Du cas zéro au Mexique à une pandémie mondiale
Edgar Enrique Rodríguez, 5 ans, gambade joyeusement dans les rues poussiéreuses de La Gloria, un misérable hameau situé dans l’Etat de Veracruz, à 280 kilomètres de Mexico. C’est aujourd’hui un rescapé, mais surtout un petit héros en l’honneur duquel les autorités du village ont même édifié une statue, sur la place centrale. Ce garçonnet, aujourd’hui en parfaite santé, est en effet le cas zéro: la toute première personne du monde infectée par le virus de la grippe A (H1N1), identifié depuis avec certitude par les chercheurs comme un descendant de quatrième génération du virus de la grippe espagnole de 1918, dernière grande pandémie mondiale qui avait fait entre 20 et 50 millions de victimes.
C’est donc de cet endroit perdu que le virus serait parti, en mars dernier, avant de gagner rapidement tout le reste du pays et sa capitale, Mexico, paralysée et confinée durant les mois d’avril et de mai. Un scénario cauchemardesque qui va s’étendre ensuite sur tout le continent américain, du nord, avec les Etats-Unis, au sud, où la légende veut que le virus ait été amené fin avril à Buenos Aires par un Argentin rentrant de ses vacances au Mexique.
Le 23 mai, alors que le Mexique comptabilise 80 morts et 4000 personnes malades, l’Argentine ne compte encore que deux cas suspects, mais la psychose va très rapidement embraser ce vaste pays de 40 millions d’habitants. Elle monte encore d’un cran quand, le 11 juin, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) élève sa cote d’alerte à son niveau maximal de 6. Pour beaucoup alors, en raison du manque d’information, attraper la grippe A équivaut à une condamnation à mort. Le 15 juin, l’Argentine enregistre son premier décès: un nourrisson de 3 mois. Deux semaines plus tard, le pays comptabilise plus de 70 morts. Restaurants, théâtres et cinémas fermés, rues vides, universités et écoles désertées, hôpitaux pris d’assaut, port du masque quasi obligatoire, scènes de panique dans les transports publics, la peur d’être statistiquement contaminé semble à son paroxysme et s’étend aux pays voisins, Brésil, Chili, Uruguay… Les bilans journaliers augmentent au même rythme que les craintes, pour se stabiliser enfin, au terme de l’hiver (septembre), à un total d’un peu plus de 600 décès pour l’Argentine et 1400 pour le Brésil – sur une population de 190 millions d’habitants.
Depuis, le virus a traversé les océans et raconte aujourd’hui l’histoire d’un emballement mondial que rien ne semble plus arrêter. La semaine dernière, on recensait trois millions de cas confirmés de grippe A (H1N1) dans le monde entier et au moins 8800 morts – dont 5980 victimes sur le continent américain qui reste pour l’heure celui qui a payé le plus lourd tribut à la pandémie. Et les chiffres vont désormais tous dans le même sens: avec l’arrivée du froid et de l’hiver dans l’hémisphère nord, l’épidémie s’intensifie en Europe avec une progression sensible du nombre de cas.
En France, par exemple, près de 410 000 personnes auraient été infectées par le virus grippal la semaine dernière, et on y compte déjà une cinquantaine de décès. En Suisse, on dénombre pour l’instant trois victimes en quelques jours: la première, à Bâle, est un bébé de 4 mois et demi (voir dessous), la deuxième une femme diabétique âgée d’une soixantaine d’années à Winterthour, la troisième une malade du sida de 46 ans atteinte également d’insuffisance cardiaque à Zurich. Dans notre pays, le nombre de malades a triplé en une semaine pour atteindre vendredi dernier la barre des 4500 cas. Mais la situation est sous contrôle, rassurent les autorités fédérales, grâce au vaccin et à l’arrivée massive, d’ici à trois semaines, de huit millions de doses réparties dans tous les cantons. Des vaccins dont l’efficacité semble également confirmée en cas de mutation du virus, comme cela a été décelé la semaine dernière en Norvège dans les corps de deux personnes décédées de la grippe A.
