LE FLÉAU RED BULL
Enquête: le Red Bull et autres boissons énergisantes cartonnent auprès des petits, mais sont un réel danger pour leur santé.

Par Anne-Florence Pasquier - Mis en ligne le 22.11.2011

Des clients s’agglutinent aux caisses d’un supermarché de Lausanne. De longues files d’attente se forment, pause de midi oblige. Ce jour-là, un groupe d’enfants attire l’attention. «Je vais la boire cul sec et après je serai shooté pour l’après-midi», frime un gamin de 11 ans. Eclats de rire de ses copains, attroupés autour de lui. Ils sont curieux de le voir réaliser l’exploit. Le produit si convoité est une boisson énergisante, le Red Bull. Pionnière sur le marché helvétique dès 1995, la marque a vu depuis ses ventes multipliées par dix, pour écouler son breuvage à plus de 109 millions de canettes l’an passé. Un succès fulgurant que la marque doit à une clientèle de plus en plus jeune. Prisé des noctambules en discothèque, le Red Bull se sirote désormais également sur le chemin de l’école. Une mode chez les 9-14 ans séduits par une redoutable stratégie marketing. Le produit n’est pourtant pas sans danger pour leur santé. Il suscite même de vives inquiétudes aux Etats-Unis, où il a provoqué des overdoses. Les pays européens s’activent à enrayer ce fléau, tout le monde semble inquiet, sauf la Suisse. Hormis quelques initiatives isolées prises par des directeurs d’école, nos autorités ne font rien pour empêcher les enfants de s’abreuver de cette mixture gazéifiée au goût de bonbon.

«Avec mes amis, on en boit quelquefois. On aime bien, c’est comme du chewinggum», confie Julien, 13 ans, au nom de toute la bande. Il sait que le produit est bourré de caféine, pas toujours bon pour la santé. Un risque à prendre, qui rend le cocktail explosif d’autant plus savoureux et nourrit des rumeurs sur la taurine. On lui prêterait des effets antidépresseurs et les vertus d’un Viagra pour jeunes ados en manque de testostérone. Les jeunes filles, elles, la fuient, car elle augmenterait leur pilosité précoce. Alix, 13 ans, laisse le Red Bull aux garçons: «L’hormone de taureau, ça fait plus viril. Les filles, on préfère l’energy drink de la Coop, avec son emballage rose.» Autant d’intox pour servir les intérêts marketing et laisser planer le mystère jamais élucidé par les études scientifiques.

ACCRO MALGRÉ TOUT

Faire comme le copain ou la copine, rien de bien méchant en apparence. Mais, pour André Dembinski, de l’association REPER pour la promotion de la santé et de la prévention, à Fribourg, «certains sont peut-être déjà dépendants sans en avoir conscience, jusqu’au jour où ils veulent arrêter». A l’image de ce Lausannois de 12 ans. Adepte des jeux vidéo,il profite de l’absence de ses parents pour jouer jusque tard dans la nuit. Le Red Bull l’aide à rester éveillé. Il en achète en cachette. Conscient qu’il n’arrive plus à s’en passer, il s’est confié à son professeur, Alexandre Montbaron, doyen de l’école Vinet, à Lausanne, quelque peu incrédule face à son problème: «J’appelle ça la nouvelle drogue de l’adolescent. Ils savent que le produit à un effet sur eux.» Il refuse toutefois de s’alarmer: «Consommer ce genre de boisson fait partie de la vie des préados. Ils bravent des interdits. Ils ont besoin de leur propre vie en dehors de la famille.» Tellement en dehors que la majorité des jeunes rencontrés en boit dans le dos de leurs parents. Une réaction normale car, selon le Dr Isabelle Philippe, pédopsychiatre: «Ils ont besoin d’aller au-delà des limites imposées par le cadre familial.»

Parfois invisible aux yeux des parents, la consommation abusive ne l’est pas pour les directeurs d’école, à l’instar de Philippe Ducommun-dit-Boudry. Ce responsable de deux écoles de la commune genevoise de Plan-les-Ouates a rapidement interdit le Red Bull avant qu’il n’envahisse la cour de récréation. Un geste préventif décidé en août dernier. «Si l’école baisse les bras, il n’y a plus personne», insistetil, convaincu que ce type de produits est une porte ouverte vers des substances plus toxiques. Et d’ajouter: «Chaque établissement scolaire a le devoir de prendre des mesures de prévention et de sécurité selon les normes du plan d’études romand et les directives de la DGEP (Direction générale de l’enseignement primaire).» Ainsi, à Fribourg, cela fait déjà une année que le Red Bull est interdit à l’école primaire du Schönberg. Les enfants allaient en acheter à la station-service d’à côté. Ces initiatives sont saluées par les associations de parents d’élèves, et notamment Sophie Barras. Cette mère fribourgeoise d’un garçon et d’une fille, très engagée dans la promotion de la santé, fut surprise d’entendre son fils de 11 ans se plaindre de «passer pour un blaireau» s’il n’avait pas son Red Bull pour aller à l’école. «En tant que parent, on est perdu. Avec ce genre de substances, on ne sait pas comment réagir», s’inquiète-t-elle.

