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Haïti - Les témoignages
En Suisse, Nancy a craint le pire pour son père. Jusqu’au coup de fil miracle
Native d’Haïti et secrétaire à l’Hôpital de l’Enfance de Lausanne, Nancy Probst est restée pendant quatre jours rongée d’inquiétude quant au sort de ses proches. Surtout de son père, ancien membre de la police de Duvalier, âgé de 73 ans. Dimanche soir, ce sont les envoyés spéciaux de «L’illustré» qui l’ont retrouvé, blessé mais vivant. Pleurant de joie, Nancy a pu lui reparler brièvement au téléphone.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 19.01.2010
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A 40 ans, Nancy Probst habite l’un de ces nouveaux quartiers de villas en copropriété, tout coquets, bien agencés, en bordure du village de Boussens, à 12 kilomètres de Lausanne. Tout autour, dans les jardins et les prés couverts de neige, c’est le calme le plus absolu, le silence ouaté de la campagne du Gros-de-Vaud. Mais dans le salon, sur l’écran géant de télévision, les images qui ont tourné en boucle pendant des jours la semaine dernière n’étaient que rues dévastées, amas de ruines et survivants hébétés errant parmi des cadavres tout juste recouverts d’un drap.

Nancy Probst fait partie de ces milliers, de ces dizaines de milliers d’Haïtiens d’origine qui, dès le 12 janvier, effarés par la violence du tremblement de terre qui a ravagé leur pays natal, sont restés rivés à leur TV, leur ordinateur et leur téléphone pour tenter de glaner la moindre information susceptible de les rassurer sur le sort de leurs proches.

Elle, c’est surtout de son père qu’elle est longtemps restée sans nouvelles. A 73 ans, il vit à Port-au-Prince, dans le quartier de Fontamara, face à la mer. Et, dès l’instant où la catastrophe s’est produite, le portable du vieil homme n’a plus jamais sonné que dans le vide.

Le destin de Nancy et de sa famille résume à lui seul un demisiècle d’histoire d’Haïti et des convulsions de tout acabit qui font qu’aujourd’hui 12 000 personnes désertent chaque année le pays dans l’espoir d’une vie meilleure.

Chemin de l’exil

Quand Nancy arrive en Suisse, au début des années 80, elle a 13 ans. Avec Junia, sa sœur aînée, elle vient rejoindre leur mère qui a pris le chemin de l’exil deux ans plus tôt pour fuir la pauvreté du pays et refaire sa vie à Champvent, non loin d’Yverdon. Devenues adultes, et naturalisées Suisses, les deux sœurs vont faire carrière dans le domaine de la santé, comme d’innombrables Haïtiennes établies chez nous. Junia est aujourd’hui infirmière à domicile dans le canton de Genève. Nancy, secrétaire à la polyclinique de l’Hôpital de l’Enfance, à Lausanne.

Le père de famille, lui, n’a jamais quitté Haïti. Il était même proche d’un pouvoir de sinistre mémoire: membre de la police du dictateur François Duvalier, puis de son fils Jean-Claude, dit Baby Doc, jusqu’à la chute de ce dernier, en 1986.

Nancy ne le cache pas: «Mon père était duvaliériste. A la fin du régime, quand les règlements de comptes ont commencé, je l’ai encouragé à se cacher. Il est allé se mettre au vert à la campagne pendant tout le temps qu’il a fallu, jusqu’à ce que les choses s’apaisent et qu’il puisse revenir en ville.»

Des coups à la porte

Vingt-trois ans après la fuite de Baby Doc, l’ex-policier a vu passer le règne du Père Aristide, qu’il «n’a jamais aimé», dit Nancy, et s’est retrouvé dans la situation du retraité dépourvu de tout revenu. A coups de virements internationaux par Western Union, ce sont ses deux filles qui l’entretiennent, comme une immense partie de la diaspora haïtienne entretient des proches depuis les Etats-Unis, le Canada et l’Europe.

