Réalisatrice, photographe et journaliste, la Genevoise Eileen Hofer vit en observatrice avertie le 63e Festival de Cannes. Son septième, le premier pour «L’illustré», qu’elle a couvert polaroïd en main.
C’est ma septième visite sur la Croisette, et aucune envie de divorcer de ce festival, unique dans sa façon de mêler paillettes et réalités politiques. Dans la queue pour voir le Robin des Bois de Ridley Scott en ouverture, on se scandalise de l’absence du membre du jury iranien, Jafar Panahi, emprisonné dans son pays alors qu’en coulisses, les petites mains s’affairent pour créer le glamour cannois. Dans les étages du Martinez, suite Swarovski, le styliste Jean-Claude Jitrois règle lui-même les derniers détails de la robe de son égérie Sarah Marshall, tandis que les coiffeurs Franck Provost s’entrechoquent dans les ascenseurs, prêts à finaliser le chignon parfait des stars américaines. Au quatrième étage, on chuchote devant les gardes du corps, taillés dans de l’acier, du joaillier suisse De Grisogono. La suite est transformée en coffre-fort. Ses diamants et pierres précieuses se retrouvent le soir, brillant de leurs mille feux sur Naomi Campbell ou Eva Longoria. Pour cinq minutes d’euphorie sur le tapis rouge, les célébrités, entourées de leurs agents et attachés de presse, consacrent la journée à cette préparation.
FRISSON QUÉBÉCOIS
Il est vrai qu’à Cannes les réputations se font et se défont à la vitesse du vent. Les polémiques également. Deux films font réagir: Carlos, biopic de cinq heures et demie sur le terroriste signé Olivier Assayas, et le Hors la loi de Rachid Bouchareb, en lice pour la Palme d’or, qui raconte le destin de trois frères à travers les tumultes de l’histoire franco-algérienne.
Mais le festival, c’est avant tout une histoire d’amour. Celle que de jeunes réalisateurs en devenir vouent à leurs grands maîtres, qui se bousculent au portillon de la sélection Un certain regard. Manuel de Oliveira, du haut de ses 101 ans, présente L’étrange affaire Angelica. Il y a Godard ou plutôt, il n’y a pas eu Godard, (Film Socialisme) et le jeune et déjà incontournable Xavier Dolan (21 ans) est lui, bien là. Le Canadien explose l’écran avec Les amours imaginaires, sorte de Jules et Jim à la sauce québécoise. Dans dix ans, il sera encore possible de se rappeler ses débuts mal assurés à Cannes. Un cinéaste est né sous nos yeux. Mince, que de frissons!
A l’autre bout de la Croisette, la Quinzaine des réalisateurs est le repère des adeptes de cinéma radical. Le Suisse Jean-Stéphane Bron y présente Cleveland contre Wall Street. Mais l’événement, c’est Benda Bilili!, un film sur les déboires d’un orchestre mêlant musiciens handicapés et enfants des rues de Kinshasa.
A la fin de la projection, les dix troubadours africains en chaise roulante et cintrés pour l’occasion dans des smokings signés Agnès B. savourent, les larmes aux yeux, les applaudissements d’une salle comble. La magie du septième art a fait de Cannes sa cour des miracles.
LA QUÊTE DU BON PLAN
La nuit tombée, après quatre films vus par jour, le stress retombe et les coupes se remplissent de champagne. Les invitations aux prestigieuses soirées s’échangent au marché noir des clubbers. On navigue de la terrasse du White Palm, où la soirée du film Rubber, de Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, est à son top, au yacht d’Arte sur lequel se succèdent les réalisateurs internationaux. Et puis la soirée secrète du festival approche et les appels fusent… C’est à celui qui connaît le mieux la responsable de la vodka Belvédère qui pourra soupirer de bonheur en reconnaissant son nom sur la liste des invités du concert archiprivé de Grace Jones au Baron… Affaire à suivre!
UNE DÉMARCHE ORIGINALE
Journaliste, Eileen Hofer réalise des courts
métrages. Racines, diffusé sur Arte et la TSR, est montré dans 70
festivals et a gagné douze prix; Le deuil de la cigogne joyeuse a reçu
le prix Suissimage du meilleur court métrage suisse de la relève à
Soleure et est actuellement sur les écrans romands, en première partie
du film Chaque jour est une fête.
Eileen vient de terminer le tournage, à Genève, de Soap Opera in Wonderland, avec notamment Linda de Souza.
MATHIEU AMALRIC HOMMAGE ET STRIP-TEASEUSES
L’acteur fétiche
du cinéma d’auteur signe Tournée, son troisième long métrage, présenté
en compétition officielle. Mathieu Amalric y campe un producteur
fatigué par la tournée de strip-teaseuses new burlesque qui fait
fantasmer la France. De petites villes en scènes de théâtre de seconde
zone, l’humour des numéros et les rondeurs des filles enthousiasment le
public. Malgré le manque d’argent, les showgirls, qui incarnent leur
propre rôle dans le film, inventent un monde extravagant de fantaisie,
de chaleur et de fête. Amalric rend aussi hommage aux producteurs
indépendants. Marqué par le suicide d’Humbert Balsan, l’un d’entre eux,
le cinéaste construit son personnage autour d’un mythe encore vivant,
Paolo Branco, producteur pirate au grand cœur et aux poches souvent
vides: «Paolo est du genre à miser au casino le reste de l’argent qu’il
a pour pouvoir assurer la fin du tournage du film dont il s’occupe. Je
pensais à lui en créant mon personnage. Je voulais qu’il porte
notamment la même moustache.»