DÉCÈS ET OVERDOSES

Une inquiétude tout à fait légitime face au fléau Red Bull qui se répand un peu partout en Europe. Les écoles primaires autrichiennes l’ont banni. En Angleterre, l’association de lutte contre la toxicomanie a alerté les autorités sanitaires. En Suède, les interdictions scolaires se multiplient. On suspecte même la boisson d’être à l’origine de trois décès chez des jeunes âgés de 18 à 24 ans ces cinq dernières années. Aux Etats-Unis, la situation est encore plus alarmante. D’octobre 2010 à février 2011, plus de 1000 overdoses causées par les energy drinks ont été recensées. Les pédiatres américains tirent la sonnette d’alarme dans deux études* détaillant les effets sur la santé des enfants (lire encadré). En Suisse, calme plat. Une motion parlementaire intitulée «Protection contre l’abus des boissons énergisantes», déposée en mars 2009 par l’ancien conseiller national Ricardo Lumengo (PS), demandait au Conseil fédéral d’informer les jeunes des abus et de rédiger un rapport sur les bases légales et scientifiques de l’autorisation de mise sur le marché. Motion rejetée. Le gouvernement ne voyait pas de raisons de prendre des mesures. Contacté par L’illustré, l’OFSP rappelle ainsi sereinement la légalité de la boisson respectée par la mise en garde «Ne convient pas aux enfants» apposée sur la canette…

PAS DE LIMITE D’ÂGE

Toutefois, les consciences se réveillent par des réactions encore isolées. Le shot Red Bull, du concentré de Red Bull en petite bouteille de 60 ml, ravive les inquiétudes. Notamment celles d’André Cominoli, chimiste cantonal à Genève. Avec ses confrères, il a interpellé l’OFSP sur la haute teneur en caféine dépassant la dose légale. La firme Red Bull s’est servi des subtilités d’une ordonnance** pour le commercialiser. Vendu à côté des friandises dans le commerce, le shot Red Bull n’a pas fini de séduire les enfants. Difficile de compter sur les distributeurs pour faire de la prévention. «Il n’existe pas de limite d’âge pour la vente, ni par le législateur ni par obligations internes», relève Sabine Vulic, porte-parole de Coop. Reste encore le geste citoyen de cet assistant-gérant d’une station-service à Puidoux. Yves Feusi a de sa propre initiative limité la vente à 14 ans. «Voir des petits de 6 ans acheter des energy drinks, ça choque. On a perdu sur notre chiffre d’affaires mais, au moins, on sait nos enfants en bonne santé.» Discours rare de nos jours, mais qui n’intimide pas la firme Red Bull aux 3,3 milliards d’euros de vente annuelle. Un chiffre d’affaires qui lui donne des ailes.

 

* «Health Effects of Energy Drinks on Children, Adolescents and Young Adults», in «Pediatrics» (2011); «Sports Drink and Energy Drinks for Children and Adolescents: Are They Appropriate?», in «Pediatrics» (2011).
** Art. 23 de l’Ordonnance sur les aliments spéciaux.

 


LE CONTENU DU RED BULL «PEUT INTERFÉRER AVEC LA CROISSANCE DE L’ENFANT»

Dr Thierry Favrod-Coune,  chef de clinique de l’Unité des dépendances aux HUG.

 

Juste une ou deux gorgées pour se redonner de l’énergie? Le coup de barre semble plus sain que d’avaler un Red Bull, vu le mélange d’ingrédients qu’il contient: de l’eau gazéifiée, des quantités astronomiques de sucre (30 g) et de caféine (80 mg), de la taurine (1000 mg), du glucuronolactone (600 mg), des vitamines, des acidifiants, et ajoutez-y quelques colorants et parfums pour le rendre buvable. A voir les effets sur la santé, ça donne plutôt envie de s’en passer. Les professionnels de la santé le déconseillent vivement aux enfants. Selon, le Dr Favrod-Coune, chef de clinique de l’Unité des dépendances aux HUG, «le sucre provoque du surpoids et l’apparition du diabète. Une canette de Red Bull contient sept morceaux de sucre, couvrant les deux tiers de la dose journalière chez un enfant, soit douze morceaux. La teneur en caféine est de 80 mg, deux expressos bien serrés. Les effets connus sur un enfant en bonne santé sont l’anxiété, les troubles du sommeil, l’augmentation transitoire de la pression artérielle et les palpitations cardiaques. La caféine peut interférer sur la croissance de l’enfant, diminue l’absorption de calcium des os et entraîne une déshydratation.» Et de compléter: «Dans des cas isolés, cinq canettes suffisent à entraîner des problèmes cardiaques et de l’épilepsie.» La taurine, une protéine naturellement présente dans le corps, n’est pas toxique, mais il faut s’en méfier car «on ignore les conséquences d’une consommation à long terme». Si aucun cas d’addiction, au sens d’un manque physique, n’a été décelé à ce jour, les deux études américaines mettent toutefois en garde. L’enfant peut développer une possible dépendance psychologique s’il est habitué à en boire de plus en plus tôt. La situation est donc des plus préoccupantes.