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L’album d’une folle aventure africaine
En plus d’un mois passé au Nigeria, les moins de 17 ans ont obtenu, le 15 novembre 2009, un triomphe incroyable et découvert l’Afrique. Le manager de l’équipe nationale raconte de l’intérieur les secrets du plus grand succès de l’histoire du football suisse.

Par Marc David - Mis en ligne le 17.11.2009
Trente-deux jours et sept matchs dans une vie de footballeur. Trente-deux jours que ces grands garçons de 17 ans n’oublieront jamais, dans la touffeur du climat et le vacarme continu des klaxons dans les stades.

Trente-deux jours entre parenthèses jusqu’à l’apothéose, les 60 000 spectateurs du stade national d’Abuja, la fureur du jeu, le but de Seferovic, l’allégresse finale. «Après le dernier coup de sifflet, j’ai vu des joueurs pleurer pendant dix minutes sans pouvoir s’arrêter. Ils étaient vidés, ils ignoraient même pourquoi ils sanglotaient», raconte le manager des Suisses, le Jurassien bernois Michel Schafroth.

Puis la fête dans l’hôtel Hilton de la ville, si gaie que le directeur a estimé qu’elle était la plus belle que son établissement ait connue depuis cinq ans. «Il y avait un orchestre moderne, les garçons ont dansé. Tout en restant très professionnels, sans boire une goutte d’alcool», note Schafroth.

Lui non plus n’oubliera jamais. Enfant de Saint-Imier, joueur ou coach de clubs aussi estimables que modestes (Courtelary, Minerva Berne, Villarepos), il a vécu l’aventure de ce fabuleux groupe de joueurs depuis le début, à l’époque des moins de 14 ans. «Je les revois aux Européens, ce printemps. Après le premier match en Allemagne, ils étaient terrorisés, ils ne savaient plus où ils étaient. Ils ont mûri, ont accompli d’énormes progrès en peu de temps. Ils ont énormément de volonté.»

On grandit vite quand on est footballeur. Six mois plus tard, la même équipe épate le monde entier avec la précision d’une batterie d’horlogers neuchâtelois. «C’est une formation sans leaders désignés, qui fonctionne sur un collectif comme j’en ai rarement vu.»

Comme beaucoup de membres de l’équipe suisse, le manager ne connaissait pas l’Afrique noire. Il a vu. Vérifié combien ce continent représentait «un monde à part», sourit-il. Un exemple? En juin, on leur avait promis quatre terrains d’entraînement à Lagos. Il y en eut finalement un seul à disposition, soit le terrain principal. «Tout se passe plus longuement qu’ailleurs, c’est l’Afrique. Les habitants sont gentils, mais il est clair qu’il faut tout leur dire…» glisse-t-il.

Lors de la fameuse finale, ce fut aussi l’Afrique, avec tout son charme. Les Suisses connaissaient pourtant le stade d’Abuja, pour y avoir battu le Brésil dix jours plus tôt. Ils étaient alors les mascottes de la compétition, avaient généré autour d’eux un joyeux courant de sympathie. Ce fut un tout autre son de cloche avant d’affronter les maîtres de céans, titre suprême en jeu. «Jusque-là, les gens nous faisaient de grands sourires. Contre le Nigeria, nous avons senti combien leur attitude avait changé. Nous devions tout à coup demander plusieurs fois avant d’obtenir ce que nous voulions.»

Bouteilles d’eau et pétards

Le soir, au match, même atmosphère de préchaos. «A mon avis, il y avait bien davantage de personnes dans le stade que prévu. Nous-mêmes, officiels et staff de l’équipe, on nous a carrément placés derrière un mur. Nous ne voyions rien. Il a fallu insister pour pouvoir se déplacer.» Survint le but de la 63e minute, l’explosion pour la poignée de supporters helvétiques. «Nous avons pu jubiler sans être dérangés.»

Puis, déçus, les gens ont commencé à quitter le stade avant la fin, en une énorme cohue verte. «Lors de l’après-match, la sécurité a défini un secteur autour de la remise de la coupe. Des bouteilles d’eau ont giclé, des pétards ont explosé. A un moment, je me suis demandé ce qui allait arriver. Mais non, c’est resté bon enfant.»

