C’est un oiseau avec des skis et des fixations. Un drôle de garçon né dans une ferme du Toggenbourg sans télévision et qui vole de-ci de-là, de la Norvège au Japon, de plus en plus loin, de plus en plus gaiement.
Ce samedi 20 mars, Simon Ammann, 28 ans, s’apprête à devenir champion du monde de vol à skis. Il mène largement le concours et s’élance du plus extrême des tremplins. Le monstre de Planica, en Slovénie, expulse ses hardis sauteurs plus de 200 mètres plus bas, devant une foule de spectateurs béats.
Neuf secondes en l’air
Ce jour-là, routes bloquées et ferveur mystique, ils sont 35 000 à guetter le petit aigle. Dans ce public, attentif et sûrement nostalgique, se tient le sauteur qui fut le modèle d’Ammann: le Saint-Gallois Walter Steiner, champion du monde de vol à skis en 1972 et 1977. Ils ne se connaissent pas, l’aîné vit en Suède.
Simon serre sa dernière boucle de chaussure. Ce qu’il vise, hormis la victoire, c’est le record du monde de distance. Les 239 mètres du Norvégien Romoeren, atteints en 2005. Cette année-là, le Finlandais Ahonen a certes sauté 240 mètres, mais il a explosé à la réception, s’est méchamment blessé. Un oiseau qui tombe, ça ne compte pas.
Ça y est, Ammann part. Là, le saut devient une histoire de mathématicien. Son cœur bat à 130 pulsations, ses skis accélèrent de 100 km/hen5 secondeset ce preux équipage quitte le nez du tremplin à 102,5 km/h. Un saut à Planica, c’est près de 9 secondes en l’air, dont 100 mètres à l’horizontale, avant de survoler la bosse et de plonger dans la fosse, interminablement, entre deux mondes. «Là, ça devient monstrueux», reconnaît l’ancien sauteur et actuel consultant TSR, Sylvain Freiholz.
«C’était le meilleur saut de toute ma carrière»
Simon Amman
Simon ne tremble pas. «Sur la piste d’élan, j’ai senti les skis aller. Ils bruissaient.» Au moment de décoller, il se sait déjà champion du monde. Le record? «Je fixais de toutes mes forces la ligne peinte sur le sol.»
Il tire, s’étire et se pose à 236,5 mètres. La deuxième longueur de tous les temps. Jamais il n’a sauté si loin. A 2,5 mètres du Graal. Peut-être à cause de l’élan rabaissé peu avant qu’il ne s’élance. «C’était le meilleur saut de ma vie», lâchet-il, sans regret. Il est champion du monde de vol à skis, double champion olympique, vainqueur de la Coupe du monde, idole d'un peuple, icône d'un lunetier.
«Ils sont à la masse...»
La Suisse romande possède ses femmes et ses hommes oiseaux. Yves Rossy, alias Fusionman, premier homme à traverser la Manche avec une aile à réaction, a observé les envolées d’Ammann d’un œil d’aigle. Epaté, très concerné. Il a été frappé par les similitudes. «Les bras écartés, les mouvements des mains en vol, la manière de stabiliser son corps: je retrouve la même position que moi. C’est à se demander si nous n’avons pas tous été oiseaux un jour. Cette position correspond à quelque chose d’instinctif, le petit enfant comme la grand-mère pourraient la réaliser.»
Fusionman se verrait-il sur un tremplin? «Oh non, ces sauteurs sont à la masse… Un athlète comme Ammann a moins droit à l’erreur que moi. Il passe d’une position de recherche de vitesse à une position de vol, il doit exécuter son mouvement pile au bon moment. Avec l’air qui arrive pardessus, j’aurais peur de partir en périlleux avant…» rit-il de son bon caractère de Vaudois bonhomme. Il hésite cependant: «… ou il faudrait allonger la cuillère et que je descende à plat ventre sur une luge…»
Cela dit, les parallèles existent. «L’an dernier, j’ai fait la connaissance du sauteur Freiholz. Nous avons tout de suite été sur la même longueur d’onde. Il m’a confié qu’il devait faire attention: il pourrait attraper le virus de la voltige en l’air. Nous sommes sur la même planète, avec des objectifs de la même pureté. Ça m’intéresserait de vivre ce que Simon vit.»
Rossy a son avis sur la période euphorique que traverse le Harry Potter des airs: «Il est dans une approche ludique, il s’amuse d’abord. Il a dû réaliser un gros boulot psychologique. Moi pareil: quand j’ai la niaque, quand je rigole avec les copains, tout marche d’enfer. Si je vais moins bien, je deviens lourd dans le vol.»
Qui des deux est le plus près de l’oiseau? «Simon s’en approche, mais son vol est trop court. Il faudrait sa vitesse avec des ailes sur le dos à 20 mètres du sol!»
«Un truc de fou»
Incroyable experte de base-jump, la femme choucas, Géraldine Fasnacht, a ressenti un «vrai plaisir» à regarder Ammann. «Il vit son rêve et ça lui va trop bien.» Elle a décelé chez lui les mêmes «recherches de gains et d’énergies en vol, moi avec les paumes dirigées vers le sol. Une semblable douceur dans les airs, la même importance du feeling, du bruit dans les oreilles qui nous renseigne.» Peu soupçonnée de couardise, elle ne se verrait cependant pas grimper sur un tremplin. «C’est un truc de fou. J’aurais trop peur de me faire mal. Mon parachute, je l’ouvre assez tôt pour atterrir tranquillement. »