La scène du drame est idéale. Côté suisse, une falaise abrupte qui plonge dans les rapides du Doubs. Côté français, une plage semée de rochers ronds envahis par la mousse, à l'abri des regards des contrebandiers et randonneurs qui arpentent le GR5, cheminant vers les Echelles de la mort. Alain Monnier avait l'art de dénicher ce genre d'endroit, lorsqu'il emmenait ses étudiants de l'Université de Genève en pique-nique, pour leur conter L'Odyssée ou les mythes indiens dont il était friand, tout en les régalant de mets inédits. C'est là que ce grand voyageur avait rendez-vous avec son ultime péripétie, ce jeudi 4 juin. Il avait 59 ans et sa vie s'était récemment compliquée, depuis qu'il avait quitté son épouse.
Deux jours plus tard, péchant avec son beau-frère dans ce tronçon de la rivière qu'il préfère à tous les autres, Christian Triboulet, vice-président de la Fédération de pêche du Doubs et ingénieur chez Peugeot, a aperçu son corps, «comme un mannequin tentant de se frayer à la nage un passage entre les rochers». Un détail l'a frappé: sa main gauche, jaunie comme de la cire, était serrée autour de la bride du sac en cuir accroché à son dos.
Les gendarmes et les hommes-grenouilles qu'il a appelés ont notamment découvert dans ce sac ses papiers d'identité et quelques centaines de francs suisses. Pas de provisions ni de veste, pour ce promeneur en chemise, parti le jour même de sa mort de la maison que venait d'acheter et de rénover à la Ferrière sa nouvelle compagne, une doctorante américaine qui n'a pas alerté la police en ne le voyant pas rentrer pendant trois jours.
Malaise ou suicide: telles sont les premières hypothèses jusqu'à ce que, le lundi suivant, l'autopsie pratiquée à Besançon révèle qu'Alain Monnier était décédé d'un coup de couteau en plein cœur, avant même de tomber à l'eau. Meurtre, fallait-il alors ajouter à la liste.
La liste des suspects
Consternation chez ses nombreux amis perplexes, peinant à imaginer une fin aussi brutale pour cet homme de cœur doué, chroniqueur plein d'humour, saxophoniste inspiré, pataphysicien redoutable, dessinateur piquant, enseignant charismatique, collectionneur atypique, pour cet homme passionné en un mot. Effervescence aussi, des téléphones sans fin, des témoignages sur un blog qui soulignent son excentricité, son raffinement, sa séduction, mais aussi sa pudeur qui cachait quelque mystère, douloureux peut-être, et nourrissait son ironie, voire parfois son cynisme.
Mais qui aurait donc tué Alain Monnier, après l'avoir accompagné ou suivi dans cette ultime promenade? Des ennemis, il n'en avait pas, des adversaires de joutes oratoires peut-être, fascinés et déroutés par sa libre pensée. La richesse ne l'attirait pas plus que le pouvoir et les honneurs. Un rôdeur alors, un égaré ? Mais il aurait fait main basse sur l'argent, et on aurait retrouvé des traces de lutte, des marques de défense. Son amante, enfin, qui lui avait récemment demandé de se choisir un autre domicile légal, pour ne pas risquer de perdre sa pension alimentaire? Alain Monnier avait alors certes été fortement ébranlé, s'étant arraché à tout à cause d'elle, son épouse avec laquelle il entretenait de tout temps une belle complicité, leur merveilleux appartement de La Chaux-de-Fonds, et ayant fait dans le même élan «tous ses amis cocus», comme ils s'en plaignaient, prenant des distances à lui inhabituelles? Mais que cette femme dans la cinquantaine ait pu lui porter un tel coup de couteau était hautement improbable, aux yeux de ceux qui la connaissent.
L'intuition de son épouse
C'est l'épouse légitime de l'ethnologue, Isabelle Monnier, restauratrice d'art et artiste, qui a patiemment et douloureusement décodé tous les signes laissés par son mari. Malgré la rupture, ils ne s'étaient jamais détachés l'un de l'autre. «Alain savait que je l'aimais malgré son départ qui m'avait anéantie, que j'étais profondément engagée à ses côtés et qu'il pouvait revenir s'il le désirait. Quand j'ai su qu'on avait retrouvé le couteau et sa montre près de son corps, j'ai compris. Le sac à dos, c'est moi qui le lui avais offert. L'Opinel et la montre, dont le cadran représentait le continent latino-américain qu'il aimait tant, nous les avions choisis ensemble. Il m'avait laissé ces derniers temps beaucoup de petits messages tendres, et il avait déposé quinze jours plus tôt dans ma boîte aux lettres les manuscrits des contes qu'il avait écrits, comme un testament.»