«Nous sommes toujours restées très attachées à notre père, dit Nancy. Je suis allée le trouver plusieurs fois, la dernière en mars 2008. Mais l’insécurité est devenue telle que ce n’était plus vraiment des vacances. Le grand danger, c’est le kidnapping. Quand je suis arrivée, un de mes cousins, qui est avocat à Port-au-Prince venait de se faire enlever en pleine rue par des bandits qui l’ont sorti de force de son 4x4. Si l’on n’avait pas payé de rançon, il ne serait plus de ce monde aujourd’hui.»

Le risque est encore plus grand pour les étrangers de passage. «Lors de ma dernière visite, des inconnus ont cogné à la porte de mon père dès la première nuit que j’ai passée chez lui. Alors j’ai déménagé à l’hôtel pour tout le reste du séjour. Dès 18 heures, si vous voulez éviter les risques d’être enlevé, il faut rentrer vous calfeutrer.»

En temps normal, Nancy téléphone à son père trois fois par mois. «La dernière fois que je l’ai appelé, c’était le 2 janvier. Avaitil un pressentiment de la catastrophe qui allait arriver? En tout cas, comme je lui disais que je n’étais pas sûre de venir le trouver cette année, il m’a lancé: «Tu vas donc me laisser mourir sans me revoir?»

Après ce téléphone, dix jours ont passé. Et, au matin du 13 janvier, Nancy se préparait pour aller travailler quand elle et son mari ont appris par la radio le tremblement de terre qui venait de frapper Haïti. «On a d’abord cru à un séisme mineur, mais toute l’horreur de la situation s’est révélée au fil des heures. Plus moyen de joindre qui que ce soit à Port-au-Prince. Ni mon père, ni ma tante qui habite juste à côté, ni mes cousines.»

Une chaîne se met alors en place entre membres de la famille dispersés en Suisse, au Canada et aux Etats-Unis. «On n’a pas cessé de s’appeler les uns les autres, en quête de nouvelles, et on a convenu que le premier qui en obtenait prévenait tous les autres.»

Juste devant la maison

Trois jours et deux nuits à guetter le moindre signe, la moindre image, le moindre coup de fil porteurs ne serait-ce que d’une bribe d’information. Enfin, samedi 16, la chaîne réussit à établir le contact avec une cousine qui habite Port-au-Prince. «Au bout du fil, dit Nancy, elle était en pleurs. Elle a dit qu’elle marchait sur les morts pour tenter de retrouver mon père. Mais il habite trop loin. Elle n’y arriverait jamais.»

Et puis, dimanche en fin de journée, le téléphone a encore sonné. Et cette fois la voix qu’elle a entendue lui a arraché des larmes de joie: la voix de son père. Il appelait sur l’un des portables de nos envoyés spéciaux Christian Rappaz et Claude Gluntz, qui venaient de le retrouver dans le dédale des rues martyrisées de la ville. Castellan – c’est le prénom du père – était avec deux membres de sa famille, Véronique, sa sœur, et Régine, une nièce. Quand le séisme s’est produit, ils étaient tous assis devant leur maison. «Le tremblement de terre nous a paru interminable, raconte le vieil homme. La maison s’est fissurée un peu partout, mais elle a résisté. J’ai reçu un petit bloc de béton sur la jambe. Je me soigne comme je peux, car pour l’instant nous n’avons reçu aucun secours. Nous avons à peine à boire et à manger.»

A des milliers de kilomètres de là, malgré tout, c’est comme si Nancy venait de revivre, de se libérer d’une angoisse qui ne la quittait plus, nuit et jour, depuis jeudi matin. Pour dire sa joie et son soulagement - «Merci du fond du cœur, je ne trouve pas les mots» -, elle nous a envoyé plus qu’un message de reconnaissance: l’une des chansons haïtiennes qu’elle compose et interprète elle-même, dans le style reggae, et dont elle tirera bientôt un CD à vendre au bénéfice des déshérités de son pays d’origine. Une belle chanson en créole, dénonçant la misère d’Haïti. Une chanson à l’image de Nancy.



