Trente-deux jours et sept matchs dans une vie de footballeur. Trente-deux jours que ces grands garçons de 17 ans n’oublieront jamais, dans la touffeur du climat et le vacarme continu des klaxons dans les stades.
Trente-deux jours entre parenthèses jusqu’à l’apothéose, les 60 000 spectateurs du stade national d’Abuja, la fureur du jeu, le but de Seferovic, l’allégresse finale. «Après le dernier coup de sifflet, j’ai vu des joueurs pleurer pendant dix minutes sans pouvoir s’arrêter. Ils étaient vidés, ils ignoraient même pourquoi ils sanglotaient», raconte le manager des Suisses, le Jurassien bernois Michel Schafroth.
Puis la fête dans l’hôtel Hilton de la ville, si gaie que le directeur a estimé qu’elle était la plus belle que son établissement ait connue depuis cinq ans. «Il y avait un orchestre moderne, les garçons ont dansé. Tout en restant très professionnels, sans boire une goutte d’alcool», note Schafroth.
Lui non plus n’oubliera jamais. Enfant de Saint-Imier, joueur ou coach de clubs aussi estimables que modestes (Courtelary, Minerva Berne, Villarepos), il a vécu l’aventure de ce fabuleux groupe de joueurs depuis le début, à l’époque des moins de 14 ans. «Je les revois aux Européens, ce printemps. Après le premier match en Allemagne, ils étaient terrorisés, ils ne savaient plus où ils étaient. Ils ont mûri, ont accompli d’énormes progrès en peu de temps. Ils ont énormément de volonté.»
On grandit vite quand on est footballeur. Six mois plus tard, la même équipe épate le monde entier avec la précision d’une batterie d’horlogers neuchâtelois. «C’est une formation sans leaders désignés, qui fonctionne sur un collectif comme j’en ai rarement vu.»
Comme beaucoup de membres de l’équipe suisse, le manager ne connaissait pas l’Afrique noire. Il a vu. Vérifié combien ce continent représentait «un monde à part», sourit-il. Un exemple? En juin, on leur avait promis quatre terrains d’entraînement à Lagos. Il y en eut finalement un seul à disposition, soit le terrain principal. «Tout se passe plus longuement qu’ailleurs, c’est l’Afrique. Les habitants sont gentils, mais il est clair qu’il faut tout leur dire…» glisse-t-il.
Lors de la fameuse finale, ce fut aussi l’Afrique, avec tout son charme. Les Suisses connaissaient pourtant le stade d’Abuja, pour y avoir battu le Brésil dix jours plus tôt. Ils étaient alors les mascottes de la compétition, avaient généré autour d’eux un joyeux courant de sympathie. Ce fut un tout autre son de cloche avant d’affronter les maîtres de céans, titre suprême en jeu. «Jusque-là, les gens nous faisaient de grands sourires. Contre le Nigeria, nous avons senti combien leur attitude avait changé. Nous devions tout à coup demander plusieurs fois avant d’obtenir ce que nous voulions.»
Bouteilles d’eau et pétards
Le soir, au match, même atmosphère de préchaos. «A mon avis, il y avait bien davantage de personnes dans le stade que prévu. Nous-mêmes, officiels et staff de l’équipe, on nous a carrément placés derrière un mur. Nous ne voyions rien. Il a fallu insister pour pouvoir se déplacer.» Survint le but de la 63e minute, l’explosion pour la poignée de supporters helvétiques. «Nous avons pu jubiler sans être dérangés.»
Puis, déçus, les gens ont commencé à quitter le stade avant la fin, en une énorme cohue verte. «Lors de l’après-match, la sécurité a défini un secteur autour de la remise de la coupe. Des bouteilles d’eau ont giclé, des pétards ont explosé. A un moment, je me suis demandé ce qui allait arriver. Mais non, c’est resté bon enfant.»
A dire vrai, ces jeunes joueurs ne l’ont pas beaucoup vue, l’Afrique, sinon au travers de ses hôtels et de ses stades. La FIFA avait donné des directives strictes: on n’était pas là pour faire du tourisme. Dans un pays connu pour son insécurité, tout avait été mis en œuvre pour limiter les contacts entre la population et les joueurs. Ceux-ci tuaient le temps en surfant sur l’internet, en jouant aux cartes, aux boules, aux fléchettes. «Ils savaient qu’il était impossible de sortir.»
