En rupture avec l’ère de Köbi «cool» Kuhn, Ottmar Hitzfeld impose un régime militaire auquel ses joueurs goûtent moyennement. Il faudra pourtant une opération commando pour que la Nati sorte vivante du premier tour. Reportage au cœur de la troupe en veillée d’armes.
Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 18.06.2010
Le foot n’est pas la guerre. Emprunter le jargon militaire pour parler du ballon rond n’est donc – on le consent – ni approprié ni convenable. Sauf exception. Ou cas de force majeure, type raison d’Etat. Et à la Coupe du monde, qu’on le veuille ou non, c’est bien de cela qu’il s’agit. En tenant à venir apporter son présidentiel soutien à la Nati, vendredi dernier à Vanderbijlpark, Doris Leuthard l’a confirmé. Chef du Département militaire (!) et accessoirement ministre des Sports, Ueli Maurer aurait dû lui emboîter le pas. Son voyage a finalement été annulé. Ou éventuellement reporté à la période des huitièmes de finale si l’équipe parvient à se frayer un chemin jusque- là. Gageons qu’après avoir accueilli notre souriante première dame en vrai gentleman, Ottmar Hitzfeld se verrait bien serrer chaleureusement la main du conseiller fédéral zurichois. La venue de ce dernier signifierait que son équipe aurait passé au travers des mailles du redoutable filet hispano-hispanique conjointement tendu par l’Espagne, le Chili et le Honduras. Rien que ça.
«LOI MARTIALE»
Survivre à ce premier tour d’enfer. C’est la mission en forme de voeu qu’a fixée l’association suisse à son coach allemand. «Une fois le premier tour passé, tout peut arriver lors des matchs à élimination directe», martèlent Michel Pont et les joueurs depuis un mois. On peut rêver. Une chose est sûre: Ottmar Hitzfeld, l’entraîneur le plus titré de l’histoire du foot allemand avec ses seize trophées, dont deux Ligue des champions, deux Coupe intercontinentale et sept titres nationaux, n’est pas du genre à se contenter du minimum. Nos joueurs s’en réjouissaient à son arrivée, ils l’apprennent à leurs dépens depuis trois semaines. Au point que des dents commencent sérieusement à grincer au sein d’une sélection qu’on a rarement vue autant sous pression. Oui, l’époque des campagnes à la bonne franquette orchestrée par l’affable Köbi Kuhn est bel et bien révolue. Sous le commandement du «colonel» Hitzfeld, le régime est militaire et tout le monde marche à la baguette. Soigneusement tenues à l’écart de leurs moitiés depuis le 25 mai, des femmes et des compagnes de joueurs se sont ouvertement plaintes de cette «loi martiale». Désormais, ce sont leurs maris qui prennent le relais. «On ne peut pas péter sans demander l’autorisation du chef», nous souffle, excédé, un remplaçant, en nous suppliant de respecter son anonymat. «Avec Köbi, on aurait déjà fait trois safaris et deux promenades avec les médias», enchaîne Stéphane Grichting, mi-ironique, mi-perplexe face à l’intransigeance du patron.
EN LIBERTÉ CONDITIONNELLE
Intransigeance. Le mot est encore léger. La preuve? Samedi après-midi, alors que les joueurs profitaient de leurs premières heures de détente africaine après trois jours de dur labeur, les «mesures d’accompagnement» et autres consignes imposées par l’Allemand furent tellement strictes que certains d’entre eux choisirent carrément de rester à l’hôtel. Ou d’y retourner après une demi-heure de semiliberté déjà. Et pour cause: permission de se rendre à la piscine voisine, mais interdiction formelle de se baigner. Autorisation de se balader dans le casino, mais défense absolue de jouer le moindre rand (la monnaie locale). Pas de visite du zoo du complexe non plus, et encore moins de safari dans le Game Park de ce dernier. Même le bowling tout proche a été limité à deux parties par personne. Résignés, Barnetta, Benaglio, Shaqiri et consorts se sont rabattus sur le minigolf, les autres se contentant d’un simple et bref moment de shopping ou d’une partie de flipper à la salle de jeu. Sans photos, des fois que celles-ci feraient l’objet d’une utilisation malveillante des médias en cas de revers et d’élimination prématurée. Veto formel qu’un cador de l’équipe, pourtant habituellement jovial et prompt à répondre aux sollicitations des journalistes, nous opposa sans le moindre ménagement. Un coup de colère décoiffant et certes empreint de frustration, mais qui démontre bien la paranoïa ambiante. Moralité: si Ottmar Hitzfeld voulait mettre ses joueurs sous pression, c’est réussi. Alignés- couverts, pratiquement aucun ne s’enhardit à émettre la moindre critique. A visage découvert du moins. Quant aux relations avec la presse, plus réglementées qu’une visite à des prisonniers, elles se font sous haute surveillance et restent strictement confinées aux aspects sportifs et aux banalités d’usage précédant chaque rencontre. Derrière ce régime de fer et ce jeu de cache-cache confinant parfois à l’absurde, on sent néanmoins le feu couver. Une sorte de rage au cœur et au ventre programmée pour exploser le jour J à l’heure H, conformément aux projets du technicien de Lörrach. Sa recette à base de manière forte forge, il est vrai, son succès et sa légende depuis vingt-sept ans. La périlleuse entrée en matière face à l’Espagne dira justement si elle fait toujours… recette. En attendant, sans Alex Frei ni Valon Berhami, la Nati et ses rescapés, qui n’ont vu pour l’instant de l’Afrique du Sud que leur stade d’entraînement et leur hôtel, sont priés de s’y conformer et de l’appliquer. Pour le meilleur ou pour le pire…
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ENTRETIEN EXCLUSIF
Le stratège de Barcelone et de la
sélection espagnole se la joue humble et est particulièrement prudent
avant d’affronter la Nati. Il va même jusqu’à dire: «Nous pouvons perdre
des plumes contre la Suisse!» Info ou intox? Réponse ce mercredi.
