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L'interview de Doris Leuthard
«EN POLITIQUE, ON N’EST JAMAIS AUSSI POPULAIRE QUE FEDERER»
La présidente a la lourde tâche de tenter de redorer un blason suisse terni par les affaires UBS, libyenne et par les attaques contre le système fiscal. Après avoir rencontré Obama à Washington, c’est la chancelière Angela Merkel que l’Argovienne visite ce mercredi à Berlin.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 04.06.2010

Vêtue d’une élégante veste, souriante, Doris Leuthard vous regarde au fond des yeux. Assise dans une salle de conférence de l’aile est du Palais fédéral, l’Argovienne a l’air en forme, dynamique. Elle en a bien besoin. Car, après l’annus horribilis de Hans-Rudolf Merz marquée pas les attaques constantes contre notre pays, Doris Leuthard doit s’attacher à séduire des partenaires qui ont désormais de la Suisse une image écornée. Une mission qui n’effraie en rien la plus jeune présidente de la Confédération depuis 1934.

Comment se sent-on dans la peau de la présidente de la Confédération?

Cela représente plus de travail et plus de responsabilités, mais c’est évidemment un honneur de pouvoir représenter la Suisse à l’étranger et de défendre les intérêts de notre pays au plus haut niveau.

C’est un sentiment agréable?

Les contacts avec les autres chefs de gouvernement sont généralement agréables, oui, mais il faut bien se préparer. Pour les séances du Conseil fédéral, qui restent la tâche prioritaire de la présidence, il faut prendre du temps pour résoudre parfois les conflits entre collègues. C’est intéressant, mais pas toujours agréable.

A tout juste 47 ans, vous êtes la plus jeune présidente de la Confédération depuis le Vaudois Pilet-Golaz en 1934. Est-ce une fierté?

Oui, car c’est également un signal qu’en politique les plus jeunes ont aussi leurs chances, qu’on reconnaît leurs capacités et qu’il ne faut pas forcément avoir passé 50 ans pour accéder aux plus hautes responsabilités. C’est déjà le cas dans le monde économique et dans le domaine scientifique, je souhaite que mon exemple encourage les jeunes à se lancer en politique.

Entre le vote sur les minarets, les attaques sur la fiscalité helvétique et l’affaire libyenne, l’image de la Suisse est écornée. Comment percevez-vous cette image à l’étranger?

Prenons l’initiative sur les minarets: même pour le gouvernement, ce résultat a été une surprise. Pourtant, je constate que dans toute l’Europe la discussion sur l’intégration des citoyens musulmans s’est aujourd’hui généralisée. Le président Sarkozy vient de soutenir l’interdiction du port de la burqa et, en Allemagne comme aux Pays-Bas, les préoccupations sont semblables. Aujourd’hui, on ne nous pointe pas du doigt mais, au contraire, on nous demande quelles sont nos recettes et comment on gère la situation. C’est une chance de montrer ce que l’on a fait en Suisse en termes d’intégration, car aucun pays européen n’a, comme nous, plus de 22% d’étrangers.

«D’un point de vue économique, la Suisse a fait mieux que tous les pays européens»

L’image de la Suisse ne pâtit donc pas de ces affaires?

Si l’on prend tous ces éléments ensemble, l’image de la Suisse a certainement quelque peu souffert, mais elle n’est pas si mauvaise qu’on le dit. Notre image a paradoxalement probablement été plus durement affectée en Suisse qu’à l’étranger. La fiscalité est la question la plus sérieuse. Même si l’on a accepté les standards de l’OCDE, certains pays nous attaquent encore et on doit lutter. La leçon à tirer est que la défense de nos intérêts ne peut connaître de trêve: nous devons mieux informer la communauté internationale sur la Suisse et être actifs sur les sujets délicats.

Selon vous, l’image de la Suisse n’est donc ni pire ni meilleure qu’avant?

Elle n’est certainement pas meilleure, c’est un fait. Elle est légèrement moins bonne, mais on a toutes les cartes en main pour regagner du terrain.

Comment?

