«Celle avec Zizou date de la Coupe du monde 2006, où nous avons aussi joué contre la Suisse. L’autre, face à Samuel Eto’o, a été prise pendant un match de qualification à la Coupe d’Afrique des nations (CAN) contre le Cameroun, en octobre 2009. Ma dernière apparition avec les Eperviers (ndlr: surnom des internationaux togolais).» Appuyé sur ses béquilles, des trémolos dans la voix, Kodjovi Obilalé, Doudou pour ses potes, raconte l’histoire des photos qui tapissent les murs de son appartement. Un modeste quatre-pièces de la banlieue de Lorient, au cœur de la Bretagne, qu’il occupe avec Jessica, sa femme, et leurs deux enfants, Mendy, 9 ans, et Hauvik, 2 ans et demi. Les clichés débordent dans le corridor. On le voit souriant aux côtés de Grégory Coupet, l’ex-gardien des bleus, d’Emmanuel Adebayor, son copain du Real Madrid, ou trônant parmi les Eperviers. Des images de bonheur qui témoignent du fait que ce jeune homme athlétique et réservé, débarqué de Lomé en 2006 avec son baluchon et son maigre pedigree, était en train de réaliser le rêve de sa vie: réussir une belle carrière de footballeur. «J’avais bien galéré pour en arriver là», confie-t-il d’un ton saccadé, racontant ses nuits passées à dormir dans la rue et ses déboires subis à cause d’un agent véreux ou de dirigeants sans scrupules.
«Ma famille me redonne le sourire»
Kodjovi Obilalé
Quand il monte dans le car des Eperviers pour se rendre à la CAN, ce 8 janvier 2010, Doudou estime toutefois avoir fait le plus dur. Cette Coupe d’Afrique représente la dernière marche à bien négocier avant de toucher au Graal, de quitter – enfin – la ligue amateur à laquelle appartient son club, le GSI Pontivy. Il est confiant. Son travail et son obstination vont être récompensés, c’est sûr. La presse togolaise en est convaincue depuis longtemps. «Tel un gladiateur dans ses beaux jours, notre gardien paraissait invincible», rapporte un grand quotidien du pays le 21 juin 2010, au lendemain d’une rencontre contre le Maroc. La Ligue 1 française ou pourquoi pas l’Angleterre, qui affectionne les portiers de son gabarit (1 m 90 pour 86 kg), lui tendent les bras lorsque son destin bascule tragiquement. Alors que le bus de la sélection togolaise vient juste d’entrer en Angola par l’enclave du Cabinda, ce dernier est pris pour cible par des indépendantistes locaux. Une attaque à l’arme lourde qui tourne au carnage, un drame dont Kodjovi n’a pas encore fait le deuil et qui le hante jour et nuit. «Je me suis écroulé à la première rafale. Criblé de balles, l’attaché de presse est tombé juste devant moi. Il m’a tendu une main avant de succomber. L’entraîneur assistant criait: «Je vais mourir, je vais mourir, aidez-moi!» Il est mort peu après. C’était l’enfer. Comme dans un film de guerre», raconte-t-il, traumatisé par ces images d’horreur. «La fusillade a duré trente minutes. A chaque fois que les militaires qui nous escortaient ripostaient, ça repartait de plus belle. Vous vous rendez compte, ils nous ont mitraillés comme des lapins alors qu’on voulait juste jouer au foot», se révolte Doudou. L’attentat fera finalement trois victimes et douze blessés.
«TU ES VITE OUBLIÉ»
D’abord déclaré mort, Obilalé est transporté dans une clinique de Johannesburg. Deux balles lui ont traversé le bas du dos. L’une s’est nichée dans une vertèbre, l’autre a sévèrement endommagé les intestins et la vessie. Il a perdu beaucoup de sang. Sa vie ne tient qu’à un fil. Sept interventions et neuf mois d’hôpital la feront basculer du bon côté. Un miracle. Mais sa carrière est brisée. Atteint d’une paralysie partielle de la jambe droite, Doudou se déplace en fauteuil roulant et, depuis quelques semaines, avec des béquilles. Le diagnostic quant à l’évolution de son état reste très réservé. Une seule chose est certaine: il ne jouera plus jamais au football. «Ils ont assassiné mes rêves», assène-t-il, d’autant plus acerbe que ses souffrances le tenaillent. «Mes douleurs au dos ne me lâchent jamais. J’ai des tremblements, je ne suis pas bien dans ma peau. Je ne peux pas travailler, faire du sport, ni jouer avec mes enfants, me balader, courir avec eux. Je suis incapable de me concentrer tant je suis shooté aux antidouleur. Je souffre pour manger, me déplacer et même pour faire mes besoins. J’ai perdu 15 kilos», relève-t-il, accablé. Et désenchanté. «Penser que le foot est une grande famille est un leurre. Une fois dehors, tu es vite oublié. Hormis M. Blatter, qui m’a écrit deux lettres de soutien, quelques coéquipiers de la sélection et le président de mon club, je n’ai plus de nouvelles de personne. La Confédération africaine de football (CAF), organisatrice de la CAN, ne m’a pas passé un seul coup de fil, la fédération togolaise à peine un ou deux. Je suis dégoûté. Faut-il s’appeler Drogba ou Eto’o pour avoir droit à un peu de compassion?» questionne Kodjovi, en rendant hommage au courage de Jessica et des enfants. «Sans ma famille, je crois que je n’aurais pas la force de me battre. Elle me redonne le sourire, l’envie de m’en sortir.»
650 EUROS PAR MOIS
Un combat d’autant plus difficile que, financièrement, tout n’est pas rose non plus. La FIFA lui a certes versé une indemnité de 95 000 francs, mais la quasi-totalité de cette somme a servi à payer des frais d’hôpitaux et de soins pour lesquels il n’est pas couvert comme étranger. «Une aide très appréciable, mais déjà épuisée. A l’instar de mes économies», se lamente Doudou, dont la rente mensuelle est plafonnée à 650 euros pendant que son statut de handicapé n’est pas reconnu. «J’aimerais mieux que la FIFA ou la CAF me propose un job à vie rémunéré. Gérant de magasin de sport, patron de bistrot ou pourquoi pas agent de joueurs ou entraîneur. Je n’ai pas choisi ce qui m’arrive. Le foot, c’est tout ce que je savais faire. C’était ma vie, mon gagne-pain. Que deviendront mes enfants dans trois ou cinq ans? Je ne veux pas me retrouver clochard parce que des voyous m’ont mitraillé», tonne Kodjovi, qui met la dernière main à un livre-témoignage. «Avec ce livre, j’ai au moins l’impression d’être utile à quelque chose…»
Kodjovi Obilalé est l’invité du FC Attalens (FR) ce vendredi 11 mars à l’Auberge de l’Ange. Plus d’infos sur www.fcattalens.ch