C’est un monde à part. Un îlot propre, paisible et ordonné où vivent 16 000 réfugiés tibétains, dont 5000 moines bouddhistes. Dans le camp de Mundgod continue à battre le cœur du Tibet, au rythme de rituels perpétués sans folklore, avec d’autant plus de ferveur que la Chine, en envahissant le Tibet en 1950, a tout fait pour les réduire à néant. C’était compter sans l’attachement d’un peuple à sa philosophie de vie et à son chef spirituel, le dalaï-lama. Figure charismatique à laquelle se réfère constamment cette communauté homogène, à l’image de la famille de Norlha…
Sur le trajet qui mène à son domicile, chiens errants, vaches et buffles freinent régulièrement la course du rickshaw-taxi, contraint aussi de ralentir au passage de moines déambulant en grappes dans leur robe bordeaux. Gorgé de pluie au lendemain de la mousson, le paysage défile, luxuriant, coloré et vierge de détritus. Des drapeaux de prières chuchotent au ciel leurs invocations. Quelques centaines de mètres plus loin se dresse la maison de Norlha et de sa famille. Une ferme rudimentaire abritant 21 personnes. Quatre générations sous un même toit. Dans toutes les pièces, séparées par de simples pans de tissu, des autels garnis d’offrandes, des moulins à prières et l’odeur douceâtre des encens. Sec et alerte, Norlha, le doyen du clan, âgé de 80 ans, vient de rentrer des champs.
CONVOI NOCTURNE
Le thé au lait sucré servi, sous le regard bienveillant du dalaï-lama accroché au mur, le livre des souvenirs s’ouvre. Norlha raconte son histoire. Craignant la répression de l’armée chinoise, il a fui le Tibet en 1961, accompagné de son épouse, de ses deux enfants de 4 et 6 ans et de quelques voisins. «Des milliers de personnes ont été tuées», relate l’exilé, qui a perdu nombre des siens dans le conflit. Le convoi se dirige vers le Ladakh. Le voyage, à pied, durera sept mois, avec la peur constante d’être interceptés. «Pour limiter les risques, nous marchions la nuit et dormions le jour.» Heureusement, le fugitif connaît bien la route. Nomade à cette époque, éleveur d’animaux, il faisait du troc à la frontière indo-népalaise, échangeant du sel et de la laine contre du blé et de l’orge.
Au Ladakh, les conditions d’existence sont rudes. Norlha s’échine sur des chantiers, mais l’argent gagné ne suffit pas. Son épouse et sa fille doivent aussi travailler et Le grand reportage recourir ponctuellement à la mendicité. Sept ans s’écoulent avant que la famille ne s’installe à Mundgod, en 1968, sur un bout de terre forestière mise à disposition par le gouvernement indien et où 200 personnes ont alors déjà trouvé refuge, résidant sous des tentes. Ils participent à l’abattage des arbres, à la construction des maisons, aux travaux des champs… Au fil des ans, le camp de fortune ancre sa destinée dans la pierre. Aujourd’hui, c’est un Tibet miniature bien organisé, avec ses monastères, sa médecine traditionnelle et moderne, ses écoles, ses hôpitaux, ses programmes télévisés retransmis de Dharamsala… Un Tibet qui ne remplacera jamais pourtant l’original dans le cœur de Norlha. «Je garde espoir de retourner dans ma patrie avant de mourir», lance le vieil homme, qui nourrit aussi le rêve, dans sa prochaine vie, de «renaître Tibétain au Tibet»!