Dans cette année présidentielle, il est pour moi essentiel de trouver des solutions avec nos voisins. Avec la France, un accord de double imposition a été trouvé ainsi qu’une issue à propos des disquettes de données illégales. Avec l’Allemagne, nous avons également un nouvel accord, même si des questions restent en suspens, comme avec l’Italie.

Le baromètre de L’illustré montre qu’avec seulement 42% d’avis positifs la popularité du Conseil fédéral est plus basse que jamais. Pourquoi?

Sur tous les sujets que vous avez évoqués, l’attitude du Conseil fédéral a souvent été critiquée dans les médias et par certains politiques estimant que le gouvernement avait mal géré la crise. Je ne partage pas cet avis. Regardez les résultats: d’un point de vue économique, la Suisse a fait mieux que tous les pays européens, nous ne nous sommes pas endettés comme nos voisins et notre taux de chômage est quasiment le plus bas au monde. Prendre l’exemple de la Libye et de la fiscalité pour mettre le discrédit sur l’ensemble de l’action du Conseil fédéral est réducteur.

Les citoyens ont donc une mauvaise perception du Conseil fédéral?

Disons… une perception orientée. Mais, vous savez, en politique on n’est jamais aussi populaire que Roger Federer! Comme les caisses-maladie ne seront jamais aussi appréciées que les chirurgiens. C’est normal. Mais je crois que le Conseil fédéral fait du bon travail, parfois occulté par certaines affaires.

Vous portez une réforme du gouverne ment qui veut faire passer le mandat présidentiel à deux ans. Dans un monde aussi complexe qu’aujourd’hui n’est-ce pas une «réformette»?

Le Conseil fédéral a déjà présenté plusieurs réformes qui ont toutes connu l’échec au Parlement ou devant le peuple. Il n’est donc pas si facile de réformer les institutions. Nos propositions ne sont pas des «réformettes». Si l’on augmente le nombre de secrétaires d’Etat, les faisant passer de quatre à huit ou dix et en renforçant leurs compétences, cela change passablement les choses. Il faut que le Conseil fédéral puisse davantage se concentrer sur son travail gouvernemental, sur les options stratégiques pour le pays, plutôt que sur le travail départemental.

Et l’élection du Conseil fédéral par le peuple, comme le demande l’initiative de l’UDC?

La Constitution garantit une représentativité des différentes régions linguistiques et des différentes forces politiques du pays. Chaque canton doit pour moi avoir la chance d’être un jour représenté au Conseil fédéral. Je ne pense pas que cela puisse être le cas avec un système d’élection populaire. Ce système favoriserait les grands cantons et les gens ayant les moyens de mener une large campagne ou soutenus par de puissants lobbys. A mon sens, il ne faut pas juste jeter une idée comme cela sans réfléchir aux moyens de sa mise en œuvre. Et, là, je ne vois pas de réponses de la part de l’UDC…

Vous rencontrez Angela Merkel ce mercredi. L’Allemagne a été très critique avec la Suisse. Peut-on encore communiquer?

Oui. L’ancien ministre des Finances, M. Steinbrück, avait un ton pour nous inacceptable! Avec le changement de gouvernement, on constate aussi un changement de tonalité. Nous avons signé un accord de double imposition, nous cherchons à régler l’utilisation des données illégales, l’avenir de l’aéroport de Zurich ainsi qu’un meilleur accès de nos entreprises au marché allemand. L’Allemagne aussi souhaite des relations amicales avec la Suisse: la rencontre avec Mme Merkel et la visite d’Etat en Suisse du président allemand, M. Köhler, en septembre prochain, sont des signaux clairs. Nous sommes tout de même le sixième investisseur outre-Rhin. La bagarre n’est dans l’intérêt ni de l’Allemagne ni de la Suisse: à la fin, d’autres en profiteraient.


«Je souhaite que mon exemple encourage les jeunes à se lancer en politique»


Vous avez aussi récemment rencontré Barack Obama. Quel souvenir en gardez-vous?