Elue Miss Jura 2009, Mariefrantz Sylvestre est Haïtienne. Folle d’angoisse, elle a longtemps cru au pire pour sa famille, qui vit dans l’un des quartiers les plus ravagés par le séisme. Jusqu’à ce que les bonnes nouvelles arrivent enfin…

Le vendredi 15 janvier, trois jours après le tremblement de terre, Mariefrantz Sylvestre est une miss triste et en colère. Elle ne vit plus la vie d’une jolie jeune femme de 18 ans. Elle ne fait que téléphoner et regarder la télévision avec sa mère, Marie-Joséphine, dans leur petit appartement de Delémont. «Haïti représente tout pour moi, dit-elle. J’y ai toute ma famille. Ici, je n’ai que ma mère et un frère qui vit à Zurich. Tout le reste est là-bas. Mes grands-parents, mes cousins, mes oncles et tantes, tout le monde habite dans le quartier de Carrefour, l’un des plus touchés par la catastrophe. Je n’ai aucune nouvelle d’eux, je suis folle d’angoisse.»

Deux jours plus tard, tout s’éclaire soudain. Les bonnes nouvelles ont fini par franchir l’océan. Il y a un dieu pour les miss. Car, dans leur malheur, Phalange (63 ans) et Balame Lamour (54 ans), l’oncle et la tante de Mariefrantz, ont eu beaucoup de chance. Alors que les deux habitations entourant la leur sont partiellement ou entièrement détruites, leur maison n’a subi qu’une fissure bénigne. «Un vrai miracle», lâchent-ils en chœur. «Jésus nous a protégés», assurentils, les bras et le regard tournés vers le ciel. «Quand c’est arrivé, j’étais à l’intérieur. Je me suis aussitôt couché au sol et je me suis mis à prier», explique Phalange, sans travail, comme 70% des Haïtiens.

«Ma petite sœur a dû voir des choses affreuses»

Balame a couru à l’extérieur et s’est couchée par terre. «Je regardais droit devant moi. On aurait dit la mer un jour de tempête. Cela a duré une éternité. Grâce à Dieu, nous sommes en vie. Tous n’ont pas eu notre chance dans le quartier. L’école Paul-VI toute proche s’est effondrée avec des centaines d’enfants dedans», détaille Phalange. Frères, sœurs, cousins, tous les membres de la famille de Mariefrantz ont échappé à la mort. «Deux de nos trois garçons se trouvaient avec nous et n’ont aucun mal. Le troisième travaillait à l’hôtel Montana. Au moment du drame, il était dans un bureau. Quelqu’un a hurlé de sortir. Quelques secondes plus tard, l’hôtel s’est écroulé comme un château de cartes», dit Phalange.

Mariefrantz respire enfin. Elue Miss Jura en mars 2009, la jeune femme a vécu sept ans à Haïti, jusqu’à l’âge de 11 ans. «C’était le bonheur. Je me souviens de la plage, des amis, de mon vélo. De toutes les bêtises que l’on fait à cet âge-là.» Elle est restée si liée avec l’île que sa mère n’a pas osé lui annoncer la catastrophe tout de suite. «Comme j’avais des épreuves importantes le mercredi, elle ne m’en a parlé que ce matin-là, juste avant que je parte pour l’école.» Mariefrantz était si bouleversée qu’elle s’est jetée à fond dans ses examens. «Cela m’a fait du bien de devoir me concentrer sur un seul sujet.»

Ensuite, elle a dû affronter la réalité. «Je n’ai presque pas dormi pendant deux nuits. Je pensais à ma petite sœur, restée sur place et dont j’ai su qu’elle était vivante. Elle devait voir des cadavres, vivre des choses affreuses. Pourquoi?»

On sent bouillir en elle une révolte énorme. «Je suis en colère. Pas contre les gens, plutôt contre ce qui arrive.» Alors il faut qu’elle agisse. Courageuse, elle va organiser en mars une grande soirée de solidarité avec Haïti, dans une boîte de nuit de Delémont. «J’ai contacté le patron du Stage Club. Pour que les jeunes puissent avoir une occasion de donner du soutien, eux aussi.»

Cette soirée va l’aider à surmonter le désespoir qui l’envahit. «Je me disais qu’à 25 ans j’aurais des enfants, un mari, que je serais installée. Maintenant, je ne veux plus rien de tout cela. Je ne veux plus d’enfants, je suis trop fâchée. Adopter oui, mais c’est tout.» 




