On vous a vu très excité dimanche. Et pas seulement à l’idée de découvrir votre nouvelle voiture. C’est Federer qui vous a mis dans cet état?
Oui. C’est pareil à chaque finale. Je vis l’événement avec une telle passion que ça me rend fébrile. J’ai tellement d’admiration pour ce qu’il est et ce qu’il fait.
Vous le connaissez?
Pas personnellement. Mais, à force de le voir jouer, j’ai le sentiment de le connaître un peu. Il m’impressionne par sa maîtrise, sa façon d’appréhender et de gérer toutes les situations. C’est le plus fort. Il est toujours là. Intouchable quand il dispose de toute sa plénitude, imperturbable et sans se réfugier derrière des excuses bidon lorsque le doute le taraude. Il est phénoménal.
L’exemple à suivre pour vous en somme…
J’essaie. Ce n’est pas simple. Ce que je lui envie le plus, c’est la force tranquille avec laquelle il surmonte l’adversité. Au point qu’il m’arrive de m’énerver de le voir si calme. Et puis, soudain, d’un coup de raquette magique, il se remet dans le bon sens et déroule. Incroyable! J’en reste à chaque fois scotché.
Pendant qu’il s’accorde quelques jours de répit, vous vous remettez au boulot, trois mois après le dernier Grand Prix. De sacrées vacances…
Fantastiques! En théorie du moins. Car en pratique elles se sont résumées à deux semaines. Une entre Noël et Nouvel An, passée tranquillement à la maison, à Aigle, et une autre, à l’île Maurice avec Jennifer, ma copine. Le reste, je l’ai passé dans des avions, entre le Canada, pour les besoins d’un film publicitaire, l’Angleterre, pour rouler dans le simulateur, et l’Italie, à notre usine de Faenza.
Ces heures de voyage vous auront aussi permis d’analyser sereinement votre première saison de F1. Seizième du classement pilotes avec 6 points et seulement quatre abandons en 17 Grands Prix, c’est plutôt pas mal, non?
Bof! Franchement, je m’attendais à mieux, même si je crois avoir utilisé presque toutes les possibilités de marquer des points. D’un côté, je suis content d’avoir été plus rapide que mes coéquipiers (ndlr: Bourdais puis Alguersuari) et, ainsi, d’avoir pu sécuriser ma place avant la fin de la saison, mais, de l’autre, 6 points, c’est peu. Je peux faire beaucoup mieux. Cela dit, les résultats ne dépendent pas seulement du pilote.
Trop fougueux. C’est la remarque des spécialistes qui revient le plus souvent…
Et alors? Ça ne me dérange pas. Dans un team où les occasions de se mettre en évidence ne sont pas si fréquentes, rester dans l’ombre, attentiste, n’amène pas loin. Ce n’est pas en me promenant en queue de peloton et en attendant que les résultats tombent du ciel que je vais progresser. Bien sûr, en essayant d’en faire un peu plus, j’en fais parfois un peu trop. Je suis jeune. J’apprends…
Vite, semble-t-il. Au point d’intéresser Toyota – et d’autres - avant le retrait de l’écurie japonaise. Malgré cela, malgré de meilleurs temps que Sebastian Vettel au volant d’une Red Bull, vous voilà reparti avec la modeste équipe Toro Rosso…
Je ne suis pas frustré. C’est une suite logique. Red Bull a acheté Toro Rosso pour en faire un junior team. Vettel aussi a passé deux ans chez Toro Rosso avant d’intégrer la première équipe. J’espère y parvenir dès l’an prochain. C’est mon objectif. A part ça, si j’ai effectivement été plus rapide que lui sur un jour ou deux, c’était en essai. Pas en qualification ou en course.
Il faudra forcément faire mieux qu’en 2009 pour obtenir cette promotion…
Bien sûr. Et ce sera compliqué, car nous devrons désormais nous passer du support de Red Bull, la Fédération internationale automobile (FIA) ayant décidé d’interdire les voitures B. L’écurie a engagé 80 personnes supplémentaires et investi pas mal d’argent dans du matériel de haute technologie pour pallier cette situation. Mais, avec 250 collaborateurs, Toro Rosso reste un nain en comparaison des 600 ou 700 personnes des grandes équipes.
De plus, le moteur Ferrari qui équipe vos voitures n’est pas aussi performant que celui des Ferrari…
C’est faux. C’est exactement le même. Développant entre 700 et 750 chevaux selon les conditions. Le moteur est top. A nous d’avoir la bonne voiture. C’est là le hic. La voiture 2010 n’a rien de révolutionnaire. C’est une simple évolution de la version 2009. Mais je suis confiant. Nous sommes entrés dans les dix lors des trois derniers Grands Prix et mes premières sensations, ici à Valence, sont prometteuses. Enfin, il y a eu un resserrement des valeurs ces dernières saisons. Souvenez-vous de Force India l’an passé, qui a passé sans transition de dernier de classe au podium en Belgique. Alors pourquoi pas nous?
