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CAMP DE MONTAGNE
THÉRAPIE DE CHOC POUR JEUNES CAÏDS
Chaque année, l’unité 1 du foyer des Bonnesfontaines, à Fribourg, emmène ses pensionnaires en altitude. Par l’effort et la souffrance, le but est de redonner vie à ces ados en rupture avec la société. «L’illustré» a suivi ce camp d’une semaine dans la région du Muveran, entre larmes et joies.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 30.03.2011

Ils se considèrent comme des caïds, des durs. Mais là, à 2300 mètres d’altitude, ils n’en mènent pas large.

Ils ont laissé tomber leurs sacs, planté leurs raquettes dans la neige. Ils refusent de continuer. En face d’eux, le sommet de la Haute Corde, qui porte décidément bien son nom. La dernière arête est vertigineuse. Plusieurs centaines de mètres de vide de chaque côté. Il faut s’encorder. Ils ont peur. Ils sont à bout. Depuis le début de la semaine, les six pensionnaires du foyer pour jeunes en difficulté des Bonnesfontaines, à Fribourg, ont aligné les heures de marche lors de ce camp organisé dans les Alpes vaudoises. Une première pour ces ados plus habitués à additionner les «garos» (les cigarettes) et les scores sur la console que les dénivelés. Ce jeudi midi, l’effort demandé paraît insurmontable. «Je n’ai jamais rien fait de tel dans ma vie. Je ne monterai pas plus haut», jure Fabien*, 16 ans, le geek de l’équipe.

Pour les éducateurs, pas question de céder. «Vous en êtes capables», martèle Yann Gunzinger, le responsable du camp. Crâne rasé, regard perçant, physique de boxeur, le Valaisan de 42 ans ne lâchera pas. «Face à une difficulté, on n’arrive à rien si l’on reste assis», répète-t-il. La voix résonne. C’est ici, dans la neige et la roche, dans la souffrance, qu’il veut redonner vie à ces ados en rupture complète avec la société. «L’objectif est de les confronter à la difficulté, reconnaît l’éducateur, également psychanalyste, intervenant sur les problématiques de la violence. Nous travaillons sur le dépassement, pour leur prouver qu’ils sont capables d’accomplir des choses, eux qui n’ont souvent aucune estime d’eux-mêmes.» Les six jeunes, qui forment l’unité 1 du foyer – qui en compte trois –, ont entre 14 et 18 ans. La plupart se sont faits virer de l’école, stagnent aujourd’hui sans perspective professionnelle. Quelques- uns sont sous neuroleptiques. Issus souvent de familles en souffrance, plusieurs ont passé leur enfance à encaisser les coups. Certains ont un casier judiciaire: bagarres, voies de fait, vandalisme.

LOIN DU CONFORT

«Pour moi, ils ne se résument pas aux délits qu’ils ont commis», tranche Yann Gunzinger, lorsqu’il explique son travail depuis neuf ans au foyer des Bonnesfontaines, une institution créée en 1868 à Fribourg par l’Assemblée bourgeoisiale de la ville. Deux fois par année, le Valaisan de Choëx organise un camp, le plus souvent en montagne, pour «ses» jeunes. C’est un moment fort d’une prise en charge thérapeutique quotidienne qui peut s’étendre sur plusieurs années. Cette fois, il a choisi comme base la cabane Barraud, 1956 mètres d’altitude, au cœur du district franc du Muveran. Une semaine loin de leur confort habituel: pas de douches ni d’eau chaude. Le four fonctionne au bois et la nourriture a dû être montée à dos d’homme. Aucun appareil électrique n’a été toléré. Un calvaire, surtout pour Pascal, 16 ans, qui en temps normal passe toutes ses soirées au portable avec sa copine. «De 20 à 24 heures, sourit-il. Normal, on est fiancés.»

Ce coin des Alpes vaudoises, c’est surtout l’un des terrains de jeu favoris du guide Edgard Oberson, 58 ans, une expérience énorme, des expéditions jusqu’en Antarctique, une sensibilité particulière à travers sa pratique de l’escalade thérapie. Appuyé par son fils Arno, 27 ans, lui-même moniteur J+S en alpinisme, il emmène une semaine durant, raquettes aux pieds, toute la petite troupe des Bonnesfontaines (deux éducateurs, trois stagiaires et les six ados) dans des endroits aux noms évocateurs: l’Ecuelle, le col des Chamois, la Tour d’Anzeinde… «La barre est placée très haut, reconnaît le montagnard. Dans ce camp, rien n’est facile.» Le second éducateur du camp, Charly Perler, Singinois de 47 ans, justifie la démarche, lui qui, avant de travailler dans le social, fut tour à tour gardien de vaches, chanteur d’un groupe de rock et grutier, ne jure que par ces «expériences», comme il dit avec son chaleureux accent alémanique: «Nous les poussons dans leurs limites physiques. Ce sont ces moments intenses, où ils sont plus à l’écoute, qui les font avancer.»

«IL ME TABASSAIT»

Mais au pied de l’impressionnante Haute Corde la résistance est coriace. Le meneur de la fronde, c’est Jimmy. Le Fribourgeois vient juste de fêter ses 18 ans. Il est le plus ancien de l’unité: trois ans. Cela lui donne l’ascendant sur le groupe. Il le sait. Les éducs aussi. La veille, ils l’ont pris à part pour le recadrer. «En ville, tu n’apprends rien. Ici, tu apprendras en te bagarrant. Ici, ce n’est ni ton corps ni ta tête qui décident, c’est toi!» Les mots cognent. Jimmy encaisse. Pour exploser plus tard. De la colère, presque de la rage.