A dire vrai, ces jeunes joueurs ne l’ont pas beaucoup vue, l’Afrique, sinon au travers de ses hôtels et de ses stades. La FIFA avait donné des directives strictes: on n’était pas là pour faire du tourisme. Dans un pays connu pour son insécurité, tout avait été mis en œuvre pour limiter les contacts entre la population et les joueurs. Ceux-ci tuaient le temps en surfant sur l’internet, en jouant aux cartes, aux boules, aux fléchettes. «Ils savaient qu’il était impossible de sortir.»

Pourtant, un dimanche, la Suisse a pu aller se balader sur une île, au large de Lagos. «Nous avons dû aviser la FIFA. Tout a été fait sous escorte policière, dans un convoi très contrôlé.» Au prix d’une heure de bateau, les jeunes Suisses ont réalisé qu’ils ne disputaient pas un tournoi à Berne ou à Londres. Enfin libres, ils ont improvisé un match sur la plage, contre une équipe du cru. Le sol était sablonneux, caillouteux. Tout le monde s’est pris en photo et les joueurs l’ont soudain ressentie, l’Afrique, l’authentique.

Immondices et bidonvilles

Sinon, ils l’ont aperçue à travers les vitres de leur car. «Nous voyions de belles maisons depuis l’autoroute, raconte le capitaine, Frédéric Veseli, et puis tout à coup des bidonvilles…» Michel Schafroth, lui, a vu des gens vivre sur des tas d’immondices. Curieux, il a voulu en savoir davantage. «A Ijebu-Ode, avant le match contre l’Italie, j’ai demandé à aller visiter le marché. Nous y sommes allés à trois officiels, encadrés par le service d’ordre. Ce fut une sortie mémorable.» Là, il a pénétré dans une immense halle sombre où tout se vend et tout s’achète. «Je n’ai jamais eu peur.» Puis ils sont rentrés, ont retrouvé les tactiques de matchs, le vent frais du succès, le bonheur de gagner. Avant la finale, l’entraîneur Ryser a par exemple basé sa tactique sur quelques images fortes, un pont à traverser, des étapes à franchir. Jusqu’à la dernière passerelle, jusqu’à l’inimaginable: devenir champions du monde à 17 ans, à peine sortis de l’enfance. Non, ils n’oublieront jamais.




L’analyse d’Uli Windisch


«Les enfants d’immigrés sont des modèles de dynamisme»


Le sociologue genevois se réjouit des succès de ces jeunes Suisses venus de tous les horizons. «Cette équipe représente un révélateur!» s’exclame-t-il.



Avez-vous suivi les exploits des rougets au Nigeria?

Comme tout le monde, sans être un fan quotidien.

Cette équipe se compose d’une forte proportion de doubles nationaux. Comment réagissez-vous à cette dimension?

J’en suis très content. Cela fait des années que je le dis: je pense que nous devrions tous, et notamment les médias, parler davantage de tous les immigrés qui ont adopté un comportement positif, de tous ceux qui sont pleins d’élan. Nous vivons dans un pays qui offre un magnifique éventail de possibilités à ceux qui ont envie de s’en servir. Il est important de ne pas se focaliser sur la violence. J’ai lu trop d’articles qui traitaient de l’insécurité, des prisons pleines, etc.

Comment expliquez-vous cette forte présence?

Il existe chez les communautés étrangères une énergie fabuleuse, une envie de se lancer. Cet état d’esprit existe dans différents domaines, pas seulement dans le sport.

Quelles sont les qualités caractéristiques des secundos?

Les enfants d’immigrés ont toujours été poussés en avant. Ils veulent un travail plus intéressant que leurs parents, ce sont souvent des modèles de dynamisme.

Quelle image de la Suisse cette équipe donne-t-elle?

Il s’insinue un changement implicite profond. Imaginez il y a dix ou quinze ans: on se serait moqués et on aurait traité de réacs tous ceux qui exhibent drapeaux et T-shirts avec une croix suisse. Nous sommes aujourd’hui passés à un patriotisme light. Tant mieux, car on s’est tellement autoflagellés! Des slogans excessifs et à sens unique comme «700 ans ça suffit!» ou «La Suisse n’existe pas» ont démoralisé les gens. La Suisse n’est pas l’enfer: notre système politique permet de se prononcer, d’entendre des avis différents. Tant de gens se sont battus pour venir chez nous.

