Des kilos de miel, des centaines de dessins, des carottes, des fruits, du poisson, des mandarines, même des pralinés faits maison: Finn, l’ours de Berne blessé par un policier après avoir attaqué un jeune handicapé mental qui s’était introduit dans le nouveau parc de la capitale, est assailli de témoignages de sympathie. «Gute Verbesserung» «Bon rétablissement», les vœux pleuvent sur le plantigrade. Dans la boutique de souvenirs du parc, une table a été dressée dans une ancienne cage avec tous les présents reçus. Aux barreaux, contre les murs, des dessins sont affichés. «J’ai reçu plus de 500 e-mails, des centaines de lettres», raconte Bernd Schildger, le directeur du parc animalier. Sur le comptoir de la boutique, Walter Bosshard, le gardien-chef, trie d’ailleurs le courrier du jour.
La Suisse entière semble pleurer sur le sort de l’ours bernois. Alex, le handicapé mental de 25 ans qui s’est jeté dans le parc ce fatidique 21 novembre, se remet de ses blessures après deux opérations (lire encadré). Alors, exagérés, ces témoignages de compassion pour l’animal? «Non, estime Bernd Schildger. Je le ressens plutôt comme le signe que l’homme est de plus en plus éloigné de la nature et que, de ce fait, il recherche le contact avec elle et l’animal. C’est le point de départ de cet amour des animaux. Le sens et le but des zoos, c’est justement de sensibiliser les gens à ce qu’est vraiment la nature, de montrer et expliquer comment un ours est en réalité. En revanche, pour moi, la frontière est clairement franchie quand on humanise l’ours. Je trouve cela tabou. C’est absurde.»
Au moment du drame, le directeur du parc aux ours était à Francfort. «En fait, j’ai fait quasiment le voyage Francfort-Bâle dans les toilettes du train pour pouvoir téléphoner sans déranger les autres passagers.» Une fois Finn touché par la balle du policier, ce sont les gardiens qui, en appelant l’animal et en lui offrant de la nourriture, ont réussi à l’attirer à l’intérieur pour pouvoir laisser le parc libre pour les secouristes.
«Ce parc est unique. Il faut faire confiance aux gens»
Bernd Schildger
Blessée, choquée, la bête s’est ensuite affalée dans sa cage. «Pendant deux jours, Finn n’a quasiment pas bougé», explique Bernd Schildger. Vétérinaire et gardiens sont d’abord restés en permanence à son chevet, dormant même la nuit sur un matelas à côté de la cage. Reste que l’on ne soigne pas un ours comme un chat de salon. «En fait, on se fait une image de ce qu’il a en observant les symptômes: s’il perd du sang, comment sont ses yeux, s’il bouge, etc., poursuit le directeur. La question essentielle était de savoir si on lui faisait une narcose ou pas.»
Finalement, le personnel opte pour une thérapie conservative à base de médicaments. Des remèdes donnés dans la nourriture et avec une seringue projetée à l’aide d’un pistolet ou d’une sarbacane. Peu à peu, jour après jour, Finn semble se remettre malgré la balle dans sa poitrine. Il mange davantage, se déplace dans sa cage. «Finn peut très bien vivre normalement avec une balle dans le corps, explique Bernd Schildger. J’en ai d’ailleurs parlé avec des chirurgiens spécialisés dans les blessures par balle. S’il n’y a pas d’éclats dans un organe vital, le foie, le cœur, l’estomac et que la balle ne se déplace pas, ce n’est pas un problème.» C’est pour cela que les gardiens observent scrupuleusement les réactions de l’animal, pour voir comment la situation évolue. Finn a apparemment eu de la chance. «Oui, en fait les deux ont eu de la chance. On aurait très bien pu avoir un homme mort et un ours mort», analyse le directeur.
Bernd Schildger n’est pas allé rendre visite à Alex à l’hôpital, mais les gardiens lui ont écrit une lettre. Le directeur lui a aussi fait savoir qu’il était le bienvenu pour une visite particulière du parc dès qu’il serait rétabli. «Si ça peut l’aider, on fera évidemment tout ce qui est possible», explique- t-il. Lui a aussi une pensée pour le policier qui a tiré sur Finn. «Quand j’entends dire qu’il aurait pu ou dû agir autrement, c’est complètement absurde! Il a pris exactement la bonne décision et fait exactement ce qu’il fallait pour sauver une vie humaine. Ce n’était pourtant pas une décision facile à prendre. Tous les policiers bernois savent ce que représentent les ours ici à Berne.»
Désormais, sur le mur d’où Alex s’est jeté dans la gueule de l’ours, des barbelés ont été installés. Le parc est d’ailleurs surveillé jour et nuit par des Securitas. Pourtant, certains craignent déjà qu’une telle tragédie se répète. «Ce parc aux ours est unique, il n’y a aucun endroit en Europe où l’on trouve un parc en pleine ville, gratuit, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, observe son directeur. En quatre semaines, on a eu 150 000 visiteurs. Je crois qu’il faut faire confiance aux gens. En Suisse, la population est beaucoup plus responsable que dans la plupart des pays. Aux Etats-Unis, on ne pourrait jamais avoir un parc comme celui-ci. Ici, la responsabilité individuelle fonctionne.
Depuis sa création il y a cent cinquante ans, c’est seulement le sixième cas d’une personne entrée dans la fosse. On ne peut pas grillager toutes les lignes de chemin de fer parce qu’il y a quelques individus qui choisissent de se jeter sur les rails. On peut protéger les gens en s’assurant que l’ours ne puisse pas sortir, mais si quelqu’un veut entrer, il y arrivera toujours, quelle que soit la taille du mur. C’est arrivé dans tous les zoos. La sécurité absolue n’existe pas.»
Alex voulait récupérer la photo de sa copine
Le jeune handicapé se remet peu à peu et explique son geste.
Opéré à deux reprises la semaine dernière, Alex, le handicapé mental de 25 ans qui s’est introduit dans le parc aux ours, a pu quitter l’hôpital le week-end dernier. Blessé à une jambe, à la tête et au visage, il se remet peu à peu en clinique de réhabilitation. Quand il s’est jeté dans le parc, Alex était en train de rentrer dans sa famille pour le week-end. Pensionnaire de la fondation pour handicapés Bernaville, à Schwarzenbourg (BE), il avait l’habitude de rentrer seul. «Dans notre institution, nous favorisons l’autonomie et l’indépendance de nos pensionnaires, explique le directeur, Vinzenz Miescher. Dans ce cas, depuis des années cette personne rentrait seule dans sa famille le week-end et n’a jamais eu aucun problème.»
Selon le père d’Alex, qui s’est confié au SonntagsBlick, son fils se serait jeté dans la fosse pour récupérer un sac en plastique dans lequel se trouvait la photo de sa copine. Un bien à ses yeux tellement précieux qu’il a sauté d’un mur de 4 mètres pour aller le chercher. Par ailleurs, le père a confirmé que la famille avait reçu des menaces de mort de la part d’irresponsables fans de l’ours Finn! «C’est grave que l’ours ait été blessé, mais et mon fils? Sa vie n’a-t-elle pas de valeur?» Selon lui, Alex ne s’est pas rendu compte à quel point l’ours pouvait être dangereux.