Elle se demande encore si elle a bien fait de mettre ce Tshirt pour l’interview. Mauve, fun, pétillant, il colle pourtant parfaitement à l’image de la jeune socialiste vaudoise de 36 ans, Ada Marra. Une conseillère nationale encore tout étonnée d’avoir été sollicitée pour évoquer la crise que traverse le PS. Le parti ne compte-t-il pas pléthore de ténors, avec Christian Levrat, Pierre-Yves Maillard ou Stéphane Rossini? Alors pourquoi elle, la petite dernière du Parlement? Pour un certain franc-parler, une fraîcheur, une pugnacité. Qu’elle doit aussi au combat personnel qu’elle mène depuis deux ans contre la sclérose en plaques. Une maladie du système nerveux dont elle avait accepté de parler, pour la première fois, en mai dernier, dans L’illustré.
Comment allez-vous, Ada Marra?
Merci, je vais bien, même mieux. Les médicaments sont de plus en plus efficaces. Après l’article, j’ai reçu plusieurs marques de sympathie. On m’a donné des conseils. La réaction des gens était très chaleureuse. Vous pouvez rassurer vos lecteurs: je suis en pleine forme! Par contre, je ne sais pas trop quel a été l’impact sur mes collègues du Parlement, ce qui était ma crainte. Mais il me semble que leur regard n’a pas changé.
Parlons politique, donc. Que se passe-t-il dans votre parti? Votre collègue genevoise Véronique Pürro, une femme, un grand espoir du PS, vient de mordre la poussière…
Et elle a tout mon soutien. Après sa défaite au Conseil d’Etat, des camarades du parti n’ont pas été tendres avec elle. Je le regrette. Quand on présente quelqu’un à une élection, on ne le lâche pas.
Cet échec genevois ne cache-t-il pas une crise plus fondamentale au sein du PS qui, en 2007, perdait déjà neuf sièges au National?
C’est juste. Même si, à Genève, durant la campagne, on s’est fourvoyé en parlant de sécurité et encore de sécurité. Je ne crois pas que c’est autour de ce thème que doit tourner la réflexion au parti socialiste. Nous devons et nous sommes en train de proposer des solutions afin de réformer le système social, qui date des années 70, une période de pleinemploi. Aujourd’hui, le marché du travail est ultra-agressif, les familles se décomposent. Nous devons défendre tous ces gens qui, à la suite d’une dette, d’un divorce, d’un accident, peuvent se retrouver dans la précarité.
C’est un joli discours. Mais comment expliquer que les gens que vous défendez se tournent vers des partis très à droite, comme le MCG à Genève ou ailleurs l’UDC?
Mais parce que ces partis jouent sur la peur des gens. Au PS, on ne le fait pas. On nous le reproche, d’ailleurs. On nous conseille d’utiliser un discours simple qui frappe les gens.
Vous-même, vous êtes aussi connue pour être assez directe. N’avez-vous pas traité une UDC de «casque à boulons» en plénum du National?
Est-ce que je suis l’Oskar Freysinger du PS? Je ne sais pas. C’est peut-être pour ça que l’on m’invite souvent débattre en Valais… Plaisanterie mise à part, quelle que soit notre façon de nous exprimer, au parti socialiste nous défendons des valeurs éthiques qui nous empêchent d’avoir des discours démagogiques ou simplistes.
Valeurs éthiques… ou plutôt angélisme face à un problème comme l’insécurité?
Les discours compliqués ne sont jamais angéliques.
N’êtes-vous quand même pas trop légers sur ce problème qui touche toutes les villes?
Ecoutez, Eric Stauffer, à Genève, est allé filmer les dealers dans la rue. Et alors? Il a fait quoi de plus? Le laisser dire que les autorités sont laxistes est scandaleux. Par exemple, Lausanne, une ville de gauche, vient de renforcer fortement sa lutte contre les dealers. Il y a un réel problème de réseaux criminels. Mais il sera résolu en faisant respecter les lois, pas en stigmatisant les étrangers. Depuis quinze ans, l’équipe d’en face, la droite, en focalisant sur le thème de l’immigration, a réussi à mélanger toutes les problématiques, les permis C, les requérants d’asile, les clandestins… Ce que je vais dire ne va pas plaire à mes camarades de gauche, mais il faut séparer les catégories d’étrangers. Tous n’ont pas les mêmes besoins de mesures d’intégration. Un secundo, né en Suisse, n’a lui pas besoin d’être intégré. Il l’est déjà.
