Le numéro un mondial ne connaît pas la durée de son indisponibilité. S’il arrive à se remettre sur pied dans les deux semaines à venir, Roger souhaite effectuer son retour à la mi-mars, à Indian Wells. Sur son site internet, seule source d’information dès lors que les abonnés mobiles qui l’entourent restent invariablement inatteignables, le forfait du Bâlois fait l’objet de quelques lignes lacunaires. On y apprend que le recordman des victoires en Grand Chelem (16), souffre d’une banale infection pulmonaire. Une grippe, en somme. Porcine ou saisonnière, ça n’a guère d’importance. Problème: dans une brève interview accordée au Blick, le champion, dont la fortune culmine à environ 150 millions de francs, confie que son absence des courts pourrait atteindre six semaines. Alors, forcément, six semaines pour une grippe, cela alimente les spéculations et engendre quelques inquiétudes. A tort? Espérons-le. A un peu plus de cent jours de dépasser Pete Sampras au classement du joueur ayant passé le plus grand nombre de semaines au rang de numéro un mondial (286), cette période de repos supplémentaire semble même tomber à pic rapport à l’objectif secret que notre immense s’est fixé pour 2010: devenir le troisième joueur de l’histoire à réaliser le Grand Chelem. Alors, maladie diplomatique, simple incident de parcours ou faut-il s’inquiéter pour Rodgeur? Que se cache derrière la phrase «ne connaît pas la durée de son indisponibilité?» Essai de décryptage.
1 Une bonne grippe, une pneumonie ou une angine de forme
Avant de se mettre au repos forcé, le numéro un mondial a donné quelques explications sur la nature de ses problèmes. Les premiers symptômes de son infection sont apparus le mardi 16 février, à Dubaï, en pleine préparation du tournoi émirati. «J’ai soudain été pris de frissons et de tremblements. Je me suis senti fébrile, fatigué. Je ne pouvais plus respirer normalement et je ressentais des douleurs aux articulations», a confié le Bâlois. Les signes typiques d’une bonne grippe, selon Jean-Pierre de Mondenard, médecin du sport. «La soudaineté des symptômes est caractéristique. Vous pouvez écrire dans votre agenda l’heure exacte à laquelle la grippe s’est déclenchée.» Spécialiste FMH en médecine générale et médecine tropicale, accessoirement fan de tennis et de son Mozart, Daniel Dufour n’écarte pas le risque d’une infection plus sérieuse. «Je n’ai bien sûr pas vu Federer, mais ces symptômes peuvent également être annonciateurs d’une pneumonie ou d’une bronchopneumonie», estime le médecin genevois, avant de poursuivre. «Celles-ci peuvent être d’origine virale, bactérienne ou même, selon la médecine chinoise, être provoquées par une surdose d’émotions que le sujet aurait accumulée plutôt que de la libérer, en pleurant notamment. Les trois sont ennuyeuses, même si la forme virale et émotionnelle s’avère souvent plus légère et ne nécessite pas la prise d’antibiotique. Cela dit, elles affaiblissent toutes l’organisme et le rétablissement complet, selon les individus, n’est atteint qu’après un à deux mois de traitement et de repos.»
Médecin du sport réputé, Jean-Pierre de Mondenard évoque pour sa part l’hypothèse d’une angine de forme, un mal qui guette les sportifs de très haut niveau. Explications: «En plus de la fatigue liée aux déplacements, aux décalages horaires et aux matchs, rester constamment au top de sa condition physique et mentale engendre une suractivité qui provoque une baisse des défenses immunitaires. Un sportif au sommet de son art est trois fois plus exposé aux virus qu’un individu normal.»
2 Un virus contracté lors de son récent voyage en Ethiopie
Depuis l’annonce de son renoncement, certains, à l’image de Jürg Vogel, responsable de la rubrique tennis de la NZZ et membre du comité des Swiss Indoors de Bâle, soupçonnent que le vainqueur du dernier Open d’Australie souffre d’une infection contractée lors de son récent voyage en Ethiopie pour le compte de sa fondation. «Le fait que le mal se soit déclaré quelques jours après son retour est en tout cas troublant», relève le journaliste, régulièrement en contact avec la star. Nik Niethammer ne partage pas cette inquiétude. Le rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte, qui a accompagné Federer à Addis-Abeba, est catégorique: «Roger était avec son père Robert et un membre de l’ATP. Il était en très grande forme et a pris toutes les précautions requises. De plus, il n’a pas séjourné en Ethiopie. Arrivé en jet privé de Dubaï le 12 février à 10 h 40, il s’en est retourné le soir même, à 19 h 30. Il a certes serré des centaines de mains mais a pris soin de les désinfecter à plusieurs reprises. Il a bu énormément d’eau qu’il avait emmenée avec lui et n’a mangé que deux bouchées de pain azyme au cours d’un repas», raconte Nik Niethammer, en ajoutant que Mirka, l’épouse du champion, souffrante, n’a pu accompagner son mari. «Je crois qu’elle était grippée. Les jumelles aussi d’ailleurs.»
«Je ne suis pas inquiet. Roger reviendra très vite»
Arnaud Boetsch, ancien champion français
Spécialiste des maladies tropicales, Daniel Dufour estime de son côté que les risques du Bâlois d’avoir contracté une infection de type malaria sont quasi nuls. «Il n’est pas resté suffisamment longtemps et les symptômes qu’il présente sont très différents. Le temps d’incubation du paludisme jusqu’à l’apparition des premiers symptômes, une fièvre récurrente, est d’environ deux semaines», rapporte le praticien du bout du lac, en écartant également l’hypothèse d’une tuberculose. «Comme presque tous les Suisses, Rodgeur a sûrement été vacciné.»