«Alain savait qu'il pouvait revenir s'il le désirait»
Son épouse, Isabelle Monnier
Il l'avait aussi appelée à la même époque depuis le Doubs, lui laissant entendre que c'est là qu'il voulait se tuer. «Quand il a su que je m'inquiétais, il a tenu à me rassurer à plusieurs reprises.»
C'est donc finalement vers son épouse qu'il s'esttourné lorsqu'il s'est senti dans l'impasse. Mais, en vrai marcheur, Alain Monnier détestait probablement revenir sur ses pas.
Bien sûr, se suicider d'un coup de couteau dans le cœur n'est pas fréquent, et exige une détermination et une concentration hors du commun. «Certains ont parlé de suicide rituel, ce qui est une aberration, s'insurge Philippe Borgeaud, professeur d'histoire des religions à l'Université de Genève, mais surtout ami et collègue d'Alain Monnier. Pour qu'il y ait rituel, il faut une procédure formalisée et répétable. Le sacrifice était par contre l'une des obsessions intellectuelles d'Alain, qui aimait les cultures les plus étranges à nos yeux, celles qui nous dépaysent complètement. Le cannibalisme était aussi l'un de ses thèmes de prédilection, mais il n'était pas cannibale pour autant, même s'il s'était un jour déguisé en cuisinier et armé d'un long couteau pour évoquer les anthropophages devant ses étudiants.»
L'obsession du sacrifice
Depuis l'annonce du drame, Philippe Borgeaud reprend tous les objets, les dessins, les signes qu'Alain lui a laissés et qu'il trouve quasi prémonitoires. Il s'est aussi penché sur les circonstances du suicide d'Alfred Métraux, l'ethnologue vaudois à qui Alain Monnier a consacré un ouvrage très documenté, Nostalgie du néolithique. A 61 ans, en 1963, l'ethnologue vaudois avait pris des barbituriques dans la vallée de Chevreuse, arguant qu'il ne voulait pas vieillir dans un pays, la France, qui traitait si mal les personnes âgées. «J'en viens à penser qu'Alain a choisi de faire de sa mort une construction poétique, confie le professeur. Le Doubs devait avoir une signification pour lui, il allait ou retournait vers quelque chose d'essentiel.»
Véronique Strasser, une amie qui avait suivi avec un vif intérêt un de ses cours sur le sacrifice chez les Incas, se souvient qu'Alain Monnier avait fort bien décrit l'importance accordée dans ce culte au sang des victimes, transporté par des cavaliers aux quatre coins du royaume, pour en irriguer le sol. Le Doubs (doux?) se jette dans la Saône, qui se jette dans le Rhône, puis la Méditerranée, vers le sud. Quels territoires peuvent ainsi féconder quelques gouttes de sang versées dans la plus belle et la plus sauvage rivière d'un coin de pays!
La passion de la liberté
L'hypothèse est belle, mais n'est pour l'instant qu'une hypothèse. Pierre-André Thiébaud, réalisateur valaisan, n'y croit pas un seul instant. Il connaît bien l'anthropologue, pour avoir fait avec lui deux voyages d'enquête en Amérique latine, dont il a tiré un film, Les Indiens d'Alfred Métraux. «Alain qui se poignarde? C'est un scénario trop organisé, et il n'aimait rien tant que l'improvisation. Ce n'est pas son style. Il serait plutôt allé cracher à la tête de Blocher ou se perdre dans un territoire inhospitalier, comme l'a fait Bruno Manser. J'ai traversé avec lui des régions où un coup de couteau était presque banal, des contrées dangereuses. Il était à l'aise partout, curieux de tout, aussi intense dans le silence que dans ses dialogues passionnés avec les Indiens.»
Le cinéaste hésite toutefois, se souvenant du goût bien connu d'Alain Monnier pour le spectaculaire et l'énigmatique. «En grand amateur de polars qu'il était, cette mise en scène et ce mystère sur sa fin tragique, qui perdurera sans doute, n'auraient pas été pour lui déplaire», précise André Stucki, initié jadis parle défunt, avec lequel il a beaucoup voyagé, à la vocation d'ethnologue. «J'ai toujours été émerveillé par sa personnalité, poursuit-il, qu'elle soit naturelle ou fabriquée. Il est possible qu'il ait mis un grand pansement sur une grande blessure, mais il ne faut pas tenter de l'arracher.»
Jusque dans sa mort, Alain Monnier, à qui une foule d'amis très émus ont rendu hommage mardi 9 juin à La Chaux-de-Fonds, aura su transmettre à ses frères humains ses réflexions, mais aussi ses doutes et ses paradoxes, sur le sens de la vie. Et la liberté avec laquelle il en usait.