Un petit locatif sans vie et sans âme, dressé entre une vieille croix de pierre et une chapelle, à la sortie du village de Courtemaîche (JU). Au dernier étage, le temps semble s’être figé. Sur une table du salon, les photos de Krystal, une fillette qui souriait à la vie. A côté, son urne funéraire et quelques bougies. Le regard las, les yeux remplis d’une infinie tristesse, Christelle Voisard est une maman anéantie, qui n’a plus que son chagrin et ses larmes. Et le remords de n’avoir pas pu pressentir l’inexorable dérive de la nounou de sa fille, Françoise, 60 ans, devenue trop attachée et trop amoureuse de cette petite gamine de 12 ans. Christelle lui faisait confiance, elle l’a trahie, de la plus ignoble des façons: en se donnant la mort et en emportant Krystal avec elle dans son dernier voyage.
C’était le 30 juin dernier, au petit matin, à Thononles-Bains, le long du chemin de Morcy, au troisième étage d’une des HLM de la Versoie. La meurtrière s’est levée au petit matin, a fermé volets et fenêtres, avant de craquer une allumette dans l’armoire à habits du vestibule. La petite Krystal ne se doutait de rien. Elle dormait à poings fermés dans la chambre à coucher. Françoise s’est ensuite allongée à ses côtés, en attendant la mort. Son mari, Georges, 70 ans, paralysé par un mal de dos, était cloué sur son lit, dans une chambre voisine. Seul le chien Obélix, le berger allemand offert à Krystal, tapi sur le carrelage de la cuisine, a miraculeusement survécu – la fumée étant moins dense au niveau du sol. Une voisine, alertée par les odeurs, a appelé les pompiers. Mais c’était trop tard. Georges a été retrouvé recroquevillé sur son lit, comme s’il avait cherché à fuir, Françoise a expiré sur une civière au pied de l’hélicoptère des secours. Transportée à l’hôpital de Genève, la petite Krystal, elle, privée d’oxygène trop longtemps, ne survivra que quelques heures.
ÉGOÏSME ET JALOUSIE
«Quand la police m’a téléphoné pour m’annoncer le drame, raconte Christelle, la maman de Krystal, j’ai tout de suite dit aux enquêteurs: «Pas la peine de chercher, c’est elle qui l’a tuée, tuée par jalousie.» Je crois qu’elle sentait que tout lui échappait…» Car la mort de la petite Jurassienne, c’est d’abord l’histoire d’un drame de l’égoïsme et de la solitude où le passionnel se mêle à l’irrationnel des sentiments. Françoise avait été durant cinq ans la gardienne de jour de Krystal lorsque celleci était bébé et que ses parents vivaient en France, à Amphionles-Bains, et travaillaient à Genève. «J’avais cherché une nounou et demandé une liste de nourrices à la commune, se souvient Christelle. Il y avait au moins 300 noms, j’avais passé en vain des dizaines de coups de fil, mais tout était complet. Puis j’avais repris la liste, mais à l’envers cette fois, en partant de la lettre Z. J’arrive à la lettre R. Je compose un numéro. Une femme me répond qu’elle n’a fait aucune demande. C’était une erreur des services de la ville, ils avaient inversé un chiffre dans le numéro. J’avais atterri chez une inconnue, une certaine Françoise Bimet, à Thononles-Bains. Au téléphone, elle m’avait paru sympathique, on avait discuté, je lui avais exposé mon problème et elle m’avait dit qu’elle était prête, avec son mari, à garder mes enfants. On s’était rencontrés, puis on leur a fait confiance. Très vite, nous sommes devenus très proches. Ils étaient comme des grands-parents avec mes deux enfants…»
ELLE LA SURVEILLAIT EN PERMANENCE
Puis la famille Voisard est retournée vivre dans le Jura, dans la vallée de l’Allaine, à quelques kilomètres de Porrentruy. «Mais on a continué à se voir, poursuit Christelle. On allait chez les uns ou chez les autres. Françoise et Georges étaient adorables, emmenaient les enfants à la pêche, ils leur apportaient des cadeaux…» En 2007, Christelle se sépare de son mari, avec lequel elle reste en bons termes, et vit désormais avec un nouveau compagnon, Christian. L’entreprise, près de Montbéliard, où il travaille périclite. Ils envisagent alors de retourner vivre sur les bords du Léman. En attendant, on décide de scolariser la petite à Thonon-les-Bains, elle qui rencontre par ailleurs des problèmes récurrents avec son instituteur à Courtemaîche. Elle fait sa rentrée scolaire en septembre 2008 à l’école de la Grangette, à 200 mètres de chez Françoise et Georges, où elle loge tout naturellement, provisoirement, en attendant l’arrivée de sa maman et de son compagnon – qui ne se fera finalement pas, l’entreprise de Christian échappant de justesse à la faillite quelques mois plus tard. Krystal prend des cours de théâtre qui lui permettent de surmonter sa timidité. Elle semble heureuse et épanouie. Mais, dès lors, tout va inexorablement dégénérer.