J’ai découvert un personnage très crédible; il a géré le sommet sur le nucléaire de manière parfaite et nous a prêté une oreille attentive. C’est ce que l’on attend de ces grands présidents: qu’ils ne s’intéressent pas qu’aux grandes puissances, mais aussi aux pays plus modestes. Nous sommes la septième place financière mondiale, le vingtième pays exportateur du monde, jouons un rôle humanitaire important, représentons les intérêts américains en Iran: la Suisse a un rôle. Obama a réalisé que, si l’on veut agir au niveau international, chaque pays est important. Il nous donne vraiment le sentiment qu’il écoute, cherche à comprendre et qu’il veut améliorer les questions internationales de manière positive pour le bien-être du globe.

Apparemment, il vous a fait bonne impression!

Oui, j’ai vraiment eu le sentiment que cela venait du cœur, que ce n’était pas un numéro d’acteur. Il a des convictions, un vrai charisme.

Comment avez-vous vécu les jets de bottes des paysans à Saignelégier, à la fin de l’an passé?

En politique, il y a parfois des expériences négatives, c’est une partie de la vie. J’ai aussi reçu beaucoup de messages de paysans me disant qu’ils désapprouvaient cette action. Cela ne mène pas à grand-chose, je préfère toujours le dialogue.

Plus fondamentalement, les paysans seront-ils les sacrifiés de la libéralisation du commerce international?

Non, pas du tout. Le Conseil fédéral doit anticiper. Les barrières douanières en Suisse sur les denrées agricoles sont extrêmement élevées, les deuxièmes plus hautes du monde. Il est illusoire de croire que l’on pourra conserver ce système, le temps travaille contre nous. Nous avons deux solutions: soit nous attendons d’être sous pression et serons obligés de changer le système massivement, soit nous anticipons et nous le modifions pas à pas. Je comprends très bien les paysans: pour eux, ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Je ne peux qu’essayer de les aider par des mesures d’accompagnement, des aides au financement. Mais mon rôle est aussi de nous préparer aux changements qui s’opèrent.

Le référendum sur la loi sur le chômage est lancé. L’abaissement du taux de conversion du deuxième pilier a été balayé par le peuple. Ne craignez-vous pas un nouvel échec?

En démocratie, le peuple décide toujours. Cette révision n’entrera en vigueur qu’après la crise. Aujourd’hui, des signaux assez forts indiquent la fin de la récession et le début d’une légère croissance. Pour tous ceux qui ont payé l’assurance chômage pendant plus de douze mois, cette réforme ne change rien. J’avais le choix entre toucher à la durée ou au montant des prestations. Et l’on voulait essayer de conserver le système pour la plus grande partie des assurés. Alors, on l’a durci pour ceux qui entrent sur le marché du travail. L’assurance chômage doit rester une assurance, pas l’aide sociale.

Dans le contexte économique actuel, est-ce vraiment le bon moment?

Ce n’est jamais le bon moment. Mais je n’ai tout simplement pas le choix. Fin 2010, l’assurance chômage sera confrontée à 9 milliards de dettes. La loi actuelle nous oblige à l’assainir en augmentant de 0,5% les cotisations de chacun des travailleurs de Suisse. C’est moins d’argent dans le porte-monnaie de 4 millions de familles! Le Conseil fédéral et le Parlement ont donc préféré changer la loi. Cette dernière a effectivement été un peu durcie par les Chambres, mais le projet reste équilibré. Si les Suisses veulent payer plus, c’est leur choix. Moi, je préfère des contributions modestes pour garder plus d’argent dans les ménages afin de leur permettre de consommer plus et de favoriser ainsi la reprise économique.




Du tac au tac

En 3 mots


Votre meilleur souvenir d’enfance?

Les jeux avec mes trois frères. On jouait aux gendarmes et aux voleurs ensemble dans le jardin.

Votre pire souvenir de conseillère fédérale?

Joker! En tant que présidente, je suis obligée de m’en tenir à la collégialité.

Votre endroit préféré en Suisse?

A la maison. C’est là où je peux juste être Doris Leuthard. Sinon, j’adore me balader le long des lacs, comme au bord du lac des Quatre-Cantons ou le long du lac Majeur, au Tessin.



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Tags: interview, Doris Leuthard, UBS, Libye, présidente, Confédération, Conseil fédéral Aller en haut de page Haut de page

 

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