3 Une rechute de la mononucléose
Les frissons, les douleurs musculaires, la fièvre, la fatigue. Ces symptômes révélés par Federer pourraient réveiller de douloureux souvenirs chez ses supporters: ceux du terrible passage à vide et des doutes que ce dernier a fait naître après la mononucléose dont a été victime le numéro un mondial en 2008. Que les fans se rassurent. Bien que Rodgeur vivra avec le virus dormant dans son sang jusqu’à la fin de ses jours, il est désormais au bénéfice d’anticorps qui le mettront à l’abri d’une rechute, par ailleurs rarissime. «Lorsque cela se produit, c’est une réactivation de la maladie due à des soins inappropriés, pas une rechute. Concernant Federer, à la lumière de sa formidable saison 2009, on peut sans autre écarter cette hypothèse», affirme Jean-Pierre Mondenard.
Autre constat réjouissant, celui que le magazine américain Forbes a désigné comme la 27e célébrité la plus puissante de la planète, jouit d’une santé de fer. La preuve, en treize ans de professionnalisme (premier match à Gstaad en juillet 1998), il n’a abandonné qu’à une seule reprise en plus de 850 matchs: en 2008, à Paris, vaincu par des douleurs au dos. Un problème qu’il doit gérer et qui surgit après une demi-heure de conduite par exemple. «Mon style de jeu m’aide. Généralement, c’est moi qui décide des points, qui impose les courses à l’adversaire. Quand Nadal met quarante-cinq minutes à gagner un set, je peux le faire en trente. Et puis j’ai travaillé très fort physiquement quand j’étais junior pour me fabriquer une armure», confiait-il récemment au site internet Slate.fr.
4 Une maladie diplomatique
«Jamais Rodgeur ne ferait ce genre de spéculations même si, à bientôt 29 ans et depuis qu’il est père de famille, il a besoin de plus de récupération entre les grands rendezvous», assène Arnaud Boetsch, consultant à la rubrique tennis de France Télévision. «Je ne suis pas inquiet. Si son absence des courts ne dépasse pas deux ou trois semaines, ce qui est vraisemblable d’après mes échos, Rodgeur renouera sans problème avec la compétition. Audelà, cela rendrait évidemment son retour plus aléatoire», enchaîne l’ancien numéro 12 mondial. Tout en consentant que Federer n’a pas grand-chose à perdre en termes de points – ni à gagner – jusqu’à Roland-Garros, René Stauffer, auteur d’une biographie du Bâlois et journaliste au Tages Anzeiger, trouve carrément saugrenue l’idée de la maladie diplomatique. «Je l’ai senti très motivé après l’Australie et il a vraiment tout tenté pour participer au tournoi de Dubaï, qu’il affectionne particulièrement.» Un avis que partage pleinement Jürg Vogel, qui brandit de surcroît le nouveau point du règlement ATP donnant droit aux joueurs de renoncer à deux tournois par année sans justification. Pour lui, le forfait du Bâlois, qui passe le plus clair de son temps dans son luxueux loft de 600 m2 à Dubaï lorsqu’il n’est pas en déplacement, est donc bien lié à son état de santé. «Son génie ne l’autorise pas à se présenter diminué. Le niveau est tel qu’un Federer à 80% connaîtrait des problèmes face à une vingtaine de joueurs du circuit…»
La preuve par cinq
Ces virus qui ont perturbé la carrière de stars du tennis
Henri Leconte: année noire et dégringolade
Victime d’une mononucléose infectieuse au début de l’année 1986, et malgré de bons résultats à Roland-Garros et à Wimbledon, où il atteindra les demi-finales, Henri Leconte passera son temps à observer des pauses de récupération jusqu’au terme de la saison 1987 et dégringolera de la 6e à la 21e place mondiale.
Roman Valent: de champion junior à Wimbledon en 2001 à 1750e mondial
L’avenir devait lui appartenir après sa victoire londonienne. Hélas, le Zurichois est terrassé par une mononucléose infectieuse. Un séjour à l’hôpital puis six mois d’arrêt brisent sa dynamique du succès et sa confiance. Neuf ans après, à 27 ans, il galère à la 428e place mondiale après s’être retrouvé 1750e.
Justine Hénin: trois mois qui ont failli tout changer
2004: vainqueur de l’Open d’Australie, la Belge tombe dans un trou incroyable, rebondit aux JO en juillet, mais rechute et perd sa place de numéro un mondiale en automne. La Faculté diagnostique un cytomégalovirus. Totalement dénuée de force, elle confie dormir dix-huit heures par jour. Une infection parasitaire.
Arthur Ashe: fin de carrière prématurée
Avec trois victoires en Grand Chelem et une deuxième place à l’ATP en 1976, Arthur Ashe a marqué le tennis mondial au point de donner son nom au court central de Flushing Meadows, l’antre de l’US Open. Des problèmes cardiaques et le virus du sida le contraignent à mettre prématurément un terme à sa carrière en 1980.
Martina Navratilova: avertissement sans frais
Quatorze victoires en Grand Chelem, 331 semaines numéro un mondiale entre 1978 et 1990. Une domination qui aurait pu s’arrêter net en 1982, quand la championne américanotchèque se retire de la compétition à cause d’une mystérieuse maladie qui la laisse sur le flanc: la toxoplasmose, infection touchant les animaux et les êtres humains.