Pour tout «G’nevois» qui se respecte, les choses sont claires: il y a LE Servette, le club de football, et Genève-Servette, le club de hockey sur glace. Dans quel ordre? Longtemps, très longtemps, le Servette FC, 120 ans, 17 titres de champion national, régna sans partage. Ses joueurs étaient des stars (Fatton, Dörfel, Barberis, Rummenigge, Frei), ses dirigeants étaient des stars (Dominique Warluzel, Michel Denisot, Christian Luscher) et même ses supporters étaient des stars (Armin Jordan, Frédy Girardet, Marc Rosset).
Aujourd’hui, c’est à la patinoire des Vernets que l’on croise Jean-Philippe Rapp, Massimo Lorenzi ou Christian Luscher. Vrais passionnés ou opportunistes, ils étaient tous là mardi 23 mars pour l’acte VII du quart de finale contre Fribourg-Gottéron. Ce soir-là, tout Genève et le Tout-Genève vibraient pour le hockey. Les m’as-tu-vu et les fauchés étaient moins nombreux, jeudi 25, pour le premier match des demi-finales contre Zoug (victoire 6-3). Restaient Rosset, Rapp et 6000 spectateurs ravis du spectacle.
Changement de décor deux jours plus tard. Au stade de la Praille, le Servette FC bat le Stade-Nyonnais 3-1. Un joli match, de beaux buts et les footballeurs genevois qui poursuivent leur remontée au classement de la Challenge League. Mais le stade est aux sept huitièmes vide (3738 entrées pour 30 000 places, deux tribunes sont fermées) et il pleut… En première mi-temps, le public a grondé de plaisir lorsque l’écran lumineux a annoncé que, là-bas, à Zoug, Paul Savary avait ouvert le score pour Genève-Servette.
«Le foot repart gentiment, mais il a fallu tout reconstruire»
Michel Pont
Alors, la Cité de Calvin est-elle devenue celle du patin? La plupart des gens que nous avons rencontrés la semaine dernière n’y croient pas. Le hockey plaît, c’est sûr, mais Servette reste Servette. Daniel Visentini, chef des sports de La Tribune de Genève, est catégorique. «Pour nous, même en première ligue, il y avait Servette et les autres clubs. Ceux-ci nous l’ont d’ailleurs reproché, mais les panels lecteurs nous ont donné raison.» Le phénomène ne serait que passager, amplifié par la faillite du Servette FC en décembre 2005 et sa relégation en première ligue. «C’est le même public», nous répètet- on. Jeudi soir, les jeunes supporters «ultras» hésitaient: «On ne sait pas encore si on ira à la Praille ou à Zoug samedi.» Ce sera finalement moitiémoitié. «Dans les années 70, tous les footeux allaient voir les derbys contre La Chaux-de-Fonds aux Vernets», se souvient Michel Pont, présent à la Praille samedi pour voir son fils Tibert.
Etonnamment, le meilleur défenseur de la cause du Servette FC se nomme Chris McSorley, l’entraîneur du Genève-Servette HC. «Ce sont deux phénomènes indépendants», glisse le coach ontarien (en anglais). «The money? Genève a assez d’argent pour s’offrir deux clubs de niveau mondial!» Pourtant, Genève-Servette finira sans doute l’exercice dans les chiffres rouges. A la Praille, les espaces publicitaires sont aux deux tiers disponibles et le sponsor maillot est celui de la société de Majid Pishyar, le nouvel homme fort (depuis 2008) du Servette FC.
Il en faut évidemment plus pour coincer Chris McSorley contre la bande. «Servette veut dire «sport»! Plus les deux clubs seront compétitifs, plus la ville sera réceptive. Nous sommes allés voir M. Pishyar pour proposer une collaboration.»
Le foot relève le gant
Nous aussi sommes allés voir Majid Pishyar. Après le bureau parfumé au jus de chaussette de Chris McSorley, le contraste est saisissant. Costume sur mesure, barbe noire impeccablement taillée, cet homme discret et élégant reçoit dans sa loge et s’exprime en persan, entouré de ses deux fils. «C’est vrai, ils ont voulu nous voir. J’ai senti qu’ils craignaient notre projet… Le hockey a pris la première place parce que le football a disparu de Genève pendant cinq ans. Pour le moment, nous sommes comme un patient qui reprend des forces après une très grave maladie. Il y a 3000 à 4000 spectateurs par match, l’intérêt revient. Nous avons besoin du soutien et de la participation de chaque supporter. Mais, bientôt, il y aura ici une chaude ambiance et le public accourra sans qu’on le lui demande.»