LIO LA NOUVELLE STAR DU GRAND ÉCRAN
Vendredi. Déjeuner de
l’équipe du film Poison violent, de Katell Quillévéré, sur le bateau
d’Arte, où Lio accepte, enthousiaste, de prendre la pose pour un
polaroïd. Dans ce premier film subtil présenté à la Quinzaine des
réalisateurs, la chanteuse et jurée de l’émission Nouvelle star campe
une mère, effondrée par l’abandon de son mari, qui trouve refuge auprès
d’un prêtre et ami d’enfance: «Il est question ici du poison présenté
par la religion catholique comme étant la femme et son corps qu’il faut
bafouer. A mon avis, saint Paul de Tarse devait être impuissant!
C’est
pour
cela qu’il a voulu faire croire ces horreurs. Etant moi-même une
maman, je n’ai pas envie de raconter ces histoires à mes enfants.» A
ses côtés, Michel Galabru se défend dans un rôle de grand-père
résolument athée. «Je suis catholique parce que mes parents l’étaient,
mais quand on regarde la chaîne alimentaire, on voit bien qu’il n’est
pas question de s’aimer les uns les autres, mais de se bouffer les uns
les autres», raconte-t-il, toujours truculent.
SARA FORESTIER ACTRICE, BELLE ET REBELLE
Malgré sa situation
exceptionnelle, la piscine de la terrasse UGC n’attire personne. Les
pluies diluviennes ont cessé de tremper le sud de la France mais le
temps reste froid. De fait, la jeune actrice française frissonne. «Je
suis morte, j’enchaîne ma vingtcinquième interview aujourd’hui!
Heureusement que je pars après en vacances.» Sara Forestier présentait
Le nom des gens, de Michel Leclerc, une histoire d’amour entre un
adepte du principe de précaution et une activiste délurée,
mi-Française, mi-Arabe, qui prône la mixité dans tous les sens du
terme. Pour la projection de ce film d’ouverture de la Semaine de la
critique, un invité inattendu s’était glissé dans la salle et sur
l’écran. Lionel Jospin s’est amusé au jeu d’acteur. Sara applaudit:
«C’était surprenant de le voir figurer dans le casting de ce film. J’ai
trouvé culotté et admirable de sa part d’accepter ce rôle.» Dans cette
comédie qui se veut résolument anti-sarkozyste, l’ancien premier
ministre a écrit lui-même son texte où il rit de son échec politique.
JEAN-STÉPHANE BRON UN
HELVÈTE SUR LA CROISETTE
Vague
d’applaudissements pour le très attendu documentaire Cleveland versus
Wall Street, du Vaudois Jean-Stéphane Bron, lors de sa projection à la
Quinzaine des réalisateurs. Rencontré sur une terrasse ensoleillée à
quelques mètres du vieux port, le cinéaste revient sur le sujet ardent
des subprimes aux Etats-Unis. Il met en scène un procès dans lequel un
avocat de Cleveland assigne en justice les banques de Wall Street,
qu’il juge responsables des saisies immobilières qui dévastent sa
ville. Dès lors défilent au barreau les victimes de cet engouement
financier. «Pour les convaincre de témoigner dans le film, j’ai fait
comprendre à ces personnes, pour la plupart expulsées de leur maison,
qu’il était important que les millions d’autres victimes de la crise
financière disséminées dans le monde puissent s’identifier à eux.
Quant
au
broker, qui en somme tient le rôle du méchant, il a voulu témoigner
par repentance, par besoin de se libérer d’un lourd poids.» Et de
conclure, le regard dur: «Cleveland s’attaquant à Wall Street, c’est
l’éternelle histoire de David contre Goliath.»
BONUS WEB: L'INTERVIEW DE KRISTIN SCOTT THOMAS
«Plus impressionnée mais toujours grisée»
L’actrice franco-britannique, rencontrée dans le patio de Canal+ à la veille de l’ouverture du festival, est la maîtresse de cérémonie cette année à Cannes.
Trac
Lors des répétitions, je me suis rendu compte que je n’étais plus impressionnée par la taille de la salle. Lorsque j’ai ouvert le bal la première fois, en 1999, je tremblais comme une feuille avant de monter sur scène. Aujourd’hui, je me sens à l’aise, même si je sais que le monde entier sera focalisé sur ces deux cérémonies.
Préparation
Mon discours a été écrit avec l’aide précieuse d’un scénariste et souffre continuellement de modifications. J’espère que je n’aurais pas trop à improviser!
Cinéma
J’ai adoré être jurée à Cannes. Nous étions enfermés du matin au soir dans les salles de projections; c’est grisant de voir autant de films en si peu de jours.
Glamour
Je suis comme un enfant, fascinée devant les merveilleuses robes et les bijoux que l’on nous propose de porter pour la montée des marches. Quoi de plus agréable que de se transformer en princesse?
Premier souvenir
Ma première montée des marches et cette seconde durant laquelle le réalisateur, ému, m’a lancé un regard complice. Et puis la salve d’applaudissements qui a suivi la projection. C’est une sensation unique.
Projets
Etant bilingue, je travaille doublement et navigue entre deux continents. Cette semaine, je rejoins Ethan Hawke pour le tournage à Paris de La femme du 5e, sous la direction du cinéaste polonais Pawel Pawlikovsky.
E. H.