Capable de peindre avec un réalisme saisissant, Albert Anker (1831-1910) se passionnait notamment pour la photographie (il en a réalisé plusieurs centaines). S’il a pu y voir une future concurrence à son habileté de portraitiste, il en avait aussi senti la force singulière. Les scènes comme La course d’école ou Les enfants à la crèche adoptent quasiment un angle de «reporter» et les portraits serrés sur un fond neutre annoncent aussi l’avènement de ce nouveau média.
JEUX D’ENFANT
«Je viens de faire une séance avec un petit de moins de 1 an qui m’a fait pipi et vomi dans la chambre; c’est une forte illusion quand on croit pouvoir faire la moindre chose d’après nature; il faut que le temps et la patience aident.» Ainsi, le peintre payait de sa personne les longues séances de pose auxquelles étaient soumis ses propres enfants et leurs copains du village. La qualité qu’Albert Anker oublie de mentionner dans sa lettre à Albert de Meuron (1862), c’est la chaleur de son regard, regard tout empreint d’une belle humanité. Riches, pauvres, orphelins, miséreux ou en habits du dimanche: le peintre jette sur tous le même œil attentif et bienveillant. Chronique fidèle d’une vie à la campagne, son œuvre renseigne aussi sur le progrès en marche. Ainsi Le géomètre (1885) annonce-t-il l’arrivée prochaine du chemin de fer reliant Berne à Neuchâtel. Dès son plus jeune âge, l’artiste a été confronté à la mort, de son frère, de sa sœur, de sa mère, de deux de ses enfants. Elle est donc omniprésente dans son œuvre et souvent bouleversante, par exemple lorsqu’il prend congé de ses fils Ruedi et, deux ans plus tard, Emil, en les dessinant sur leur lit de mort.
Jusqu’à ce qu’une attaque cérébrale (en septembre 1901) le laisse avec une main droite presque paralysée, Albert Anker conservera son regard d’une étonnante modernité. «J’ai toujours de petits modèles dont la présence m’amuse et m’égaie, je voudrais, dans ma vie, n’avoir pas besoin d’autres modèles, excepté parfois quelque vieux qui me raconte des histoires d’autrefois.»
Albert Anker – Monde en beauté. Musée des beaux-arts, Berne. Jusqu’au 5 septembre. www.kunstmuseumbern.ch
ANET, AU CŒUR DE SON INSPIRATION
Le 16 juillet 1910, Albert Anker meurt à Anet/Ins, dans la grande maison construite en 1803 à la demande de son grand-père vétérinaire. En 1831, il était né dans ce même village du Seeland bernois et ne le quitta guère que le temps de ces années parisiennes, alors qu’il revenait fidèlement passer l’été à Anet. Ainsi, ce paisible village, ses habitants, ses paysages alentour, les travaux de ses habitants constituent la base de l’inspiration du peintre. Toujours en main de ses héritiers et d’une fondation dédiée, cette superbe bâtisse conserve en l’état l’atelier, la dernière demeure et les objets personnels du peintre.
Visite de l’atelier d’Anet, d’avril à octobre, les 1er et 3e dimanches de chaque mois de 15 à 17 h, ou quand le drapeau rouge et blanc flotte au vent…