LAUSANNE, MERCREDI 25 MAI
LAUSANNE-SPORT AU CIEL
Ce matin-là, à la Pontaise, l’ultime entraînement de Lausanne en Challenge League a lieu ni vu ni connu. Trois spectateurs sont assis sur un banc. Dont votre serviteur, payé pour cela. Il faut se pincer pour imaginer que, quelques heures plus tard, ces joueurs reviendront de Bienne juchés sur un bus et hurlant leur bonheur devant une foule déchaînée.
Lors de ce dernier échauffement, le préparateur athlétique, Alex Kern, est au centre du groupe. Amené à l’été par l’entraîneur Rueda, spontané et proche des joueurs, il est peut-être la clé du succès des Lausannois. «Dès janvier, nous avions prévu de finir à bloc en mai», dit-il. Il a permis à l’équipe de doubler tout le monde physiquement, après avoir compté 14 points de retard sur Lugano.
Le soir, le match à Bienne rappelle le foot des années 70. Les vestiaires sont ouverts, le public bon enfant, les joueurs animés d’une joie sincère. Ils sont en Super League! La première pensée des vainqueurs va à leur famille. Marazzi songe à sa maman à l’hôpital, le président Collet monte en plein match saluer ses propres parents dans la modeste tribune. Lui comme le vice-président Joseph ont un demi-sourire, à la limite du «les ennuis commencent»… «Je peine à ressentir de la joie immédiate», reconnaît ce dernier.
Pas de vacances pour eux et un budget qui passera de 3,5 millions à 6. La priorité: trouver quatre à six joueurs de Super League «sains et travailleurs». Ceux sous contrat, tels Meoli, Katz ou Marazzi, resteront. Avec des néophytes comme Veuthey, 18 ans. Après la photo pour L’illustré, Collet et Joseph discutent plus de vingt minutes sur la Palud avec Steuble. On est très loin de Grozny.
MARTIGNY, JEUDI 26 MAI
PRIÈRE POUR LE FC SION
Veillée de Coupe chez les dépositaires du trophée, onze fois vainqueurs, les tauliers. Ça trottine sans stress sur le coquet stade de Martigny-Croix, au pied d’un hallucinant cirque de montagnes. Pas de Constantin roublard, pas de déclaration intempestive, juste du jus d’orange pour les visiteurs. On y est comme à l’église avant la communion. Le défenseur Arnaud Bühler se réjouit de jouer sa première finale. En 2009, il était sur le banc. «L’engouement est dingue. Après la demi-finale, les gens nous disaient déjà qu’ils se fichaient du championnat.» Il a pris 70 billets pour ses proches. «Depuis que je suis ici, c’est la première année où tout le monde fait un effort pour l’équipier. Nous sommes la meilleure défense du championnat et c’est aussi Bernard Challandes (ndlr: viré en février par Sion) qui a instauré cela.» L’Italo-Genevois Zambrella a pris une quinzaine de billets. Il se dit serein, même si, «après chaque match, je n’arrive pas à m’endormir avant 4 heures du matin. Je revois toutes les actions dans ma tête.»
Le calme est minéral, comme il le sera le lendemain dans la retraite de l’équipe, à Liestal (BL). Un ancien monastère isolé au fond d’un vallon, loué pour eux. «Pour deux jours, ça va…» dit Zambrella.
On se réjouit de la promotion de Lausanne. «Maintenant, il faut que Servette monte!» s’exclame le directeur sportif, Frédéric Chassot.
NEUCHÂTEL, VENDREDI 27 MAI
FACCHI JUNIOR ET NEUCHÂTEL XAMAX
Vendredi, 11 h 17, sortie sud du lycée Jean-Piaget, à deux pas de la Maladière. Petite sacoche stylée en bandoulière, gros casque audio autour du cou, Mickael Facchinetti a tous les aspects extérieurs du footballeur pro. Deux minutes plus tôt, il était encore un étudiant sortant de la salle B156 et de trois heures d’examen d’anglais. «C’était ardu…» commente sobrement le jeune défenseur. Pas le temps d’échanger ses impressions avec ses camarades, il doit rejoindre l’équipe partie sans lui pour Pratteln, camp de base de Xamax.
Mickael jongle comme cela entre le foot et les études depuis deux ans. Et, lorsque les examens de matu chevauchent une finale de Coupe, ça devient compliqué. «J’ai prié pour qu’on évite les barrages. Deux matchs supplémentaires, je ne sais pas comment j’aurais fait.»