Avez-vous suivi les exploits de l’équipe suisse des M17, qui a tiré sa force de sa diversité?
Je n’ai pas regardé les matchs. Mais je suis très contente du résultat. Ces jeunes issus de la migration sont pour une fois considérés comme une richesse. Cela donne enfin une image positive de l’étranger. Mais il y a les deuxième et troisième générations – il y aura bientôt une quatrième génération d’étrangers, qu’on appellera toujours étrangers –, qui sont engagés dans le social, la politique, l’économique. C’est pour cela aussi que j’ai lancé à Berne un projet de naturalisation facilitée, sur demande, pour la troisième génération. Les petits-enfants d’immigrés.
Lors d’un récent débat, on vous a attaquée sur le fait de n’être «qu’une naturalisée». Ça vous a touchée?
Oui, ça m’a touchée. Durant deux secondes. Puis ça passe comme passent les autres insultes. Tiens, l’autre jour, on m’a écrit que j’étais «pincée» et «véreuse»… D’un autre côté, beaucoup de gens m’encouragent à continuer mon combat pour les précaires de ce pays.
Ce solide engagement, d’où vous vient-il? De vos origines, vous, la fille d’immigrés italiens, un papa camionneur et une maman femme de ménage?
Mon origine joue peut-être un rôle, mais pas seulement. Mon engagement trouve sa source dans ma foi, qui est importante pour moi. Je suis catholique pratiquante. Si je devais citer un modèle, ce serait Mère Teresa. Depuis toute petite, j’admire le courage de cette femme.
Pourquoi n’avoir pas milité au sein du très chrétien PDC?
Parce que les notions chrétiennes de solidarité et de fraternité s’expriment pleinement au sein du parti socialiste.
Aujourd’hui, même vos alliés écologistes commencent pourtant à évoquer les risques liés à l’immigration. Qu’en pensez-vous?
Attention, il ne s’agit pas des verts, mais de quelques verts, comme le Zurichois Bastien Girod. Ceux-là, je les laisse responsables de leur vision fondamentaliste qui stipule que quiconque vit pollue.
Dans certaines régions, comme à Genève, les verts font aujourd’hui plus de voix que les socialistes. Ça vous inquiète?
Non. Le discours des verts plaît aujourd’hui parce qu’il donne une image de nouveauté, d’alternative, ni tout à fait à gauche ni tout à fait à droite. Il propose l’idée séduisante que l’on va vivre sans polluer. Mais, sincèrement, je ne pense pas que c’est cela qui va résoudre les vrais problèmes des gens, qui sont le chômage, les loyers ou les assurances maladie. Sur ces thèmes, le parti socialiste, même minoritaire, a une réelle force de proposition. Nous avons été les premiers à parler d’allocations familiales. Nous avons gagné la votation contre la libéralisation du marché de l’électricité. Nous portons ce projet de caisse unique qu’aujourd’hui même la droite commence à soutenir. Bien sûr, nous ne faisons pas toujours tout juste. Ce n’est pas facile. Mais nous apportons des réponses, pas des slogans de huit secondes.
N’êtes-vous quand même pas, au PS, passés à côté de ce nouveau désir d’écologie, de développement durable?
Certainement pas! Prenez le programme environnemental du parti socialiste. Il est meilleur que celui des verts. Moritz Leuenberger est l’un des politiciens qui possèdent la plus grande sensibilité écologique.
Vous trouvez écologique sa proposition de surtaxer les billets de train des pendulaires?
Pourquoi critique-t-on Moritz Leuenberger, qui doit trouver plusieurs milliards de francs pour financer le rail, et non pas la majorité de droite du Conseil fédéral, qui ne veut pas payer pour le service public? Moi, ça me fait rire.
Vous trouvez vraiment que son idée est bonne?
Non. Mais il a voulu lancer le débat en proposant sciemment une solution qui choquerait.
Reste que la crise actuelle, qui marque les limites du capitalisme, aurait dû pousser à une victoire des socialistes. Pourquoi vous n’arrivez pas à en profiter?
C’est une question grave… Est-ce que nous devrions proposer une alternative au capitalisme? Est-ce que nous ne sommes là que pour atténuer ses effets? Uniquement comme gardefous… Ce que je sais, c’est qu’au parti socialiste suisse nous apportons de vraies solutions, à l’image de la caisse unique qui, après un premier échec en votation, sera peut-être finalement acceptée. A force de travail et de conviction.