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Le reportage
Fumer nuit gravement au confort
Il n’y a pas si longtemps, s’en griller une relevait du plaisir. Aujourd’hui, recalés dehors, transis, les fumeurs font parfois peine à voir. Mais ils contribuent aussi à animer les nuits des villes, grâce à de nouvelles terrasses. Gros plan sur un phénomène de société.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 03.02.2010

Le Jura, cendrier de la Suisse



L’eldorado des fumeurs

Il est désormais interdit de fumer dans tous les lieux publics de Suisse romande, partout sauf dans le Jura. Une originalité dont les cafetiers jurassiens et l’essentiel de leur clientèle se sont accommodés et qui devra pourtant cesser le 1er mai 2010, avec l’entrée en vigueur de la loi fédérale. Dans les cafés, l’inquiétude monte.

Cet hiver, malgré le froid polaire, ils ont germé comme de la mauvaise graine. Qui? Les fumeurs! Dans les villes, on les observe grillant nerveusement leur clope à l’extérieur des bistrots, quand ils y viennent encore. Les cafetiers, eux, sont au désespoir. A Bienne, pour ne prendre que cet exemple, les fumoirs installés à la hâte avec la mention «Ici, on fume» font déjà un tabac.

En rejetant clairement, par 36 voix contre 12, une motion socialiste visant à protéger la population de la fumée passive, le 23 octobre dernier, le Parlement jurassien a donné un peu d’air… à ses bistrotiers. Aujourd’hui, le canton du Jura fait office d’eldorado romand pour les fumeurs, en attendant l’entrée en vigueur de la loi fédérale, le 1er mai prochain.

Les moins inquiets, minoritaires, sont les restaurateurs, à l’image de Marie-Claire Salomon, propriétaire du Cheval-Blanc, à Courtedoux, en Ajoie, qui en période de Saint-Martin attire les gourmands de toute la Suisse. «Pour moi, la loi fédérale ne changera rien. J’ai remarqué que les fumeurs avaient déjà pris l’habitude de sortir pour s’en griller une!» Vrai. Par ignorance, par conviction, par solidarité peutêtre, les clients de passage comme les Jurassiens de l’extérieur n’ont pas cherché à enfumer les lieux au mois de novembre. Elle-même non-fumeuse, Mme Salomon s’en est réjoui.

Le bistrot, acteur social

A quelques kilomètres de là, en vieille ville de Porrentruy, un ancien café d’habitués, La Poste, entièrement rénové façon bar cubain. Edith Grossniklaus, la patronne, a été «soulagée» par le statu quo voté à l’automne au Parlement jurassien. «Si je suis contrainte de refuser les fumeurs chez moi, je devrai fermer, juret- elle. Ma clientèle, c’est 80% de fumeurs. En outre, on fait un travail social. Ici, parmi les gens qui viennent boire un verre, beaucoup sont à l’AI: ils n’ont que ce plaisir-là.» En mai, Mme Grossniklaus devrait pouvoir faire de son café un lieu fumeurs, la superficie n’atteignant pas la barre fatidique des 80 m2 précisés dans la loi. Elle devrait donc s’en sortir, mais interroge: «Pourquoi ne laisse-t-on pas chacun décider de ce qu’il veut faire de son bistrot?»

Un peu plus haut dans la même rue, dite des Malvoisins, se trouve le café-brasserie des Deux-Clefs, principal débit de bières du canton. Le patron, Yves Laissue, a récemment réalisé des travaux d’agrandissement qui lui permettront sans doute, courant 2010, de scinder son établissement en deux parties, avec bar fumeurs et restaurant non-fumeurs. Un heureux hasard, avoue-t-il. Cela n’empêche pas ce fumeur invétéré, qui emploie un personnel fumeur lui aussi, de dire sa préoccupation: «Cela fait souci pour les autres. On a tous besoin de concurrence, c’est vital. Or, cette loi ne va faire qu’accélérer les fermetures.»

Chez Stéph, un autre café de Porrentruy en vogue, Gérald, bientôt 45 ans, dit Pluto, une figure locale, ne décolère pas: «Moi, j’ai bossé comme ouvrier-peintre pendant des années au contact de produits dangereux et tout le monde se foutait de ce que je pouvais respirer…» Fumeur depuis l’âge de 12 ans (!), Pluto estime que le problème de la fumée passive «devrait pouvoir se régler facilement, avec un système d’aspiration adéquat: la technologie le permet!» Ses voisins de table approuvent.

