Dès qu’elle l’a vu sortir son pistolet, Marina s’est mise à courir. Elle ne s’est pas retournée. Une seule idée l’obsède: fuir. Mais elle n’y parviendra pas. Ivre d’alcool et de colère, l’homme a tiré. Le bruit de la détonation a résonné entre les immeubles. Les yeux bleus de la jeune fille de 15 ans se sont figés. La balle de 9 mm l’a frappée en pleine tête, par l’arrière. Foudroyée, elle est tombée d’un coup sur le béton froid d’un préau d’école du Petit-Lancy (GE). Depuis ce terrible dimanche 3 octobre, Marina n’a pas rouvert les yeux, plongée dans un coma artificiel. Placée aux soins intensifs des HUG, elle se bat pour vivre, veillée par son père et ses proches. «C’est une battante, elle s’en sortira», tentent de se rassurer ses amis, qui se relaient devant l’hôpital. Marina n’at-elle pas déjà surmonté tant d’épreuves, comme le décès de sa mère il y a quelques années? Mais cette nouvelle bataille s’annonce des plus ardues. Le projectile a touché le cervelet de l’adolescente. Les médecins craignent de lourdes séquelles, comme des pertes de la vue et de l’ouïe.
Son combat pour vivre suscite une vive émotion. Sur Facebook, plus de 4000 internautes se sont inscrits sur un groupe de soutien. Nombreux sont ceux qui ne la connaissent pas mais qui se sentent concernés, dont de nombreux parents. Le rappeur genevois DLN lui a même consacré une chanson poignante intitulée Reviens-nous… Enfin, samedi, à l’invitation de jeunes du quartier, près de 150 personnes se sont réunies sur la place du 150e, à Onex, non loin du lieu du drame, pour dire non à la violence. «La population est choquée, confirme, visiblement ému, le conseiller administratif de la commune de Lancy, François Lance, présent à la manifestation. Ce sont pourtant des quartiers où il fait bon vivre.» Une question revient: comment une telle chose a-t-elle été possible? Dans le voisinage, on a beaucoup parlé d’un homme qui disjonctait face à un groupe de jeunes qui faisait trop de bruit. Il n’en est rien. L’histoire est bien plus sordide, plus triste.
«Dès qu’on a vu le pistolet, on s’est enfuis»
Hassan, 23 ans
Tout commence donc un dimanche ensoleillé. Il est bientôt 19 heures. Un groupe de cinq filles profite de la fin du week-end dans le préau de l’école de la Caroline. C’est l’endroit où aiment se retrouver les jeunes du quartier. Ça rigole, ça écoute du rap. Soudain, Toni*, un Suisse de 29 ans, un «vieux» qu’ils ne connaissent pas, s’approche, une bière à la main. Il sent l’alcool. Il commence à faire des avances à Marina. Il est grossier. Les ados lui demandent de «dégager». C’est le râteau. Mais le dragueur éconduit insiste. Des insultes sont échangées. «Sale pute», finit-il par lâcher. L’une des amies lui crache alors dessus. L’homme prend à la gorge Marina. Les copains des filles arrivent. La situation dégénère. Les ados bousculent Toni, qui finit par partir, ruminant sa rage. Il avouera plus tard aux policiers qu’à cet instant il s’est senti «humilié».
Pour les jeunes, l’incident est clos. Certains rentrent d’ailleurs tranquillement à la maison. Mais pas pour Toni. De retour chez lui - il vit avec ses parents dans l’immeuble voisin de l’école -, l’homme prend le pistolet qu’il a acheté il y a quelques mois. Il va leur montrer. Il retourne dans le préau. Les jeunes ne sont plus que quatre, deux filles et deux garçons. Qu’importe, Toni brandit l’arme et vise le groupe. «Dès qu’on a vu le pistolet, on s’est enfuis», raconte Hassan, 23 ans. Les ados décampent. Toni a gagné. Pourtant, il tire, une seule fois.
«Marina, c’est une battante. Elle s’en sortira»
Une amie
A-t-il voulu leur faire peur? Ou a-t-il visé pour tuer? Reste que la balle lacère la joue de Hassan (il a aujourd’hui une cicatrice de 15 centimètres) et finit par faucher Marina qui court devant. A la suite de la détonation, la police reçoit de nombreux appels d’habitants du quartier. Les agents arrivent rapidement et trouvent Toni, l’air perdu, toujours à côté de sa victime. «Il était encore là quand je suis arrivé, entouré de policiers», se souvient Rafael*, le petit ami de Marina, accouru sur place après qu’un ami l’eut averti qu’elle «gisait par terre couverte de sang». Il ne veut pas trop parler, sous le choc. Le jeune homme évoque le père de Marina «totalement détruit» et confie que lui non plus n’arrive plus à dormir. Il ne peut qu’espérer.
