Son ton est posé. Mais ses cernes, et parfois de très courtes absences, trahissent son désespoir. «Parfois, j’aimerais un manuel qui explique comment vivre après la mort d’un enfant.» Assise dans son salon, Natasha Milkovska chuchote, supplie presque. Puis se reprend. Il faut qu’elle tienne, comme elle l’a fait jusqu’à présent. Il le faut, c’est «la dernière chose» qu’elle peut encore faire pour sa fille Ana, décédée le 3 mars 2006.
Ce soir-là, Ana était sortie avec Igor, son frère jumeau, et Maya, son aînée d’un an, pour fêter deux anniversaires. Ils vont au XXe, un bar du centre de Fribourg, situé dans le bâtiment de la poste, en rénovation. L’endroit est plein de jeunes, c’est vendredi, en semaine de carnaval. Vers 22 h 30, peu avant que sa mère vienne les rechercher, Ana sort et s’abrite sous l’auvent de la poste qui jouxte l’entrée du bar. Avec son copain Yannick, ils discutent et profitent de cet instant de calme.
«ELLE SORTAIT PEU»
C’est là que l’auvent s’effondre, emporté par le poids d’un immense échafaudage qui vient de lâcher. Ana se retrouve sous 7 tonnes de ferraille. «Ce qui est dur, c’est que ma fille sortait peu. Elle préférait les soirées à la maison. Ça devait être la troisième fois qu’elle allait dans un bar.» Natasha s’interrompt. Son regard prend appui sur le tableau de sa fille, accroché au mur. «Et elle n’est pas morte sur le coup d’après le rapport d’autopsie. Elle a suffoqué. Son corps ne présentait pas de fracture, excepté cette phalange, là», dit-elle, se triturant l’index droit à se le tordre. «Est-ce qu’elle aurait pu être sauvée si les gens avaient eu la présence d’esprit de soulever l’auvent, ne serait-ce que de quelques centimètres?»
Son copain, lui, a pu s’en tirer avec quelques éraflures à la jambe. Il était plus proche de la porte d’entrée du bar, un ami l’a happé par le bras. «Une histoire de centimètres. Ana était 10-15 centimètres plus loin… Et il y aurait pu y avoir beaucoup plus de morts!» Ce que confirme son avocat, Jean-Marie Favre: «C’est affreux de le dire ainsi, mais c’est un hasard incroyable qu’il y ait eu si peu de morts…»
5 SOCIÉTÉS IMPLIQUÉES
Ce qui n’est pas un hasard, c’est la cause de l’accident. Car il ne s’agit pas du cas de figure «mauvais endroit au mauvais moment». Les bourrasques de la tempête Xandra avaient été annoncées. Le matin, les équipes du chantier avaient décidé d’arrêter les grues et vérifié l’échafaudage principal. Mais pas le latéral. C’est là que débute le parcours kafkaïen de la famille Milkovska-Todorcevska. Une entreprise principale, qui sous-traite. Qui sous-traite ensuite à une autre société, qui elle-même en mandate une autre. Au total, cinq acteurs sont impliqués dans cette affaire gigogne. Même si le rapport de l’expert indépendant est plus qu’accablant, personne ne veut reconnaître ses torts. Ses conclusions sont pourtant sans appel: l’échafaudage est tombé à cause «d’un nombre d’ancrages insuffisant». Si l’armature avait été fixée en accord avec les normes de sécurité, «elle ne se serait pas effondrée». Ana est donc morte pour quelques vis manquantes, conséquence de négligences crasses.
Des vis dont sa mère connaît tout. Au début de l’ouvrage, il y avait neuf points d’ancrage, en lieu et place des 18 à 35 nécessaires selon les normes. Lorsque l’échafauage s’est effondré, il n’en restait que… trois, pour 7 tonnes de matériel. De son ton lucide, cette mère de famille assène: «Même pour l’étendage à linge, mon mari a utilisé dix vis! S’il ne s’agissait pas d’un chantier sécurisé, il fallait le signaler et mettre un périmètre de sécurité! Un tel laxisme, je n’en reviens pas.»
«On dirait que la mort de ma fille n’est qu’un dégât collatéral»
Natasha Milkovska
Et, depuis ce 3 mars 2006, chacun des sept prévenus se renvoie la balle. Cela fait cinq ans que la famille attend avec anxiété un jugement, dans l’espoir ténu de pouvoir faire son deuil. «J’entends des «je ne savais pas», «ce n’était pas de mon ressort», «on m’a dit», «on m’a demandé». C’est qui ces «on»? Moi, ma fille est morte! Une mort horrible! Comme s’il ne s’agissait que d’un dégât collatéral.» Au procès, qui a débuté seulement en février, avant d’être interrompu, Natasha avait envie de hurler. «Mais je ne pouvais pas, évidemment, il faut se taire.»
Et le pire, car cela semble ne jamais s’arrêter, c’est qu’aucune des entreprises n’a montré la moindre empathie. La première lettre de condoléances est arrivée… trois ans et trois mois après le drame. «Ils s’en fichent. Et lorsqu’on lit dans la presse qu’une de ces grandes entreprises a été primée pour sa sécurité exemplaire, vous imaginez ce qu’on ressent?»
«TOUT A BASCULÉ»
Elle dit qu’elle craint parfois de craquer. Se retrouve souvent au bureau à 3 heures du matin. «Plutôt que de gamberger dans le noir.» Sur son visage se lit sa tristesse, indicible, mais aussi son épuisement. «Oui, depuis cette seconde où tout a basculé, c’est moi qui tiens tout.» Avant, cette directrice d’une firme pharmaceutique était une femme comblée. Les jumeaux Ana et Igor s’apprêtaient à fêter leurs 18 ans. Les trois enfants sont très complices et remplissent la maison de vie. Comme lorsque Ana rentrait de l’école et imitait son prof roumain. Aujourd’hui, cette jolie maison semble ne plus rien signifier pour Natasha. «On s’est tous retrouvés sous antidépresseurs. On s’entendait la nuit errer dans les couloirs.» Son mari est à l’AI. «Il est détruit, je ne sais plus quoi faire.» Elle veut être forte pour ses deux enfants. «Cela fait seulement quelques mois qu’Igor peut enfin parler de projets, d’envies.» Lui qui s’est retrouvé comme amputé. «Il m’a dit: «Maman, la moitié de moi est morte avec Ana.» Aux anniversaires, une question douloureuse se pose: doit-on fêter Igor ou aller au cimetière? «C’est ainsi qu’on s’est retrouvés à aller chercher le monument pour la tombe d’Ana le jour des 18 ans d’Igor.» La famille a pensé à déménager. Puis a renoncé. Car peut-être que le jardin accueillera un jour des petits-enfants, maigre lueur d’espoir pour la famille. Et la chambre d’Ana est devenue un lieu d’apaisement pour sa mère. «J’y vais souvent. Chaque semaine je change les draps. J’achète des bougies et des fleurs pour l’égayer.» Elle rit un peu nerveusement. «Une obsession…» avant d’expliquer: «Les bougies, c’est presque devenu une obsession, c’est tout ce que je peux encore offrir à Ana.»