Malgré l’alignement de chiffres impressionnants, il faut rappeler une fois de plus qu’une banale grippe saisonnière tue bien davantage que la pandémie H1N1. Rien qu’en Suisse, par exemple, elle fait en moyenne chaque année plus de 1000 morts. Et dans le monde entier, selon l’OMS, entre 250 000 et 500 000 victimes.
Nino, 4 mois, premier mort suisse
Le dimanche 15 novembre,
un bébé est décédé par suffocation dans les bras de son père, à Bâle.
D’une santé très fragile, il souffrait de malformations cardiaque et
buccale.
Symbole malgré lui, son nom restera dans l’histoire de
la grippe A (H1N1) en Suisse: Nino K., âgé de 4 mois et demi, est la
première victime du virus dans notre pays. Le dimanche 15 novembre, il
est mort par suffocation dans les bras de son père, à l’Hôpital
pédiatrique universitaire des deux Bâles (UKBB), sur les bords du Rhin.
«Son
cas est particulier», expliquait Jürg Hammer, chef du service de
pneumologie de l’UKBB. Depuis sa naissance, en effet, le 22 juin
dernier à 9 h 22 du matin à l’Hôpital cantonal Bruderholz, à Bâle, ce
petit bout de chou de 3 kg 240 et 56 cm n’avait pas été gâté par la vie
et souffrait de nombreux handicaps: notamment d’une malformation
cardiaque, d’une faiblesse immunitaire et surtout d’une fente labiale
et palatine – une malformation buccale qui rendait sa respiration
difficile. Ses jeunes parents, Susi et Stefan, 26 et 30 ans, habitent à
Bottmingen (BL), dans une belle maison mitoyenne aux rideaux
aujourd’hui tirés. «C’est un immense chagrin pour nous tous. Nous ne
souhaitons pas parler à la presse, lâche Romy, la tante du petit Nino.
Nous voulons que notre deuil reste dans le cadre privé de notre
famille.» Dans le jardin de la villa familiale, un «totem» offert par
Romy et son époux lors de la naissance du petit garçon s’est transformé
depuis en mémorial improvisé. Marqués par ce drame, des anonymes y ont
déposé des fleurs et des bougies.
Durant les quatre mois et demi
de sa trop courte existence, Nino aura passé plus de deux mois à
l’hôpital. «Nino, tu es si beau depuis que tu es né», lit-on sur un
blog qui relate, jour après jour, l’histoire des rares instants de
bonheur de la future petite victime. Le 23 août, Nino est en visite
chez son parrain; quelques jours plus tard, le 31 août, il est à Europa
Park avec ses parents; le 2 septembre, il se balade dans sa poussette à
travers les allées du parc d’oiseaux de Steinen, dans la Forêt-Noire.
Mais le grand public ne connaîtra jamais son visage: depuis le décès de
Nino, les images de ces journées pleines de vie et de joie toute simple
ont été effacées du web par sa famille.
Le dernier adieu à ce
petit garçon trop tôt disparu a eu lieu lundi dans la petite église de
Bottmingen, dans la plus stricte intimité.
Les témoignages
Séverine Gallaire, 33 ans, ingénieure
«Cela fait un mois que notre famille a emménagé en Suisse. Comme je suis enceinte de huit mois, en France j’avais reçu une lettre me disant que je devais aller me faire vacciner. Arrivée en Suisse, personne ne m’a plus parlé d’une éventuelle vaccination. Même les sagesfemmes du CHUV ne m’ont rien dit. J’ai dû chercher par moi-même des informations et ça n’a pas été évident de prendre une décision. Heureusement, le site internet de l’Office fédéral de la santé publique est très clair. Le dilemme, maintenant, c’est de savoir si mon mari, qui est asthmatique, et mes enfants vont se vacciner aussi pour protéger le bébé à naître…»
Salvatore Poma, 58 ans, aide soignant au CHUV
«Je travaille avec des dialysés, très faibles et très vulnérables à ce virus. Je trouve donc que c’est mon devoir vis-à-vis d’eux de me faire vacciner.
