L’ÉVÊQUE EN SON MIROIR
Il était le préfet du prestigieux institut de l’Angelicum, à Rome; il a été nommé évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Un défi que Mgr Charles Morerod, prêtre dominicain, accueille avec sa foi joyeuse.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 20.11.2011

Il ne ressemble pas à ses futurs confrères, les évêques du monde entier. Il n’est pas onctueux, doucereux, infiniment prudent et adepte de la langue de bois. Il est au contraire ouvert et très direct, hyperactif et même vibrionnant, avide de rencontres et de débats qu’il aborde avec un plaisir visible, armé de sa foi, de son immense culture et de son arme fatale, un humour très particulier à la fois rude et subtil, très pince-sans-rire. Nommé évêque du diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg par le pape Benoît XVI, un peu plus d’une année après le décès de Mgr Bernard Genoud, Mgr Charles Morerod, 50 ans, est un vrai dominicain qui, selon la vocation de son ordre, semble porter sur lui et prêcher naturellement le Christ partout autour de lui, du matin au soir, même quand il marche dans la rue ou qu’il parle de la pluie ou du beau temps.

Après une quinzaine d’années à Rome, où il a enseigné la théologie puis la philosophie au prestigieux institut Angelicum, l’Université pontificale de saint Thomas (qui forme depuis des siècles l’élite de l’Eglise), dont il est devenu recteur il y a deux ans, il est rentré en fin de semaine dernière à Fribourg. Son canton d’origine, puisqu’il est né à Riaz et qu’il a vécu son enfance et sa jeunesse à Bulle. Une dernière semaine pour faire ses cartons, pour dire au revoir à ses amis et à ses étudiants, pour choisir les vêtements de cérémonie qu’il portera, le 11 décembre, lors de sa messe de consécration à la cathédrale de Fribourg. Une dernière semaine, aussi, pour faire son deuil des hautes responsabilités qu’il occupait au Vatican – secrétaire général de la Commission théologique internationale – et pour dire adieu à sa vie de nomade du Christ: plus de 50 déplacements l’année dernière: trois fois aux Etats-Unis, une fois en Russie, en Norvège…

«Cela me manquera, certainement, s’exclame Mgr Charles Morerod en riant. Je n’avais jamais pensé devenir évêque et, là, j’en ai pris pour vingt-cinq ans. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais je me jette à l’eau. Je ne maîtrise rien, je fais confiance à Dieu. Ce que je ressens est assez curieux, quelque chose a changé, la présence de Dieu est plus forte, il faut espérer que ça dure… Je regrette un peu de quitter Rome, mais c’est davantage à cause de mon travail et des gens que de la ville elle-même. Même si je regretterai le café noir: c’est vraiment autre chose que ce qu’on trouve en Suisse! Mais j’ai toujours aimé changer et je me réjouis beaucoup de découvrir mon diocèse, de rencontrer les prêtres et les fidèles. Ce sera un travail différent, mais tout aussi passionnant.»

ESPOIR ET MÉFIANCE

Le nouvel évêque va quitter sa robe de dominicain qu’il aime tant, cette robe sortie tout droit du Moyen Age, de cette Europe chrétienne qu’il rêve sans aucun doute, comme Benoît XVI, de voir renaître; et il va se couler dans ses nouveaux habits d’évêque bien dans son époque, bien dans sa foi. Il sait qu’il est attendu avec un mélange d’espoir et de méfiance, dans un diocèse compliqué et encore marqué, comme l’ensemble de l’Eglise, par les affaires de prêtres pédophiles. Mais il ne s’en fait pas, il prend tout cela avec beaucoup de calme et de sérénité. Lui qui croit aux signes et aux coïncidences qui n’en sont pas vraiment, il se dit que ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard s’il succède aujourd’hui à celui qui a guidé sa vocation: «J’ai été ordonné prêtre à 27 ans, confie Mgr Morerod. J’avais pas mal de doutes à l’adolescence, je me demandais même si j’étais encore croyant ou pas. Mgr Genoud m’a beaucoup aidé à réfléchir à toutes sortes de questions, il m’a donné des arguments. Je pense que, sans lui, je ne serais pas croyant. Saint Thomas d’Aquin disait déjà au XIIIe siècle que l’existence de Dieu n’est pas évidente. La raison peut conduire vers Dieu, mais la foi chrétienne, c’est autre chose, c’est croire que l’homme qu’était Jésus est Dieu. Je n’avais pas envie d’être prêtre, mais je sentais que Dieu m’appelait, qu’il me demandait de faire cela.»