Pourtant, un dimanche, la Suisse a pu aller se balader sur une île, au large de Lagos. «Nous avons dû aviser la FIFA. Tout a été fait sous escorte policière, dans un convoi très contrôlé.» Au prix d’une heure de bateau, les jeunes Suisses ont réalisé qu’ils ne disputaient pas un tournoi à Berne ou à Londres. Enfin libres, ils ont improvisé un match sur la plage, contre une équipe du cru. Le sol était sablonneux, caillouteux. Tout le monde s’est pris en photo et les joueurs l’ont soudain ressentie, l’Afrique, l’authentique.
Immondices et bidonvilles
Sinon, ils l’ont aperçue à travers les vitres de leur car. «Nous voyions de belles maisons depuis l’autoroute, raconte le capitaine, Frédéric Veseli, et puis tout à coup des bidonvilles…» Michel Schafroth, lui, a vu des gens vivre sur des tas d’immondices. Curieux, il a voulu en savoir davantage. «A Ijebu-Ode, avant le match contre l’Italie, j’ai demandé à aller visiter le marché. Nous y sommes allés à trois officiels, encadrés par le service d’ordre. Ce fut une sortie mémorable.» Là, il a pénétré dans une immense halle sombre où tout se vend et tout s’achète. «Je n’ai jamais eu peur.» Puis ils sont rentrés, ont retrouvé les tactiques de matchs, le vent frais du succès, le bonheur de gagner. Avant la finale, l’entraîneur Ryser a par exemple basé sa tactique sur quelques images fortes, un pont à traverser, des étapes à franchir. Jusqu’à la dernière passerelle, jusqu’à l’inimaginable: devenir champions du monde à 17 ans, à peine sortis de l’enfance. Non, ils n’oublieront jamais.
L’analyse d’Uli Windisch
«Les enfants d’immigrés sont des modèles de dynamisme»
Le
sociologue genevois se réjouit des succès de ces jeunes Suisses venus
de tous les horizons. «Cette équipe représente un révélateur!»
s’exclame-t-il.
Avez-vous suivi les exploits des rougets au Nigeria?
Comme tout le monde, sans être un fan quotidien.
Cette équipe se compose d’une forte proportion de doubles nationaux. Comment réagissez-vous à cette dimension?
J’en
suis très content. Cela fait des années que je le dis: je pense que
nous devrions tous, et notamment les médias, parler davantage de tous
les immigrés qui ont adopté un comportement positif, de tous ceux qui
sont pleins d’élan. Nous vivons dans un pays qui offre un magnifique
éventail de possibilités à ceux qui ont envie de s’en servir. Il est
important de ne pas se focaliser sur la violence. J’ai lu trop
d’articles qui traitaient de l’insécurité, des prisons pleines, etc.
Comment expliquez-vous cette forte présence?
Il
existe chez les communautés étrangères une énergie fabuleuse, une envie
de se lancer. Cet état d’esprit existe dans différents domaines, pas
seulement dans le sport.
Quelles sont les qualités caractéristiques des secundos?
Les
enfants d’immigrés ont toujours été poussés en avant. Ils veulent un
travail plus intéressant que leurs parents, ce sont souvent des modèles
de dynamisme.
Quelle image de la Suisse cette équipe donne-t-elle?
Il
s’insinue un changement implicite profond. Imaginez il y a dix ou
quinze ans: on se serait moqués et on aurait traité de réacs tous ceux
qui exhibent drapeaux et T-shirts avec une croix suisse. Nous sommes
aujourd’hui passés à un patriotisme light. Tant mieux, car on s’est
tellement autoflagellés! Des slogans excessifs et à sens unique comme
«700 ans ça suffit!» ou «La Suisse n’existe pas» ont démoralisé les
gens. La Suisse n’est pas l’enfer: notre système politique permet de se
prononcer, d’entendre des avis différents. Tant de gens se sont battus
pour venir chez nous.
Le football est aussi le lieu des nationalismes exacerbés…
Ce
n’est pas le cas ici. Cette équipe est l’aboutissement d’un long
phénomène. Il faut arrêter avec les clichés qui associent les Yougos au
viol. Je le suggère aux médias: il y a de quoi faire une série de
portraits avec une pléiade de cas d’intégration réussie. Cette équipe
représente un petit révélateur.