La Jurassienne Marie-Georgette Vallat a fondé une école qui abrite 300 élèves dans un bidonville de Port-au-Prince. Elle se trouvait avec son mari Gabriel dans leur hôtel pendant le séisme et ils ont survécu. Ils racontent.

Les halls d’arrivées des aéroports sont les plus beaux endroits du monde. Ils bruissent des sentiments des gens qui s’aiment et se retrouvent. C’est le cas de Marie-Georgette et Gabriel Vallat quand ils découvrent toute leur famille venue de Porrentruy pour les accueillir à Bâle, un lundi après-midi. Leurs deux fils, leurs petits-enfants, leur belle-fille, tous unis, tous émus, tous pudiques.

Hormis un téléphone d’une minute après vingt-quatre interminables heures d’attente, ces derniers n’ont eu aucun contact avec eux. Ils ont passé par tous les états d’âme et fourmillent de questions. Gabriel Vallat, un cousin de l’ex-président du gouvernement jurassien François Lachat, raconte enfin. Se souvient du moment du séisme: «Nous étions dans l’hôtel quand la secousse a eu lieu. Je lisais dans mon lit. J’ai été éjecté, je me suis appuyé contre le mur, cela secouait comme dans un clapier. C’était d’une violence incroyable et cela faisait autant de bruit qu’un train qui sort d’un tunnel.» Emu aux larmes à cette évocation, il se permet un petit sourire: «Tout a dégringolé, sauf la télé…»

«Les gens n’avaient plus que leur chemise»

Quand tout s’est arrêté, il est allé chercher sa femme. Elle était au bar, au rez-de-chaussée, saine et sauve. «J’ai eu le réflexe de m’accrocher», dit-elle. L’hôtel a été fissuré à plusieurs endroits, il a tenu. Tandis que, alentour, presque toutes les constructions sont tombées. Les époux sont ensuite allés dans le seul endroit possible: dehors. Il y ont dormi pendant deux jours. Avant de gagner l’aéroport, où ils ont attendu des journées entières sur le tarmac, dans une chaleur torride. «Voilà…» concluent-ils, épuisés, se demandant combien de temps ils mettront à digérer les horreurs vues de tout près. «On a vu les femmes avec leurs morts au bord de la route, les maisons si affaissées qu’on en aperçoit plus que les toits. Les gens n’avaient plus que leur chemise, ils ont tout perdu.»

Ils sont tout, sauf des touristes. A Haïti, Marie-Georgette Vallat s’y rend chaque année en janvier, depuis près de vingt ans. C’était la deuxième fois que son mari l’accompagnait. Il faut cette horrible catastrophe pour que les médias s’intéressent au remarquable travail qu’elle mène là-bas. Après avoir fondé l’Aide suisse à l’enfance haïtienne*, elle a en effet érigé la Maison de l’espérance. Près de 300 élèves y étudient dans Cité-Soleil, le quartier le plus déshérité et le plus dangereux de Port-au-Prince.

Sur la photo qui illustre le petit dépliant qui décrit l’association, on voit des bambins haïtiens qui se sont faits tout beaux pour l’occasion, fiers de poser devant leur grande et belle école. Un petit miracle dans un endroit où les bandes armées se livrent un combat sans merci. Les impacts de balles sur les murs décrivent la violence de certaines altercations, qui donnent au lieu l’un plus hauts taux de criminalité des Amériques. La population y vit souvent sur des tas d’immondices, pire que les animaux dans nos pays aisés. A Cité-Soleil, on meurt souvent violemment et dans la misère.

Ce n’est pas ce drame qui va empêcher Marie-Georgette de retourner un jour à Haïti. «La Maison de l’espérance n’a pas subi trop de dommages, hormis le mur d’enceinte. Laissez-moi digérer le choc. J’y retournerai, c’est sûr.»

* Aide suisse à l’enfance haïtienne. Compte bancaire: Banque cantonale du Jura, Porrentruy, No 42.306.890-89.



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