Le football est aussi le lieu des nationalismes exacerbés…

Ce n’est pas le cas ici. Cette équipe est l’aboutissement d’un long phénomène. Il faut arrêter avec les clichés qui associent les Yougos au viol. Je le suggère aux médias: il y a de quoi faire une série de portraits avec une pléiade de cas d’intégration réussie. Cette équipe représente un petit révélateur.

Et si ces footballeurs refusaient de rester Suisses et jouaient pour leur pays d’origine?

Les doubles nationaux ont des attirances multiples. Mais on ne se rend pas compte à quel point ils sont attachés à leur nouvelle culture. Malgré le mythe du retour, beaucoup restent. Cela dit, il est tout à fait possible que l’un ou plusieurs veulent retrouver leurs origines. Il me semble capital de ne pas enfermer ou accaparer.



Les Romands d’une équipe prodigieuse


Frédéric Veseli, le gamin de Renens


Poli, généreux, à l’écoute: quand ils parlent de Frédéric Veseli, ses entraîneurs décrivent un bijou de capitaine.

Il est 1 heure du matin dans la nuit de dimanche à lundi, la Suisse vient d’être sacrée. Un peu perdu dans l’hôtel Hilton d’Abuja, Frédéric Veseli n’a qu’un rêve: «Une pizza et une grosse glace…»

L’autre rêve, celui qu’on réalise en principe bien plus tard, quand on est devenu un grand garçon, il vient de le vivre. Il vient de soulever la Coupe du monde. Il est le capitaine de cette équipe d’exception, notre Beckenbauer. Mais, en cette heure intense, il ne pense qu’à partager son bonheur. Peu avant, à la première caméra qui le visait, il a hurlé: «Bonjour à tous les amis de Renens!» Et, là, il le répète à l’envi: «C’est d’abord à eux que je pense. A mon père qui m’a suivi sur tous les terrains. A ma mère, à mes frères. Ils comptent plus que tout pour moi.»

Portes ouvertes

Pour mieux comprendre l’univers de Frédéric, il faut grimper au cinquième étage d’un immeuble renannais. Sa famille habite là, à quelques centaines de mètres du lieu de travail du père, l’usine Bobst. Le soir de la finale, sollicités de partout, les Veseli ont ouvert leur porte aux médias avec une simplicité déconcertante. Anita, la mère, servait les cafés tandis que les journalistes pianotaient sur la table du salon et que les photographes s’alignaient de part et d’autre de la télévision, sous le crucifix.

Le père touchait à peine terre. Trois téléphones dans une main, heureux et digne à la fois, il ne se libéra qu’au coup de sifflet final, dans un brouhaha qui fit monter les voisins du dessous, bouteilles de champagne en main.

Fier, Stefan Veseli, tellement fier qu’aucun mot ne pourrait rendre cela. Peut-être tout lui est-il revenu. Son village kosovar de Shpenadi, où il jouait au football avec des balles de papier. L’arrivée en Suisse en 1985 pour y rejoindre ses frères, déjà installés à Renens. Ses emplois de barman ici et là, au Grand Café de Montbenon, à la discothèque L’Eclipse. Son plaisir à accompagner ses enfants au football: «Il m’arrivait de terminer le samedi soir à 3 heures du matin et d’être là le dimanche pour véhiculer tous les gamins. J’avais des petits yeux mais j’ai adoré cela.» Adoré être présent pour ceux qui sont sa plus grande fierté: ses trois garçons, si polis, si décidés à réussir.

Capitaine, Frédéric Veseli l’a été partout où il est passé. Il y a comme cela, quel que soit leur âge, des gens qui possèdent une noblesse dans l’oeil que les autres remarquent. Sa première entraîneuse, à Renens, Marie-Jo Parisod, l’a senti tout de suite: «Il était tellement calme, tellement génial. Je l’ai vite placé au poste de libero. Il n’avait qu’un problème: quand il commettait une faute, il s’arrêtait parfois pour s’occuper de l’adversaire par terre…» Frédéric n’a pas oublié cette première coach: «Elle m’a appris la discipline. Avec elle, nous devions accomplir un tour de terrain pour chaque vilain mot prononcé. J’ai pleuré quand j’ai dû la quitter.»

