«J’ACCUSE L’ÉTAT DE VAUD D’AVOIR LAISSÉ ENLEVER MA FILLE!»
Jennifer n’a plus revu sa fille handicapée de 8 ans depuis octobre 2010, partie avec son père «en vacances» en… Libye, avec l’autorisation du SPJ! Une action civile est déposée aujourd’hui contre l’Etat de Vaud.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 25.04.2012

Depuis dix-huit mois, Jennifer, 27 ans, vit un drame intime. A coups de tranquillisants, suivie en permanence par une psychiatre, soutenue par sa famille, cette jeune Vaudoise domiciliée à Nyon tente d’émerger, tant bien que mal, d’un indicible cauchemar: sa fille, Aaliyah, 8 ans, qui souffre d’un lourd handicap moteur et d’un retard de développement, n’est pas rentrée à la maison, enlevée par son père. Officiellement, elle est «partie en vacances» avec lui. Officieusement, il s’agit bien d’un enlèvement, «légal» si l’on peut dire. Celui-ci a été autorisé, en dépit du bon sens, par le Service de protection de la jeunesse du canton de Vaud (SPJ) qui en avait la garde et qui était parfaitement au courant des menaces d’enlèvement de la fillette, proférées par le père à plusieurs reprises – son passeport lui avait même été confisqué par le tribunal. Le 29 février dernier, une action civile a été déposée par Jennifer contre l’Etat de Vaud. Cette procédure demande qu’il soit constaté qu’il y a bel et bien faute et demande réparation. Après l’affaire Skander Vogt, un nouvel exemple de dysfonctionnement dans le canton de Vaud. Pour seule défense, acceptant avec fatalité les risques que ce voyage comportait, le SPJ s’est justifié ainsi envers la mère: «Le risque zéro n’existe pas.» Mais comment a-t-on pu laisser partir une fillette en Libye avec son père, à une époque où les rap ports entre la Suisse et le colonel Kadhafi étaient extrêmement tendus en raison de l’arrestation de son fils Hannibal à Genève?

POSSESSIF ET JALOUX

L’histoire avait pourtant commencé presque comme dans un conte de fées.

En 2002, Jennifer rencontre Ahmed dans une boîte de nuit lausannoise. Ils sont tous les deux très jeunes, mais ont des rêves plein les yeux: elle a 17 ans, il en a 19. Fils d’un diplomate libyen en poste à Genève, il est grand, beau, et étudie le management. «Ce n’était pas vraiment un coup de foudre, enfin je ne sais plus aujourd’hui, même si ça y ressemblait quand même un peu», concède Jennifer. Les deux tourtereaux ne se quittent plus. Jennifer trouve un emploi comme caissière à la Coop. Ils louent un appartement ensemble et décident d’avoir un enfant. «Pendant mon cinquième mois de grossesse, Ahmed a voulu qu’on se marie, raconte Jennifer, mais moi je trouvais que j’étais trop jeune. Il a insisté, me disant que c’était comme ça dans sa religion, s’est même énervé et m’a fiché un coup de poing dans le ventre. Je n’avais plus le choix. On s’est mariés civilement le 10 décembre 2003.» Aaliyah naît le 24 avril 2004 à l’hôpital de Nyon. Très vite, Ahmed devient possessif et jaloux, refusant que sa femme travaille. «J’ai été contrainte de quitter mon emploi peu de temps après la naissance d’Aaliyah pour vivre du social et rester cloîtrée à la maison, soupire Jennifer. Je ne le reconnaissais plus, Ahmed m’empêchait de sortir, voulait me tenir éloignée de ma famille, devenait violent avec notre fille.» Un soir, rentrant d’un cours de vente organisé par l’ORP, Jennifer trouve Aaliyah couverte d’hématomes sur le cou et dans le dos. «Elle était toute noire», se souvient Jennifer qui, ce soir-là, quitte le domicile conjugal pour ensuite trouver refuge dans un foyer de femmes battues. La suite est un long chemin de croix, partagé par les démarches administratives, les foyers et les institutions. «L’assistante sociale du Service de protection de la jeunesse a même réussi à me convaincre de retourner vivre avec mon mari, détaille-telle encore. Je ne sais pas comment j’ai pu accepter ça. Ça n’a même pas duré un mois. Dans la nuit du 4 au 5 décembre 2006, sous le coup de la jalousie, il m’a fracturé le nez.» Nouveau départ du domicile conjugal. Définitif cette fois.