La vie ne lui a pas fait de cadeaux. «A ma naissance, j’ai dû être élevé par mes grandsparents, confiera-t-il, au bout de quatre jours. Ma mère ne pouvait pas s’occuper de moi et mon père était parti. Il est revenu me chercher quand j’avais 7 ans. Mais, alcoolique, il me tabassait. A force, j’en ai eu tellement marre que je lui ai écrasé une chaise dessus.

C’est là que j’ai fini au foyer.» Comme si cela ne suffisait pas, à l’âge de 11 ans, Jimmy sera victime d’un terrible accident. Alors qu’il joue dans le jardin devant la maison, il sera écrasé par un automobiliste bourré qui est sorti de la route. «J’ai subi 25 opérations, passé deux ans en chaise roulante.» Il lui reste une main droite broyée et un surnom, J9. «J pour Jimmy, 9 pour neuf doigts, ditil avec une étrange fierté. C’est comme ça qu’on me connaît à Fribourg.»

LES ANNÉES DE BANDE

Le surnom de la rue est une reconnaissance pour beaucoup. «Le mien, c’est P-Weezy», signale Pascal, le prince du verlan, qui récite par cœur les textes des chansons du rappeur Booba. La «cape» (casquette) noire, couleur de son «team», vissée sur la tête – il ne l’enlève que pour dormir – le jeune homme évoque ses années de bande chez lui, à «La Tchaux». Une deuxième famille, celle du quartier. A la vie, à la mort. «Pour y entrer, tu dois aller tabasser un gars d’un autre groupe.» Est-ce qu’il l’a fait?

«Bien sûr…» De retour à la cabane, le soir, il racontera la glande sur le Pod, l’avenue Léopold-Robert, la principale artère de la ville. Il se souvient des bagarres, des duels des rappeurs contre les métaleux. Le sang qui coule, la fuite lorsque les «kisdés» (les flics en argot des banlieues) débarquent. Il assure avoir changé. «Trois mois au Time out (ndlr: unité semi-fermée pour mineurs à Fribourg) m’ont calmé.» Pour preuve? «Je suis fiancé. Je suis devenu tout doux.» Motivé, il s’est organisé deux stages dans des garages neuchâtelois. La mécanique, et surtout le tuning, c’est sa passion.

 

«L’objectif est de les confronter à la difficulté»
Yann Gunzinger, éducateur et psychanalyste

 

Pascal sera le premier à se faire encorder pour affronter la Haute Corde. «C’est un truc de ouf qu’on ne fera peut-être qu’une seule fois dans notre vie», lance-t-il aux autres. Le second sera Bakayé, comme pour confirmer la théorie des éducateurs, persuadés de l’effet miroir de la montagne, qui reflète «où tu en es dans ta vie». Toujours stylé, une tronche à la Usher, le jeune homme de 18 ans, né au Mali, est en effet le sourire du camp, motivant ses camarades par des phrases devenues cultes au fil de la semaine: «Ce n’est pas en restant en bas qu’on arrivera en haut.» Elevé en Afrique par ses grands-parents, il n’a rejoint sa mère, installée sur la Riviera vaudoise avec son mari suisse, qu’en 2007. Des retrouvailles difficiles: «Ce qui intéressait ma mère et mon beau-père, c’est que je fasse plein de boulots d’intérim pour ramener de la thune. Mais moi, je veux une formation. Pour plus tard.»

La relation familiale ne cessera de se dégrader. «On s’est violemment engueulés avec mon beau-père, après que je me sois battu avec des types», reconnaît Bakayé. Des «bagarres» qui étonnent de la part d’un gars aussi tranquille. «Je ne suis pas du genre à baisser les yeux…» corrige-t-il, le regard soudain dur. «Aujourd’hui, j’ai un casier», souffle-t-il tristement. Il attend une réponse pour un apprentissage. Il rêve d’un studio et de devenir paysagiste.

«UNE FIERTÉ»

La Haute Corde, ils y arriveront tous. Pascal, Bakayé, Fabien, Jimmy, même les deux benjamins Alessandro et Marc, 15 et 14 ans. Au sommet, on s’embrasse. On se prend en photo. On rit. «Ça gère!» lance Pascal. «J’étais épuisé, puis c’était cool», commente avec timidité Marc, éreinté. Les éducateurs espèrent qu’au retour au foyer, à Fribourg, ces souffrances et ces joies partagées feront avancer le groupe. Ils sont néanmoins conscients que le travail avec ces ados sera encore long. «De plus en plus, nous sommes confrontés à des jeunes qui connaissent des problèmes psychiques, qui n’arrivent pas à suivre une formation», s’inquiète Charly Perler. Mais ces soucis, ce sera pour plus tard. Pour l’heure, au milieu des cimes enneigées, le visage chauffé par les rayons du soleil, personne ne boude son plaisir. «C’est une fierté, jamais personne ne me l’enlèvera», promet Bakayé. Ils se considèrent toujours comme des caïds, des durs. Mais là, à plus de 2300 mètres d’altitude, quelque chose a peut-être changé.

Tous les prénoms des jeunes sont des prénoms d’emprunt.



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Tags: unité 1, foyer des Bonnesfontaines, Yann Gunzinger, montagne, Haute Corde, Muveran, jeunesse, ados Aller en haut de page Haut de page

 

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