Au fait, à 21 ans, comment vit-on au sein du cercle très fermé des 25 meilleurs pilotes du monde?
Très normalement. Quand on n’y est pas encore, on voit ça comme un rêve presque inaccessible mais, passé de l’autre côté de la barrière, les choses s’enchaînent très vite. Le temps de prendre ses marques, votre quotidien se normalise. Vous changez de catégorie, pas de comportement. L’objectif demeure identique: être le plus rapide et le plus compétitif possible.
L’addition de votre âge et celui de votre coéquipier espagnol Jaime Alguersuari est égale à l’âge de Michael Schumacher (41 ans), de retour à la compétition après trois ans d’absence. Votre avis?
Pour de multiples raisons, le retour de Schumi est très positif pour la F1. Pour lui, cela reste à démontrer. La F1 a énormément évolué depuis son départ, la concurrence s’est raffermie et le respect qu’on lui vouait s’est quelque peu effrité. Personne ne lui fera de cadeau en tout cas.
Tout autre chose: c’est pour ne plus passer pour le petit Suisse ou pour des raisons fiscales que vous avez récemment déménagé à Monaco?
Ni l’un ni l’autre. La F1 se fiche éperdument de votre nationalité. Ce qu’elle veut, ce sont des gars qui vont vite et qui font des résultats. Point barre. Pour autant, le fait d’être Suisse est plutôt un avantage pour moi, puisque notre pays est le deuxième consommateur de Red Bull au monde. Quant à l’aspect fiscal, il n’est pas encore d’actualité.
Le site toutsurlaf1.com estime pourtant votre salaire annuel à 1,5 million de dollars…
J’ai vu cela. C’est ridicule…
C’est plus?
Si seulement! (Rire.)
Ce déménagement vous a valu certaines critiques en Suisse…
Je n’ai pas mauvaise conscience, je ne dois rien à personne. C’est mon travail et les sacrifices consentis par ma famille qui m’ont amené où je suis, pas le soutien du pays, des médias ou de la fédération. Au contraire, la Suisse n’est pas très prompte à trouver des arrangements, sur la question de mon service militaire notamment. Alors pourquoi m’acharner alors que Monaco ne comporte que des avantages: c’est près de chez nous, près de l’usine de Faenza, près de Nice et de son aéroport, on y parle français et le climat est très agréable.
Il y a même un Grand Prix. A quand le Grand Prix de Suisse?
Ce n’est pas demain la veille. Déjà que les grands pays européens ont toutes les peines du monde à conserver le leur… Alors, avec en plus les défenseurs de la nature sur le paletot, on est loin du compte.
Ce ne sont pas les seuls à fustiger la F1 à l’heure des gaz à effet de serre et du réchauffement climatique. Que leur répondezvous?
Que la F1 contribue plus que jamais à rendre la voiture de Monsieur Tout-le-Monde plus sûre, plus économique, moins polluante et que la F1 paie chaque année des compensations équivalant à la pollution qu’elle occasionne.
En parlant de la Suisse, vous qui sortez pratiquement d’un tour du monde, avez-vous remarqué une détérioration de son image après l’annus horribilis 2009?
Pas vraiment. Bien sûr, l’affaire UBS m’a valu quelques remarques, mais rien de bien méchant.
Le dopage, un fléau qui épargne la F1?
Je suis presque sûr que oui. Si l’on est bien dans sa tête, au top physiquement et au bénéfice d’une bonne voiture, je ne vois pas ce qu’on pourrait encore améliorer. Personnellement, j’ai été contrôlé six ou sept fois par saison entre fin 2008 et 2009.
Autre tentation pour les pilotes, la nuée de superbes créatures vivant dans le sillage de la F1. Comment faites-vous pour résister?
Suivez notre programme, minuté de 6 heures jusqu’à 22 heures, et vous comprendrez que le phénomène relève plus du mythe que de la réalité.
Une fille en F1, votre cousine Natacha Gachnang par exemple. C’est souhaitable, inéluctable ou dommageable?
Plus que souhaitable. A condition qu’on lui confie une voiture compétitive, qu’elle ne soit pas juste un alibi. Natacha en a largement les capacités, mais encore faut-il que quelqu’un lui donne sa chance. Elle la mériterait.
Ce serait drôle de la voir à vos côtés?
Pour être honnête, je me fiche un peu du nom de mon coéquipier. L’important est d’être plus rapide que lui…