Ottmar
Hitzfeld, le coach de l’équipe de Suisse, croit que l’Espagne est
clairement favorite, non seulement du match contre son équipe mais
également du tournoi. D’accord?
Ça me plaît qu’on reconnaisse
notre valeur, mais je préfère dire que nous faisons partie des candidats
au titre. Candidats, pas favoris. Gagner sept matchs de rang à la Coupe
du monde est très difficile et toutes les équipes vont essayer de le
faire. Y compris la Suisse, contre laquelle nous sommes à chances égales
dans ce premier match.
50-50, en clair vous envisagez
l’éventualité de perdre ou de faire match nul contre la Suisse?
Bien
sûr! Peu importe le classement FIFA; nous avons vu leurs matchs, étudié
la qualité technique individuelle des joueurs. Ils se sont qualifiés
premier de groupe. Et, surtout, Ottmar Hitzfeld est un maître et il l’a
démontré. Si nous n’évoluons pas à notre meilleur niveau, nous pouvons
perdre des plumes contre la Suisse.
Ottmar Hitzfeld n’a pas
hérité
d’un groupe aussi performant que celui de l’Espagne. Il a été contraint
de repartir presque de zéro après l’Euro 2008…
C’est vrai que,
sur ce plan, Del Bosque a eu plus de chance. Il a repris une équipe
championne d’Europe et s’est attaché à prolonger le travail de Luís
Aragonés. Nous jouons bien, c’est un délice de jouer avec des
coéquipiers que tu connais et qui savent lire tes intentions.
Vous
êtes le cerveau de l’équipe?
Je joue comme je sais. Avec mes
coéquipiers du Barça, nous tapons le ballon ensemble quasiment depuis
notre enfance. Et, avec d’autres, nous avons gagné le Mondial des moins
de 20 ans en 1999. Nous avons beaucoup d’heures de vol en commun. Mais,
vous savez, la Suisse a aussi gagné le Mondial des moins de 17 ans cette
année. C’est un signe qui ne trompe pas, un avertissement
supplémentaire pour nous.
Le fait est que la situation des joueurs
suisses est inverse: ils se connaissent peu, jouent dans toute
l’Europe…
Ce n’est pas un désavantage, ça les rend d’autant plus
dangereux, même. Ils apportent à l’équipe nationale le football anglais,
allemand, italien, hollandais… Avec Ottmar Hitzfeld, que Del Bosque
nous a présenté comme un authentique stratège, cet escadron de
mercenaires peut surprendre n’importe qui, à commencer par nous.
Connaissez-vous
les joueurs clés de la Nati?
Frei, Barnetta, Inler, Derdiyok,
Nkufo (il regrette la blessure de Streller et lui souhaite un prompt
rétablissement). Je sais aussi qu’il y a des jeunes prometteurs dont je
devrais retenir le nom. Et Hakan Yakin, évidemment.
La Suisse n’a
guère le soutien de son public et de la presse. Peu au pays croient en
ses chances…
Et en Espagne vous croyez que c’était différent
avant
que l’on gagne l’Euro? Durant les éliminatoires, on prenait des coups
de tous les côtés. Les critiques pleuvaient, personne ne misait sur
nous.
Les 600 000 euros de prime individuelle promis en cas de
victoire, ça vous motive également?
Je dois y aller, là, c’est
l’heure de manger…
Propos recueillis par Maria
Victoria Giménez / Traduction: Laurent Favre