Tourisme imaginaire

Face aux allégations de tourisme tabagique relayées dans la presse, le scepticisme est général. Absurde, affirme Dédé, un trentenaire habitué des Deux-Clefs, qui confie néanmoins avoir «des amis prévôtois qui travaillent ici et qui, plutôt que de rentrer tout de suite à Moutier, restent fumer plus longtemps»…

Un constat que l’on fait aussi en vieille ville de Delémont, à la New Bayerische, par exemple. «J’ai de nombreux clients de Moutier qui viennent fumer chez moi à l’apéro», confie Zymer Mehmetaj, patron de L’Abeille, comme on surnomme l’endroit. Lui aussi dit cependant son inquiétude: «J’ai un pote qui exploite un bar PMU au Locle et qui, depuis l’entrée en vigueur de la loi antifumée, a perdu 40% de sa clientèle. Chez moi, sept clients sur dix fument. Très franchement, ça me fait peur.» Son café faisant plus de 120 m2, il n’échappera pas à des transformations. Il s’y prépare.

Compatissant face à lui, Damien Moscaritoli, autoproclamé client numéro un, a déjà la tête aux grands rendez-vous du calendrier festif delémontain. «Carnaval sans fumée, c’est juste impensable, souligne- t-il. Vous imaginez les nuisances sonores?» Un avis que partage complètement Marianne Koller, qui dirige le Shannon’s Pub, à un pâté de maisons de là. A l’automne 2009, cette dernière s’est réjouie trop vite. «Je pensais qu’on était bon pour quatre ou cinq ans… Là, je suis en colère. Qu’on nous laisse le choix, comme en Espagne, et moi, j’indiquerai clairement: «Ici, on fume!» Et puis je trouve ce système lié à la surface en mètres carrés révoltant, parce que moi qui ai un grand bistrot serai demain celle qui fera le plus de chômeurs, en termes de personnel. Vous trouvez ça normal?»

Calculs de surface

Dans l’immédiat, chacun s’efforce d’évaluer la superficie de son bistrot, à l’image de Nazmi Mehmetaj, qui exploite la brasserie du Suisse, située en face de la gare de Delémont. En principe, celle-ci restera en mode fumeurs, au grand soulagement de Claudia, sommelière le matin. «Si les fumeurs n’étaient plus les bienvenus, je perdrais mon travail, observe-t-elle. Ici, ils constituent 85% de la clientèle!»

Contrairement à la tenancière du Shannon’s Pub, le patron de L’Abeille et celui du Suisse, par ailleurs parents, pourront, «le temps du court été jurassien», compter sur leur terrasse. Cela aidera à faire passer la pilule, reconnaissent-ils sans se réjouir.

Marianne Koller, elle, ne décolère pas. Clope au bec, elle dénonce ceux qu’elle considère comme les responsables. «Les pires, ce sont les non-fumeurs végétariens, qui ne consomment rien!» Et la patronne du Shannon’s Pub de souligner à propos de la trépidante vie nocturne jurassienne: «Dans le Guide du Routard, ils avaient écrit à propos de Delémont: «Passer sans s’arrêter.» C’est dire… Le bistrot, on a que ça!» 




L’analyse de Bernard Crettaz

«Une société d’interdictions»

Le regard aiguisé du grand sociologue valaisan sur les fumeurs exclus et notre monde si friand de normes et de contrôles.


Comment réagissez-vous devant ces groupes de fumeurs dans la rue?

Ils donnent l’impression d’un combat perdu. Quand j’observe ces gens, je ne vois ni joie, ni créativité, ni acte de contentement. C’est une population nerveuse et frustrée qui se cherche une jouissance à la va-vite. Il m’est arrivé de m’arrêter pour plaisanter. C’est souvent mal reçu. Quand on parle avec eux, ils vous disent qu’il faudra qu’ils songent à arrêter de fumer.

Rien de positif?

Pour qu’il y ait quelque chose de créatif, il faudrait un sentiment d’appartenance et un adversaire clair. Rien de tel dans ces groupes de fumeurs en fin de course. Leur groupe n’est pas là. Il est au-dedans, dans leur bistrot, dans leur entreprise.

C’est une interdiction de plus...

Nous sommes entrés dans une société morale. Il y a sans doute des centaines de personnes qui se lèvent chaque matin en se demandant ce qu’elles pourront interdire. C’est une société sans projet, mais bourrée de contrôles et de surveillances permanents, de normativités qu’on impose. On est mal parti.

Nous avons éprouvé pas mal de difficultés à prendre les fumeurs en photo...

Ce que vous dites est capital. Cela signifie que ces gens-là savent que cette photo est aussi celle de leur mauvaise conscience. Ils sont fuyants, ils n’aiment pas qu’on les regarde. J’ai aussi une hypothèse: ils ont probablement le sentiment que cela doit se voir. La norme physique est aux corps jeunes et beaux et aux non-fumeurs. Il n’est plus esthétique de fumer. Vous rendez-vous compte du vaste processus de stigmatisation sociale qui s’est mis en place? Les antifumeurs ont réussi et cela se passera de plus en plus ainsi dans ce monde d’interdictions. M. D.




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Tags: tabac, fumer, fumeurs, fumoirs, cigarette, Suisse romande, Jura, bistrot, Bernard Crettaz Aller en haut de page Haut de page

 

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