«J’ai passé la semaine dernière à faire mes adieux»
Mgr Charles Morerod

 

LA FOI JOYEUSE

Beaucoup de réticences avant, mais un bonheur total après: Mgr Morerod a la foi joyeuse et entraînante, et c’est cette joie chrétienne, cette joie existentielle, qu’il espère faire sentir dans son diocèse. «Je n’ai jamais pensé que la foi était triste, mais je crois qu’on regarde trop la religion à partir de la morale.

On parle trop de morale! Elle n’est pas inutile, mais ce n’est pas le point de départ. Si l’on commence par cela, on ne comprend rien. Le point de départ, c’est la spiritualité: c’est la rencontre avec le Christ, la foi en la Résurrection, le dialogue intérieur avec Dieu à travers la prière, la lecture de la Bible, la méditation. La foi inspire ensuite une manière de se comporter avec les autres, de les respecter et de les aimer.»

Mais le rôle le plus visible de l’évêque n’est-il pas de rappeler encore et toujours les règles et les interdits de l’Eglise, dans tout l’espace de la vie personnelle et de la vie sociale? N’est-il pas condamné à répéter éternellement des interdits de plus de plus archaïques, par exemple le refus du mariage des prêtres, de l’ordination des femmes, du mariage homosexuel, du préservatif? «Ces questions me cassent un peu les pieds, répond Mgr Morerod, mais je sais qu’on me les pose. Moi, je veux faire passer le message chrétien, mais sans que les gens aient l’impression qu’on leur entoure des barbelés autour du cou. Si l’on croit que l’évêque est un monarque absolu qui prend des décisions et qui oblige les gens à le suivre, eh bien c’est tout faux! L’Eglise propose sa foi, mais elle ne veut pas l’imposer. Vous me dites qu’elle n’est pas moderne, mais il faut voir qu’elle n’a jamais été tout à fait de son temps, qu’elle a toujours été en inadéquation par rapport à la société. Si l’Eglise essaie de s’adapter, elle devient inintéressante.»

 

«L’Eglise a fait un beau don aux Romands en leur donnant Mgr Morerod»
Mgr Georges Cottier, cardinal

 

Théologien et dialecticien hors pair, Mgr Morerod ne rechigne pas, pourtant, à justifier les positions de l’Eglise. «J’ai eu de la peine avec le célibat des prêtres. C’est difficile, il y a eu des tentations, mais ce n’est pas impossible. C’est une vocation qui permet d’être attentif aux autres et de s’épanouir. Je peux dire aujourd’hui que j’ai eu raison d’essayer et que je suis heureux! Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait un lien entre le célibat des prêtres et le terrible problème des prêtres pédophiles. Une amie psychologue m’a cité des travaux qui montrent que le problème de la pédophilie est plus vaste, plus complexe, et qu’on ne connaît pas vraiment la cause de la pédophilie. Cette question a pesé lourdement sur les derniers mois de Mgr Genoud, je vais aussi lui accorder beaucoup d’attention. Mais je n’oublie pas que l’Eglise des purs est une pure illusion!» Quant à l’ordination des femmes, le nouvel évêque estime simplement, outre qu’elle n’est pas de sa responsabilité, qu’elle n’est pas envisageable. «Même Jean Paul II a dit qu’il n’avait pas le pouvoir de changer ce qui est inscrit dans l’Evangile.»

DÉVELOPPER LE DIALOGUE

Le nouvel évêque, pour sa part, entend affirmer ses propres priorités. Il n’a jamais été un prêtre de terrain, si ce n’est pendant deux ans à Genève, de 1988 à 1990, à la paroisse Saint-Paul, mais il sera un évêque de terrain. «Je vais commencer par faire le tour de mon diocèse, mais je vais y aller doucement. Parce qu’il faudra que je tienne le rythme! Je vais commencer par un travail à l’interne, je suis sûr qu’il y a pas mal de prêtres qui s’interrogent sur leur avenir, qui attendent quelque chose de leur évêque. Comme j’étais à Rome depuis quinze ans, je ne les connais pas. Et puis je vais faire connaissance avec les fidèles, développer le dialogue avec les protestants, avec l’islam.»

Mais être nommé évêque à 50 ans, ça doit faire naître forcément des ambitions? On doit se rêver cardinal un jour ou l’autre ou, sait-on jamais, pape? «Je me dis que j’ai eu raison d’être prêtre, puisqu’on me dit aujourd’hui que je suis jeune! persifle Mgr Morerod. Quant à être pape, ça doit être une satisfaction pour l’amour-propre, mais c’est une prison dorée. Son travail doit être ennuyeux, parce qu’il fait surtout de la représentation: on pourrait le remplacer par une statue de plâtre pour 80% de ses activités.»