La légende lui prête 10 000 femmes, mais ce n’était qu’une «boutade», reconnaîtra Georges Simenon (Liège 1903-Lausanne 1989) à la fin de sa vie. Dans une interview croisée avec Federico Fellini, il avouera pourtant: «J’aurais voulu connaître toutes les femelles (...) mais ce n’est pas parce qu’on cherche un contact humain qu’on le trouve. On trouve surtout le vide, n’est-ce pas?» Pendant plus de dix ans, Michel Carly a mené l’enquête dans les textes de jeunesse introuvables, les souvenirs, la correspondance, les interviews et les témoignages des proches, pour rendre aux femmes de cet insatiable séducteur la place qui leur revient dans une œuvre tellement plus grande que nature: 192 romans et 158 nouvelles sous son nom, des œuvres autobiographiques, des dizaines d’articles de reportage et plus de 170 romans sous pseudonyme, des dizaines de nouvelles et autres contes galants…
FEMMES À L’ŒUVRE
Bien avant d’en avoir les moyens, Simenon fréquente assidûment les cabarets et les hôtels de passe. Le succès venant, il éprouvera du Paris des années folles les plaisirs les plus raffinés. Petites fleurs des pavés ou courtisanes de luxe, Kiki de Montparnasse («Une croupe onduleuse et si charnue que malgré soi on avance la main») ou Joséphine Baker qu’il rencontre à 23 ans tandis qu’elle en a 20. Comme lui, elle aime danser, faire l’amour et hanter les nuits parisiennes… Il projette même de créer une revue à son nom, le Joséphine Baker’s Magazine, dont le premier numéro, prêt à partir pour l’imprimerie, contient sous sa plume des propos pour le moins savoureux: «J’aime… les bananes. C’est un vêtement pas chaud. C’est aussi le seul qui se mange. J’aime… l’amour parce qu’il est fait pour ça.»
Certains ont reproché à Simenon que les femmes de ses livres soient le plus souvent antipathiques, frivoles ou tyranniques, manipulatrices ou intéressées. Les autres sont souvent à l’image de Mme Maigret: de braves ménagères auxquelles on ne demande pas de passer le seuil de leur cuisine. Une lecture encyclopédique révèle au contraire comment les femmes de sa vie nourrissent ses romans. L’homme aux 10 000 femmes est avant tout l’écrivain aux 10 000 personnages.
SENSUALITÉ SUGGÉRÉE
Publié un recueil de dix romans donne à redécouvrir quelques-unes des figures féminines les plus fortes et les plus singulières de son univers. La veuve Couderc bien sûr, histoire de jalousie et de désir d’une femme mûre. Striptease, roman bouleversant sur les filles de la nuit, Betty, ou la femme et l’alcool, En cas de malheur, ou l’histoire d’une délinquante aux mœurs très libérées prête à séduire un avocat célèbre, La fenêtre des Rouet, où une femme révèle à une autre sa sensualité étouffée… Sinon dans ces textes coquins pour des revues aux titres explicites (Paris-Plaisir, Froufrou), Simenon demeure d’une parfaite correction. Le désir, la sensualité, le sexe sont évoquées avec la délicatesse de la soie, entrevus comme un sein à l’échancrure d’un corsage.
Et puis il y a ses quatre épouses et cette définition du couple qu’il donne dans Quand j’étais vieux: «Un mâle et une femelle dans la jungle.»