Et si ces footballeurs refusaient de rester Suisses et jouaient pour leur pays d’origine?
Les
doubles nationaux ont des attirances multiples. Mais on ne se rend pas
compte à quel point ils sont attachés à leur nouvelle culture. Malgré
le mythe du retour, beaucoup restent. Cela dit, il est tout à fait
possible que l’un ou plusieurs veulent retrouver leurs origines. Il me
semble capital de ne pas enfermer ou accaparer.
Les Romands d’une équipe prodigieuse
Frédéric Veseli, le gamin de Renens
Poli, généreux, à l’écoute: quand ils parlent de Frédéric Veseli, ses entraîneurs décrivent un bijou de capitaine.
Il
est 1 heure du matin dans la nuit de dimanche à lundi, la Suisse vient
d’être sacrée. Un peu perdu dans l’hôtel Hilton d’Abuja, Frédéric
Veseli n’a qu’un rêve: «Une pizza et une grosse glace…»
L’autre
rêve, celui qu’on réalise en principe bien plus tard, quand on est
devenu un grand garçon, il vient de le vivre. Il vient de soulever la
Coupe du monde. Il est le capitaine de cette équipe d’exception, notre
Beckenbauer. Mais, en cette heure intense, il ne pense qu’à partager
son bonheur. Peu avant, à la première caméra qui le visait, il a hurlé:
«Bonjour à tous les amis de Renens!» Et, là, il le répète à l’envi:
«C’est d’abord à eux que je pense. A mon père qui m’a suivi sur tous
les terrains. A ma mère, à mes frères. Ils comptent plus que tout pour
moi.»
Portes ouvertes
Pour mieux comprendre l’univers de
Frédéric, il faut grimper au cinquième étage d’un immeuble renannais.
Sa famille habite là, à quelques centaines de mètres du lieu de travail
du père, l’usine Bobst. Le soir de la finale, sollicités de partout,
les Veseli ont ouvert leur porte aux médias avec une simplicité
déconcertante. Anita, la mère, servait les cafés tandis que les
journalistes pianotaient sur la table du salon et que les photographes
s’alignaient de part et d’autre de la télévision, sous le crucifix.
Le
père touchait à peine terre. Trois téléphones dans une main, heureux et
digne à la fois, il ne se libéra qu’au coup de sifflet final, dans un
brouhaha qui fit monter les voisins du dessous, bouteilles de champagne
en main.
Fier, Stefan Veseli, tellement fier qu’aucun mot ne
pourrait rendre cela. Peut-être tout lui est-il revenu. Son village
kosovar de Shpenadi, où il jouait au football avec des balles de
papier. L’arrivée en Suisse en 1985 pour y rejoindre ses frères, déjà
installés à Renens. Ses emplois de barman ici et là, au Grand Café de
Montbenon, à la discothèque L’Eclipse. Son plaisir à accompagner ses
enfants au football: «Il m’arrivait de terminer le samedi soir à 3
heures du matin et d’être là le dimanche pour véhiculer tous les
gamins. J’avais des petits yeux mais j’ai adoré cela.» Adoré être
présent pour ceux qui sont sa plus grande fierté: ses trois garçons, si
polis, si décidés à réussir.
Capitaine, Frédéric Veseli l’a été
partout où il est passé. Il y a comme cela, quel que soit leur âge, des
gens qui possèdent une noblesse dans l’oeil que les autres remarquent.
Sa première entraîneuse, à Renens, Marie-Jo Parisod, l’a senti tout de
suite: «Il était tellement calme, tellement génial. Je l’ai vite placé
au poste de libero. Il n’avait qu’un problème: quand il commettait une
faute, il s’arrêtait parfois pour s’occuper de l’adversaire par terre…»
Frédéric n’a pas oublié cette première coach: «Elle m’a appris la
discipline. Avec elle, nous devions accomplir un tour de terrain pour
chaque vilain mot prononcé. J’ai pleuré quand j’ai dû la quitter.»