Depuis son arrestation, Toni, lui, dort à la prison de Champ-Dollon, sa détention préventive ayant été prolongée de trois mois par la chambre d’accusation. Il est aujourd’hui inculpé de tentative d’assassinat (pour la juge d’instruction Josepha Chevallaz, le fait qu’il soit rentré chercher son arme implique une préméditation), mise en danger de la vie d’autrui et lésions corporelles graves. Son avocat, Philippe Girod, assure que celui-ci est en train de se rendre compte de la portée de son acte. Mais comment comprendre ce geste, d’une telle gravité, d’une telle violence? Une partie de l’explication se trouve dans le parcours de Toni, un individu à la dérive.
«C’est un cocktail de malaise social, de médicaments, d’alcool et d’arme»
Philippe Girod, avocat du tireur
Ancien toxicomane, accro aux drogues dures, le Genevois vit depuis dix ans sous antidépresseurs, notamment le Xanax. «Cela fait des années que nous le tirons en avant», reconnaît son père, devant la porte de l’appartement familial. Il raconte ce fils, «pas un mauvais gars», vendeur de poisson en grande surface, «brisé» lors du rachat de son entreprise et de la restructuration qui s’est ensuivie. En juillet dernier, ce père reprend espoir lorsque «son garçon» décroche le travail de ses rêves, agent dans une société de sécurité privée. «C’est ce qu’il aimait faire.» Mais un mois plus tard, à la suite de la plainte d’un client, la direction lui signifie que son contrat ne sera pas prolongé à la fin de son temps d’essai, prévu mi-octobre. Il vit très mal cet échec. Ce week-end des 2 et 3 octobre, il attendait un coup de fil de son chef qui lui confierait une toute dernière mission. Mais le téléphone ne sonnera jamais. Dimanche après-midi, pour oublier, il le passe à écluser des bières (il aura 1,36‰ d’alcoolémie au moment de son arrestation). La suite est connue. «On peut parler d’un cocktail explosif de malaise social, de médicaments, d’alcool et d’arme», commente Me Philippe Girod.
Dans ce contexte, l’expertise psychiatrique risque d’être déterminante en vue du procès. Un jugement qui paraît pour l’heure bien loin en comparaison du combat de Marina pour vivre. Dans sa chanson, le rappeur DLN parle de cette «jeune fille aux yeux bleus qui ne méritait pas ça» et de ce «dimanche ensoleillé, où tout allait bien, loin de s’imaginer que nos sourires auraient une fin».
* Prénoms d’emprunt.
«Il y aura toujours plus de situations à risque»
Pour Philip Jaffé, psychothérapeute, le drame s’inscrit dans le contexte d’une certaine désolidarisation sociale.
Meurtre des Pâquis, forcené de Bienne, Petit-Lancy: à chaque fois ce sont des personnes à la dérive qui disjonctent. Doit-on s’attendre à toujours plus de cas?
Intuitivement, je répondrai oui, il y aura toujours plus de situations à risque. Nous vivons une désolidarisation sociale, une perte du vivre ensemble. Certaines personnes esseulées ne sont plus capables de gérer les difficultés et les vexations inhérentes à cette société qui se durcit et qui voit la violence se banaliser.
Qui sont ces personnes?
Ce sont des jeunes désocialisés qui ont connu des difficultés scolaires et qui s’insèrent avec fragilité dans la vie professionnelle. Souvent, ils ont touché un peu aux drogues ou aux médicaments.
C’est un peu le profil du tireur du Petit-Lancy.
C’est vrai. Dans son cas, je suis aussi frappé par son attrait pour les armes et pour les métiers de la sécurité. Cela dénote un besoin de compenser une fragilité intérieure par une apparence extérieure, notamment au travers de l’uniforme. D’ailleurs, quand il s’est senti écrasé face à ce groupe de jeunes, il n’a eu d’autre réaction que d’aller chercher son pistolet, l’arme la plus létale, pour se remettre en position de force.
La violence verbale du groupe de jeunes a-t-elle pu jouer un rôle dans sa réaction?
Il est évident que les jeunes d’aujourd’hui ont un langage violent, qui n’est souvent pas compris par les adultes. Mais, dans ce cas, ce n’est pas l’élément central. Ils ont eu même une réaction normale de défense quand cet intrus s’en est pris à une fille du groupe. Et je remarque qu’ils l’ont «juste» bousculé, ils ne l’ont pas, par exemple, mis à terre et roué de coups. Non, le point crucial, c’est la fragilité de cette personne, de ses blessures qui l’ont rendue vulnérable. Personne n’aime se faire éconduire par une femme. Mais, pour lui, cette humiliation a été une de plus, celle de trop.
Peut-on détecter à l’avance ce genre de comportement?
C’est très difficile, surtout avec des services sociaux de l’Etat qui sont débordés et passent d’une urgence à une autre.
Les parents ont-ils un rôle à jouer?
En matière de prévention, je rappellerai juste quelques conseils de bon sens: ne jamais laisser passer un geste de violence extrême de la part de son enfant et, surtout, en cas de fragilité ou d’addiction, ne pas tolérer une arme à la maison.