Ce solide garçon posé et bien éduqué en a vu d’autres. Le suicide de sa mère, notamment. Depuis, il habite chez ses grandsparents. Son grand-père, Gilbert Facchinetti, serait le plus heureux des hommes si son Xamax gagnait enfin la coupe avec Mickael. Il l’avait emmené avec lui voir la précédente finale. Un cinglant 0-6 contre Bâle. «J’étais entré dans les vestiaires après le match. Je me souviens des visages marqués par la défaite.»
L’histoire de Xamax, passée et présente. Presque au même moment, à la patinoire toute proche, Bulat Chagaev est le premier des 1470 convives du Lunch Max à passer à table. Abstinent, le nouveau propriétaire zappe l’apéro et reste seul dans la salle durant trente minutes. Pas forcément le meilleur moyen de se faire adopter.
BELLINZONE, SAMEDI 28 MAI
LE SECRET DE SERVETTE
Après Lugano, Locarno et Chiasso, Bellinzone. Le Tessin, Servette commence à connaître. A quelques heures du premier match de barrage, les Genevois affichent une décontraction apprise de leur entraîneur, João Alves. Jambes arquées, les hanches qui grincent, la gloire du football portugais des seventies est un père tranquille pour ses jeunes protégés. «Avec lui, les théories d’avant-match durent trois ou quatre minutes, pas plus. Et le matin, à l’hôtel, chacun se réveille à l’heure qu’il veut, le petit-déjeuner est facultatif», s’étonne le capitaine, Lionel Pizzinat. Vincent Rüfli, défenseur, en profite. «Je préfère dormir plus longtemps.» On est loin de l’ambiance de veillée d’armes qui préside généralement à ce genre de rencontre-couperet. «Je laisse les joueurs le plus libres possible, affirme Alves. La pression? C’est très suisse, ça, vouloir mettre la pression. Pourquoi faire? Moi, je n’ai jamais vu quelqu’un bien faire son travail sous pression. Vous allez mieux écrire, si je me mets à crier et à parler vite?»
Au match, Servette concède un pénalty après huit minutes au malin attaquant Lustrinelli. Venu le jeudi à Genève apporter des DVD de Bellinzone à ses anciens coéquipiers, le Xamaxien Geoffrey Tréand avait pourtant prévenu… Attention à Lustrigol. «Le plus grand simulateur du championnat après Frei.»
Le Sédunois Yoda a également passé un coup de fil à son copain Rüfli pour lui donner quelques tuyaux sur l’équipe tessinoise. La solidarité romande s’organise. Aux Genevois, finalement battus 1-0, d’en profiter. Dès le samedi soir, le message est clair: il faudra remplir la Praille mardi pour le match retour.
Genève aussi veut vibrer à l’unisson des Romands.
BÂLE, DIMANCHE 29 MAI
FINALE SION-XAMAX, L’APOTHÉOSE
C’est le jour où l’équipe qui gagne toutes les finales rencontre celle qui n’arrête pas de les perdre. Avant le match, le chirurgien et Suisse de l’année René Prêtre hume l’air de Saint-Jacques. «J’ai été invité par Xamax, je suis allé discrètement faire un saut aux vestiaires. Je viens surtout voir un beau match. Mais je peux partir à tout moment en cas de transplantation cardiaque.»
Le coup de bistouri, Sion le donne d’entrée. Deux buts en six minutes, dont le deuxième sur un corner d’un garçon qui n’a pas joué en Super League depuis avril 2010 et ne dispose même pas de contrat, Didier Crettenand. «Je reviens de nulle part. Je dois être le seul joueur au monde à vivre cela», sourit-il. Le directeur sportif Piffaretti lui a glissé juste avant le début qu’il tirerait les corners. «Je l’ai mise au premier poteau pour Vanczak. Il est impressionnant.»
Après la vague verte (il a joué à Saint-Etienne), l’entraîneur Roussey découvre la marée rouge et blanc. «C’est encore plus fort, incomparable.» Même un remplaçant comme Chatton ressent cette drôle de puissance: «On a l’impression que rien ne peut nous arriver.» Les glorieux anciens la connaissent bien. Tel l’ex-Sédunois Christophe Bonvin, qui n’arrête pas de se faire charrier: «J’ai enfilé une chemise rouge et noir. La première qui venait dans mon armoire…»
Le défenseur Bühler a joué soixante-sept minutes malgré une contracture, qui s’est déclarée à l’échauffement. «Ce match, je voulais le disputer à tout prix.» Les vacances arrivent avec le soulagement de ne pas être les premiers à LA perdre. La Coupe, amante follement fidèle.