«Je lui ai dit: «A dans trois semaines, je t’aime»
Christelle Voisard
«Maintenant qu’elle vivait avec ma fille, Françoise n’était plus sa nounou, elle devenait sa maman, explique Christelle. Krystal prenait de plus en plus de place dans sa vie. Elle essayait lentement de nous séparer. Elle la surveillait quand elle me téléphonait, elle ne voulait pas qu’elle me parle trop longtemps. La petite était obligée de m’appeler quand Françoise n’était pas là. Le 4 juin dernier, mon fils Gaétan fêtait ses 17 ans. On a voulu faire une surprise à Krystal en passant le week-end dans un camping, à côté de Thonon. Elle était folle de joie. Le vendredi, on a mangé chez Georges et Françoise. Lui souffrait le martyre, il ne pouvait plus se lever à cause d’arthrose à la colonne vertébrale. Françoise m’a dit: «Je ne veux pas de légume chez moi, s’il reste comme ça, je le mets dans une maison et je pars.»
Françoise sent que tout lui échappe. Elle est jalouse, minée par la maladie de son mari, dépitée par le départ à venir de Krystal. Elle sait que bientôt, elle va se retrouver seule… «Elle avait très mal réagi quand on lui avait annoncé que Krystal allait revenir vivre avec nous en Suisse, précise Christelle. Son visage s’était décomposé. Ma fille lui avait dit devant tout le monde: «T’es une grande jalouse! Tu piques des colères à chaque fois que j’appelle maman.» Françoise s’était défendue: «Ce n’est pas vrai, tu dis n’importe quoi!» Peu après, j’avais pris Krystal à part en lui confiant: «Dans trois semaines, c’est la fin des cours, tu rentres à la maison et c’est terminé.» Elle ne voulait pas partir tout de suite car elle préparait un spectacle pour la fin de l’année scolaire et elle voulait absolument y participer. En la quittant, je me rappelle lui avoir dit: «A dans trois semaines, je t’aime. Appelle-moi s’il y a un problème.» C’est la dernière fois que l’ai vue vivante…»
PETIT DIAMANT
«Comment aurais-je pu me douter de ce qui allait se passer?» lâche Christelle dans un souffle. «J’ai la haine contre cette femme, dont la police m’a appris depuis qu’elle avait fait plusieurs tentatives de suicide dans le passé. J’aimerais qu’elle soit encore en vie pour la massacrer. Je ne lui pardonnerai jamais.» La semaine dernière, dans la petite église de Courtemaîche, les proches et les amis ont rendu un dernier hommage à Krystal. La fillette a été incinérée: «J’ai entendu parler d’une technique qui permet de compresser les cendres en un beau diamant, conclut la maman. J’aimerais bien faire ça avec ce qu’il me reste de mon petit amour. Pour qu’elle ne me quitte jamais.»