «Je dois tout planifier longtemps à l’avance, répond-elle. Cette année, mon agenda est pratiquement plein.» Au cours de la matinée, elle liquide de la paperasserie dans son bureau de la ligue. Vers midi, elle mange une tranche de tarte aux pommes. Puis elle se rend à pied au Centre argovien des handicapés physiques.
Un pont entre les générations
Le projet que Pascale Bruderer va observer implique de jeunes handicapés et de vieilles personnes. Les premiers enseignent aux seconds l’usage d’un téléphone portable: appeler, écrire des textos. Son année est placée sous le signe des ponts à jeter. Elle veut encourager l’échange d’expériences entre générations. Pour ça, la présidente a ouvert un site internet. Sur www.intergeneration.ch, mille et une initiatives disponibles dans le domaine des rencontres entre générations sont regroupées, comme le projet ci-dessus. Aujourd’hui, à Aarau, cinq jeunes donnent des cours à cinq retraités dans une salle de classe du Centre pour handicapés. Cinq électeurs avec lesquels elle va passer une heure entière à échanger des textos rigolos. On est loin d’un marketing politique efficace.
Mais Pascale Bruderer resplendit. Elle veut même faire le tour de la Suisse, car elle veut vivre d’autres rencontres comme celle-ci: «En tant que présidente, je veux être proche des gens.» A la fin du cours, elle boit encore un jus de pommes avec les participants. Les jeunes lui demandent des nouvelles des otages en Libye. Elle trouve ça «magnifique». Avant de partir, elle signe encore les T-shirts de ces écoliers intéressés par la politique. Elle-même, à 20 ans, est entrée au Conseil communal de Baden en 1997. En 2001, elle siégeait déjà au Grand Conseil d’Argovie et en 2002, à 24 ans, elle entrait au Conseil national. Le débat, elle a appris ça à la maison. Une fois par mois, le conseil de famille siégeait et c’est là que Pascale Bruderer, benjamine de trois soeurs, a appris comment de bons arguments pouvaient améliorer l’existence. Au conseil de famille des Bruderer, elle a lutté pour avoir davantage d’argent de poche ou pour rentrer plus tard le soir.
Désireuse de fonder une famille
Elle tient énormément à la notion de famille. Elle est en contact permanent avec ses deux soeurs. Elle est même la marraine de Gioele, premier fils de sa sœur Sabine. C’est pour ça que, vers 15 heures, elle prend le train pour Lenzbourg: Gioele veut grimper en salle et sa marraine veut l’accompagner. Plus le mur de grimpe est élevé, plus le petit gars de 7 ans est impatient de s’y attaquer. Agile comme un écureuil, le môme se hisse à 16 mètres de hauteur.
Pas de doute, Pascale Bruderer est très famille. Songe-t-elle à en fonder une? «Ce que j’ai reçu de la mienne, j’aimerais moi aussi, une fois, le transmettre à mon tour.» Or, profession plus politique représentent déjà un sacré enjeu. Pour envisager une belle vie de famille, elle devrait ralentir ailleurs. «Mon mari et moi, nous trouverons sûrement au moment voulu une solution pour partager les tâches de famille.»
Politicienne aguerrie mais aussi épouse, sœur et tante attentionnée.
Une journée bien remplie. Ce vendredi-là, les étapes s’additionnent: Nussbaumen-Lenzbourg-Aarau-Suhr-Nussbaumen, tout le monde descend. En fait, elle pourrait disposer d’une Mercedes avec chauffeur pour ses déplacements, mais Pascale Bruderer n’aime pas les privilèges. Elle n’utilise la belle limousine qu’en cas de nécessité absolue. Ce qu’elle apprécie, en revanche, ce sont les contacts qu’elle établit dans le train. «Par chance, la présidente du Conseil national peut encore se déplacer en Suisse publiquement, librement et sans chichi.» La plupart du temps, les gens la laissent travailler, mais la saluent quand elle descend du train pour montrer qu’ils l’ont reconnue. Et si on lui adresse la parole, elle répond. Il en va ainsi ce jour-là: plusieurs fois, des inconnus la félicitent pour les paroles claires qu’elle a utilisées pour fustiger les conseillers aux Etats qui empêchaient la création d’une commission d’enquête.
En fait, la lutte pour le pouvoir, la provocation ciblée, les échanges musclés ne correspondent pas au style Bruderer. La présidente du Conseil national est une partisane de la concordance. Construire des passerelles, voilà sa force. Dans un système politique basé sur les confrontations, elles n’aurait jamais fait de politique, assure-t-elle. Son style n’est ni spectaculaire ni médiatique. Mais il lui permet d’emporter adhésion et influence. Car, dans un système politique où personne ne dispose d’une majorité gouvernementale, ce sont les constructeurs de passerelles qui créent les solutions, pas les trublions. Ce sont les compromis qui, finalement, débouchent sur des résultats concrets.
Un concert d’éloges
Ses adversaires politiques lui tressent des éloges. Christa Markwalder, présidente de la commission de politique étrangère et radicale, déclare d’emblée: «Vous n’entendrez pas de moi la moindre méchanceté sur Pascale!» Selon elle, dans son rôle de présidente de la Chambre basse, elle se montre déterminée, mais charmante. Christophe Darbellay, président du PDC, loue son honnêteté: «Elle est très engagée, mais pas bornée. Et puis elle a l’art de composer avec les autres.» Même le président de l’UDC, Toni Brunner, trouve cette femme simplement sympathique. Sur le plan politique, leurs positions sont inconciliables, «mais je ne peux que la féliciter pour son travail».
Le b.a.-ba de la politique de Pascale Bruderer? Ecouter! Quand elle entame une conversation avec quelqu’un, la lumière semble baisser tout autour d’elle, puis son rire éclaire le visage de ses vis-à-vis. Ellemême explique cette passion d’écouter par l’intérêt sincère qu’elle porte aux gens. Elle veut comprendre. «Quand je sais comment pense quelqu’un, et à ce moment-là seulement, je peux rendre mes idées accessibles.»
Ecouter et comprendre prépare le terrain de l’attaque. Car il ne faudrait surtout jamais sous-estimer la rouerie de cette jeune femme aux grands yeux et aux cheveux en bataille. Elle raconte volontiers que son genou a été opéré sept fois, à la suite d’affrontements particulièrement musclés au handball. Puis elle se rappelle avec enthousiasme un souvenir d’enfance: quand on jouait à la balle assise, à l’école, elle était toujours la dernière à rester debout. Quand Pascale Bruderer attaque, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Et quand elle touche, ça fait mal. C’est le jeu.