Le 26 avril 2007, Jennifer dépose une demande de divorce, lequel sera prononcé en octobre 2008. Entre-temps, le tribunal avait attribué la garde d’Aaliyah au Service de protection de la jeunesse, en raison des actes de violence perpétrés par le père – pour lesquels il bénéficiera d’un non-lieu, faute de preuves. De juillet 2007 à octobre 2008, Aaliyah est donc placée en foyer à Lully (VD), avant de retourner vivre avec sa mère. En octobre 2010, au moment de son enlèvement par son père, Aaliyah est interne à l’école de la Cassagne, à Lausanne. Jennifer a connaissance de ce voyage quatre jours avant le départ, lors d’une visite chez la pédiatre qui vaccine la fillette. Elle est atterrée. L’assistante sociale responsable du dossier, Mme S., la tranquillise et lui assure qu’elle a reçu toutes les garanties nécessaires. Elle apprendra par la suite que le SPJ a simplement exigé la photocopie du billet d’avion aller-retour du père, sans même posséder l’adresse ou le numéro de téléphone d’Ahmed en Libye…

Le 16 octobre 2010, Ahmed s’envole de l’aéroport de Lyon avec sa fille, qu’il est allé chercher à l’école à Lausanne. Une vingtaine de minutes avant le décollage, Jennifer reçoit un appel de la gendarmerie de Lausanne, prévenue par un coup de téléphone anonyme, l’informant qu’Ahmed a vidé son appartement et a enlevé leur fille. Paniquée, elle supplie l’inspecteur de retarder le décollage de l’avion. Sa réponse trahit son impuissance: «Je ne peux rien faire, le SPJ a autorisé ce voyage.» Jennifer réussit à joindre Ahmed sur son portable. «Je suis dans l’avion, nous allons décoller, tu aurais dû venir avec moi», lui glisse-t-il.

Depuis, Aaliyah n’est jamais rentrée en Suisse. Jennifer a réussi à lui parler à trois reprises seulement en Libye. «Elle s’exprime aujourd’hui en arabe, je n’y comprends rien», lâchet-elle, dépitée. Ahmed lui a même crânement lancé au téléphone depuis Tripoli: «Tu ne la reverras jamais.»

Le 5 novembre 2010, Jennifer a déposé plainte à la gendarmerie de Nyon pour enlèvement d’enfant et séquestration, «procédure pénale suspendue pour une durée indéterminée», en raison de l’absence du père, selon une décision du Ministère public du 1er février 2012. Aujourd’hui, dans un courrier du 23 mars 2011 adressé à l’avocat de Jennifer, le chef du Service de la protection de la jeunesse semble quelque peu gêné aux entournures, tentant tant bien que mal de se justifier. «Le SPJ n’était pas dans le devoir de solliciter l’accord préalable de la maman pour accepter le projet de vacances présenté par le père d’Aaliyah», écrit-il. Contacté par L’illustré, le SPJ, par la voix de son chef adjoint Philippe Muriset, maintient sa position. «Ce qui est évident, c’est qu’il y a un conflit d’interprétation: on n’a pas autorisé un voyage en Libye, mais des vacances. Il y a aussi un désaccord sur les faits.» Une attitude qui fait sortir de ses gonds l’oncle de Jennifer, le syndicaliste Pierre-Marc Iseli: «Le SPJ demande aux jeunes parents d’être responsables et eux, aujourd’hui, fuient leurs responsabilités. Je ne comprends pas.» «Je n’ai plus qu’un seul espoir, soupire aujourd’hui Jennifer, que ma fille revienne en Suisse. Au fond de moi, je veux y croire encore.» Mais, apparemment, entre le déni de responsabilités des autorités vaudoises et l’enquête impossible dans un pays étranger avec lequel les autorités fédérales ne possèdent aucun accord bilatéral, le chemin semble encore long, très long. Trop long pour une petite fillette handicapée désormais prise en otage.