Généreux,
sensible, poli: les adjectifs positifs tourbillonnent, toujours
pareils. «Un garçon intelligent et très à l’écoute», se souvient
Stefano Crescenzi, qui l’a entraîné en même temps que Ben Khalifa sous
les couleurs du Lausanne-Sport. Avec ces deux perles, il a été sacré
champion suisse en 2006.
Par chance, Frédéric est tombé sur les
formateurs qu’il fallait. L’entraîneur Pierre-Alain Praz, à Lausanne,
est de ceux-là. Stefan Veseli confirme: «Après avoir vu jouer mon fils,
il est tout de suite venu vers moi. Il était sévère, mais juste.» Au
final, une complicité profonde s’est tissée entre son fils et
l’entraîneur. Frédéric l’appelle régulièrement, se confie. Si Praz
était resté à Lausanne, peut-être Frédéric ne serait-il pas parti si
vite vers d’autres cieux.
Non au Kosovo
Avant, le garçon
a tenu à terminer ses études. Il a décroché le certificat section VSB à
Payerne, tout en vivant au centre de préformation. Puis, très courtisé,
il a choisi de partir à Manchester City. Frédéric vit en Angleterre et
joue avec les moins de 18 ans. Il ne laisse pas planer grand doute sur
son envie de défendre les couleurs suisses. «Je suis né ici. Si je peux
jouer en équipe A, je n’hésiterai pas et j’en serai fier.» Son père
acquiesce: «Les dirigeants kosovars sont déjà venus me contacter et je
n’ai pas donné suite.»
Il y aura d’autres belles soirées foot au cinquième étage de l’immeuble de Renens.
Ben Khalifa marque des buts de rêve
Révélation du tournoi, ce Tunisien d’origine ne veut rien précipiter.
En
quatre coups de patte de félin pour autant de buts, il est devenu le
diamant de l’équipe. On récite désormais en choeur les hauts faits de
sa courte existence: les juniors à Gland, Nyon et Lausanne, le
transfert à Grasshopper en 2008, où il a joué douze matchs et marqué
deux buts. Sa mère, Samira, est prise dans le tourbillon. «Mon fils
s’est vraiment décidé pour le foot il y a trois ans. Au tennis, au
judo, il était partout le premier.» Soudain, tout s’accélère. «A-t-on
le choix? Quand on peut s’envoler comme il le fait, on ne demande pas
la permission. Il a bien essayé de commencer le gymnase à Zurich. Au
bout de trois semaines, il a compris que c’était impossible. On lui
fait confiance, il a assez la tête sur les épaules.»
Fier port de
tête et facilité émanant de chacun de ses gestes, Nassim avait tapé
dans l’oeil de son entraîneur à Lausanne, Stefano Crescenzi: «Il était
poli, réservé, un peu mariole. Si on ne le connaissait pas, on aurait
pu le prendre pour quelqu’un d’hautain. Il n’en était rien.» Tunisien
d’origine, il s’avoue fier de porter le maillot suisse. Le gardera-t-il
sur le dos?
Nakic aurait tellement aimé jouer
Légèrement blessé, le demi valaisan a longtemps rongé son frein. Il ne pense qu’au FC Sion.
Que
peut dire un père sur son fils joueur, surtout s’il vibre lui-même pour
le football? «Que mon fils est extraordinaire, gentil, sérieux,
crocheur, un peu intello…» sourit Sreten Nakic. Et que ce fils un peu
malchanceux a longtemps piaffé d’impatience sur le banc de touche, à la
suite d’une blessure à un genou survenue dix jours avant de partir. «Il
est fâché contre lui-même, il espérait tellement entrer sur le
terrain.» Partie remise: étudiant en deuxième année à l’école de
commerce des sportifs, pensionnaire du centre de formation de la Porte
d’Octodure, ce jeune milieu offensif n’a qu’une idée en tête. «Il ne
vise pas l’étranger pour le moment. Tout ce qui l’intéresse, c’est de
s’imposer au FC Sion, s’exclame son père, encore vibrant. On est tout
le temps derrière lui. Au Nigeria, on l’a appelé trois fois par jour.
Nous sommes une famille très soudée.» S’il devient un grand joueur, le
papa, originaire de Tula (Croatie), n’aura rien contre. Le foot, il
aime passionnément: ses potes en Valais se nomment Mirsad Baljic ou
Alvaro López, des joueurs qui ont marqué le football sédunois.