En faisant l’acquisition, en 1989, des archives du Bernois Hans Steiner, l’équipe du Musée de l’Elysée, à Lausanne, savait qu’elle mettait la main sur un trésor photographique. Elle savait aussi devoir s’atteler à un immense travail: classer, cataloguer, restaurer, archiver quelque 100 000 négatifs. Daniel Girardin, conservateur en chef et responsable du projet, s’est amusé à compter qu’à une moyenne d’un 120e de seconde pour chaque prise de vue, l’objectif de Steiner était resté «ouvert» quinze minutes seulement durant toute sa carrière, trente secondes à peine par année d’activité. Et pourtant que de choses vues à travers son fidèle Rolleiflex à format carré…
LA PLUS EXPOSÉE
En 1932, Hans Eugen Steiner a 25 ans quand il décroche ses premiers mandats de reporter, et il meurt en 1962, à 55 ans. Pendant trente ans, il aura pourtant touché à tous les genres photographiques: le reportage - féru d’alpinisme il suit de près, mais aussi par avion (!), les tentatives d’ascension de l’Eiger par la face nord qui, avant-guerre, déchaînent les passions nationalistes les plus folles. Ses photos de spectateurs installés à la petite Scheiddeg sont particulièrement saisissantes et, en 1936, ses images de la tragédie de l’Allemand Tony Kurz (qui meurt dans la paroi) feront le tour du monde. En Suisse en 1939, c’est Steiner qui est choisi pour réaliser, dans son petit studio bernois, le portrait officiel du général Guisan.
Accroché dans les bâtiments officiels, sa photographie sera en plus vendue à des milliers d’exemplaires - 4 fr. 50, ou 2 fr. 50 sans la casquette! Notez que l’image n’est pas exposée à Lausanne, l’essentiel de son œuvre étant justement ailleurs pour les commissaires de cette exposition de quelque 250 photographies.
PORTRAITS DE FEMMES
Championne de ski ou caissière, alpiniste ou aviatrice, les femmes sont nombreuses dans les images de Steiner. Loin des clichés officiels toujours très campagnards, elles sont actives, sportives et modernes. Cette modernité qui saisit la Suisse de l’après-guerre, et dont le Bernois se fait le témoin enthousiaste, voire ses architectures soigneusement composées, ses publicité pour le chocolat, ses photos de cabine d’avion ou des chaînes de montage General Motors à Bienne, ses photos de mode: toutes brillent d’une beauté particulière. Qu’il photographie une machine à laver ou une Opel Olympia, le grand escalier de l’Union postale universelle ou le premier escalator bernois, ses images rayonnent d’une lumière joyeuse et positive. Sans doute parce que notre œil a évolué (ce qu’expliquent fort bien les auteurs du livre passionnant publié à cette occasion), les images de Steiner, longtemps oubliées d’autant qu’il n’a jamais exposé et qu’aucune biographie ne lui avait été consacrée, n’ont rien perdu de leur étonnante modernité.