Avec quels moyens? «Majid Pishyar a promis la Ligue des champions pour 2014. S’il veut tenir son calendrier, il va falloir sortir le carnet de chèques dès l’été prochain…» suggère Eric Lafargue, photographe de sport. «Il manque deux ou trois pointures pour encadrer les jeunes, affine Michel Pont, qui invite à la patience. Ça repart gentiment, il ne faut pas oublier qu’il a fallu tout reconstruire.»
La prédiction de Canal+
D’ici là, le public risque de préférer les Vernets. Pour l’ambiance. Au hockey, avec 7000 spectateurs et un budget de 8 millions (l’estimation pour le GSHC), vous avez une chaude atmosphère et une excellente équipe dans l’un des trois meilleurs championnats européens.
Jean-Philippe Rapp, élevé au biberon du foot, est déjà conquis. «Je viens en tant que président de la Licra Suisse, qui est partenaire du club, mais pas seulement. J’aime l’ambiance, c’est l’une des plus retenues du pays. Il n’y a pas d’invective, pas de bras d’honneur.»
«Au hockey, il n’y a pas de bras d’honneur ni d’injures»
Jean-Philippe Rapp
Dans les sièges business, même constat. «Ici, c’est bien organisé, explique la responsable marketing d’un grand groupe de presse. Le club est très pro: McSorley passe avant le début du match, nos clients peuvent aller sur la patinoire remettre les prix à la fin. Ils adorent! Le foot aussi, mais seulement les grosses affiches. Et ce n’est pas le même p…» Le vacarme de la patinoire couvre la fin de sa phrase. But pour Genève-Servette! Et, là, surprise dans la zone VIP: même le personnel qui travaille dans les loges, serveurs, hôtesses, vigiles, fête la victoire. Une image rare. Qu’en ont-ils à faire? Beaucoup ne travaillent qu’occasionnellement pour le club, certains sont bénévoles. «Chris McSorley est très fort pour ça: impliquer les gens, les faire se sentir utiles, les remercier d’une tape dans le dos», constate l’un de ces bénévoles. Eugène Chappuis est masseur et magnétiseur. Ses doigts d’or ont pétri gratuitement les muscles des footballeurs du Servette durant dix-sept ans. Il s’occupe désormais, toujours bénévolement, des hockeyeurs. «Ce qui m’a surpris en arrivant, c’est le respect...»
Un autre employé, qui a connu les deux clubs, compare. «Au Servette, tout était axé sur l’équipe première. Ici, c’est plus un club.» La suprématie du hockey ne serait donc pas qu’une question de circonstances… «Le hockey flambe actuellement comme le foot a flambé à l’époque de Canal+: parce qu’il y a un leader, une direction forte», observe Simon Pidancet, physiothérapeute de Genève-Servette après avoir été celui du Servette de Canal+. «Chris McSorley a structuré le club. Il l’a développé en n’ayant pas peur de dire: on est un produit. A Servette, Patrick Trotignon faisait la même chose du temps de Canal+. Après, il y a eu des gens pleins de bonne volonté, mais ce n’étaient pas des managers.»
Tandis que Marc Roger coule le Servette, les hockeyeurs font profil bas et bossent. Ils inaugurent des minipatinoires, amènent Sherkan, leur aigle fétiche, dans les écoles, lancent des soirées à thèmes (récolte de nounours pour les enfants des hôpitaux, maillot rose pour la lutte contre le cancer du sein), impliquent les joueurs dans la vie sociale de la marque Genève-Servette. «En 2001, à l’arrivée du groupe Anschutz à Genève-Servette, Patrick Trotignon a dit: «Ça va être de grands rivaux pour le foot…» se souvient Simon Pidancet.
Le lièvre Servette FC va bientôt se réveiller, mais il y a longtemps que la tortue Genève-Servette avance d’un bon pas. Sans faiblir.