Généreux, sensible, poli: les adjectifs positifs tourbillonnent, toujours pareils. «Un garçon intelligent et très à l’écoute», se souvient Stefano Crescenzi, qui l’a entraîné en même temps que Ben Khalifa sous les couleurs du Lausanne-Sport. Avec ces deux perles, il a été sacré champion suisse en 2006.

Par chance, Frédéric est tombé sur les formateurs qu’il fallait. L’entraîneur Pierre-Alain Praz, à Lausanne, est de ceux-là. Stefan Veseli confirme: «Après avoir vu jouer mon fils, il est tout de suite venu vers moi. Il était sévère, mais juste.» Au final, une complicité profonde s’est tissée entre son fils et l’entraîneur. Frédéric l’appelle régulièrement, se confie. Si Praz était resté à Lausanne, peut-être Frédéric ne serait-il pas parti si vite vers d’autres cieux.

Non au Kosovo

Avant, le garçon a tenu à terminer ses études. Il a décroché le certificat section VSB à Payerne, tout en vivant au centre de préformation. Puis, très courtisé, il a choisi de partir à Manchester City. Frédéric vit en Angleterre et joue avec les moins de 18 ans. Il ne laisse pas planer grand doute sur son envie de défendre les couleurs suisses. «Je suis né ici. Si je peux jouer en équipe A, je n’hésiterai pas et j’en serai fier.» Son père acquiesce: «Les dirigeants kosovars sont déjà venus me contacter et je n’ai pas donné suite.»

Il y aura d’autres belles soirées foot au cinquième étage de l’immeuble de Renens.



Ben Khalifa marque des buts de rêve

Révélation du tournoi, ce Tunisien d’origine ne veut rien précipiter.

En quatre coups de patte de félin pour autant de buts, il est devenu le diamant de l’équipe. On récite désormais en choeur les hauts faits de sa courte existence: les juniors à Gland, Nyon et Lausanne, le transfert à Grasshopper en 2008, où il a joué douze matchs et marqué deux buts. Sa mère, Samira, est prise dans le tourbillon. «Mon fils s’est vraiment décidé pour le foot il y a trois ans. Au tennis, au judo, il était partout le premier.» Soudain, tout s’accélère. «A-t-on le choix? Quand on peut s’envoler comme il le fait, on ne demande pas la permission. Il a bien essayé de commencer le gymnase à Zurich. Au bout de trois semaines, il a compris que c’était impossible. On lui fait confiance, il a assez la tête sur les épaules.»

Fier port de tête et facilité émanant de chacun de ses gestes, Nassim avait tapé dans l’oeil de son entraîneur à Lausanne, Stefano Crescenzi: «Il était poli, réservé, un peu mariole. Si on ne le connaissait pas, on aurait pu le prendre pour quelqu’un d’hautain. Il n’en était rien.» Tunisien d’origine, il s’avoue fier de porter le maillot suisse. Le gardera-t-il sur le dos?



Nakic aurait tellement aimé jouer

Légèrement blessé, le demi valaisan a longtemps rongé son frein. Il ne pense qu’au FC Sion.

Que peut dire un père sur son fils joueur, surtout s’il vibre lui-même pour le football? «Que mon fils est extraordinaire, gentil, sérieux, crocheur, un peu intello…» sourit Sreten Nakic. Et que ce fils un peu malchanceux a longtemps piaffé d’impatience sur le banc de touche, à la suite d’une blessure à un genou survenue dix jours avant de partir. «Il est fâché contre lui-même, il espérait tellement entrer sur le terrain.» Partie remise: étudiant en deuxième année à l’école de commerce des sportifs, pensionnaire du centre de formation de la Porte d’Octodure, ce jeune milieu offensif n’a qu’une idée en tête. «Il ne vise pas l’étranger pour le moment. Tout ce qui l’intéresse, c’est de s’imposer au FC Sion, s’exclame son père, encore vibrant. On est tout le temps derrière lui. Au Nigeria, on l’a appelé trois fois par jour. Nous sommes une famille très soudée.» S’il devient un grand joueur, le papa, originaire de Tula (Croatie), n’aura rien contre. Le foot, il aime passionnément: ses potes en Valais se nomment Mirsad Baljic ou Alvaro López, des joueurs qui ont marqué le football sédunois.




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Tags: foot, M17, Rougets, équipe suisse, Coupe du monde, FIFA, Frédéric Veseli, Ben Khalifa, Maik Nakic Aller en haut de page Haut de page

 

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