Les yeux pétillants d’une bonté malicieuse, Choeden, l’épouse de Norlha, 79 ans, rayonne. Et ni la douleur d’une ostéoporose qui la plie en deux ni les aléas d’une existence difficile n’ont assombri son humeur. Pas un mot ou presque sur son union avec Norlha, un mariage arrangé, conformément à la coutume tibétaine d’antan. L’a-t-elle trouvé beau? Qu’a-t-elle ressenti lors de leur rencontre? «Quand il était jeune, peut-être…» répond Choeden à la première demande, tout en ignorant la seconde. La réfugiée se contentera de dire qu’elle a connu beaucoup de souffrances mais qu’à Mundgod sa vie s’est améliorée, «grâce à la gentillesse du dalaï-lama». Tripatouillant son tablier – un accessoire porté sur la robe traditionnelle par les femmes mariées –, Choeden précise que le plus important, c’est la famille. «La colère est inutile. Je n’ai jamais été fâchée avec Dieu et continue à prier pour une vie future meilleure.»
«J’AURAIS VOULU ÊTRE ENSEIGNANTE»
Si Tsechoe Lamo, la fille de Norlha et de Choeden, a bien un regret, c’est celui de n’avoir pu fréquenter l’école, contrairement à son frère cadet, Karma Jangdup. La faute à l’exil et à la pauvreté… «Je ne sais qu’écrire mon nom», s’attriste cette femme de 56 ans, mère de quatre enfants, essuyant d’irrépressibles larmes. Mariée à 19 ans, Tsechoe a consacré son temps à la famille, au travail des champs et à la vente, plusieurs mois par année, de pulls et de jaquettes hors de Mundgod. Une activité fréquente dans les rangs des réfugiés qui peinent souvent à survivre avec les seuls emplois dans le camp. «Ma vie a été difficile, mais il n’y a pas de tristesse à avoir. C’est mon karma», affirme, résignée, cette femme qui aurait pourtant aimé devenir enseignante. Son fils, Karma Dhondup, 34 ans, trois enfants, a été mieux loti. Diplômé de Bangalore en management, il est responsable de la coopérative de fermiers de Mundgod, forte de 3800 membres. «J’ai eu la chance de suivre des études. A mon tour de faire quelque chose pour les autres», déclare-t-il, précisant que son travail comporte un important volet social. Et de manifester son attachement à la communauté et à la famille. «C’est un choix de rester ensemble, une manière propice à l’entraide et au maintien de nos traditions. Tôt ou tard, le Tibet sera autonome.»
PAROLE AUX ENFANTS…
«Le Tibet, je sais où c’est. C’est très loin. Je sais aussi que les Chinois ont des armes.» Du haut de ses 5 ans, Tenzin, le fils aîné de Karma, a déjà une certaine conscience de ses origines. Et de l’importance du bouddhisme dans l’existence. Ce matin, il a accompagné son père au temple, agité les moulins à prières et «salué le Dieu» avant de se rendre à l’école. Et le dalaï-lama, en a-t-il entendu parler? «Bien sûr, c’est un lama. Pas un moine. Le moine, c’est mon oncle.» Tenzin Yangchen, sa cousine de 15 ans, fait figure d’adolescente bien sage. Son but dans la vie? Suivre les conseils et les règles de ses parents. Des propos dictés par la présence de son père à proximité? Interrogée sur la possibilité de choisir son futur mari, la jeune fille baisse en tout cas la voix. «Oui, c’est désormais faisable…» Et que lui inspire le Tibet? «Nous avons perdu notre liberté, notre pays. Il nous faut étudier dur pour les reconquérir.» Un discours qui sent un peu la leçon apprise… Mais, en même temps, les distractions au camp sont inexistantes. Discothèques et fêtes nocturnes sont interdites. Tenzin passe son temps libre à faire ses devoirs – elle souhaite devenir biologiste – et à aider au ménage. Autant dire que les rêves n’ont pas encore été mis à l’épreuve de tous les possibles…
MUNDGOD EN CHIFFRES
Mundgod (20 000 habitants), Etat du Karnataka, se situe à 150 km à l’est de Goa. En 1966, l’Inde y a créé un camp fermé aux touristes, composé de 9 villages où vivent 16 000 réfugiés. Les célèbres monastères de Deprung et Ganden, démantelés au Tibet par les Chinois, y ont été reconstruits et abritent plus de 5000 moines. Le dalaï-lama s’y rend régulièrement pour livrer des enseignements fondamentaux.