Je sais qu’il y a déjà près d’un quart du personnel médical qui a fait pareil. Même vis-àvis de ma famille, je trouve que c’est bien, comme ça je ne lui ramène pas des microbes de l’hôpital. Toute cette polémique, c’est exagéré. Comme d’habitude, il y a beaucoup de dramatisation; c’est normal, pour un vaccin, d’avoir quelques effets secondaires. Mais, du coup, les gens ne savent plus très bien qui croire. Certains des patients refusent d’ailleurs de se faire vacciner alors qu’ils sont à risques!»
Olivier et Grazia-Maria Blanchet, 48 ans, à l’AI et éducatrice de la petite enfance
«J’ai été greffé d’un rein il y a cinq ans et je prends toujours des médicaments immunosuppresseurs. Je fais donc clairement partie des groupes à risques et mon médecin ne m’a pas trop laissé le choix. Ma femme se fera probablement vacciner plus tard; avec son travail, elle est en contact avec beaucoup de microbes. Pour l’instant, j’ai déjà réussi à ne pas tomber malade quand notre fils a ramené la grippe de ses vacances. J’ai pris du Tamiflu, mais ça m’a fait douter de la réelle contagiosité du virus. Le vaccin en soi ne m’inquiète pas, j’ai surtout l’impression qu’on a conditionné les gens pour qu’ils aient peur et aient recours à certains médicaments. On entretient ainsi la psychose.»
Simone Bourquin, 72 ans
«Je suis greffée d’un rein et j’ai eu un œdème pulmonaire après une opération du fémur: c’est un peu comme si j’étais doublement à risques. Je me suis donc laissé convaincre, mais je crains beaucoup plus les effets secondaires du vaccin contre la H1N1 que ceux du vaccin contre la grippe saisonnière.»
Pauline Morey, 33 ans, enseignante, et Lily, 8 mois et demi
«Ma réflexion sur le sujet n’est pas du tout aboutie! J’ai l’impression de n’entendre que des discussions de café du Commerce sur les risques et le bien-fondé d’une telle vaccination. On est très peu informé. La preuve? Je suis venue ici tout énervée parce que le pédiatre n’avait pas de dose pour vacciner Lily. Finalement, elle n’a pas été vaccinée, mais moi, oui. Je suis quand même satisfaite d’avoir agi. Je m’en voudrais trop si Lily devait souffrir de la grippe et de certaines complications et que je n’aie rien fait pour l’empêcher. J’ai le sentiment que c’est à chacun de savoir s’il veut ou non se vacciner. Même si c’est parfois plus simple de ne pas avoir le choix.»
Marc et Sonja Mercier, 36 ans, informaticien et ostéopathe équin
«Nous, on a assez de défenses immunitaires, donc, si ça ne tenait qu’à nous, nous ne serions pas là. En même temps, j’ai dépassé mon terme de trois jours et je rigole en me disant que suis prête à tout pour accoucher enfin! Sérieusement, j’ai confiance en la médecine et je pense que le vaccin est fiable!»
Sarah et Lamine Kaba, 32 et 29 ans, réceptionniste et manœuvre
«La semaine dernière, notre fils de 3 ans, Kalil, a été grippé. Il était très malade et ça m’a fait vraiment très peur. On ne sait pas si c’était la grippe A, mais ça m’a convaincue d’aller nous faire vacciner. On était au CHUV aujourd’hui, par hasard, on a vu les panneaux, on est venus. C’est gratuit en plus! Pour moi, cette grippe ne me fait pas peur, mais pour mon fils, oui, je suis inquiète. Malgré toutes les discussions sur l’efficacité et les conséquences de ce vaccin, j’ai confiance. Les médecins savent ce qu’ils font. Je trouve qu’on devrait tous se faire vacciner: par solidarité, mais aussi pour protéger sa vie. Cela dit, chacun est responsable de soi et doit pouvoir faire ce qu’il veut.»
Sandrine Rinsoz, 43 ans, enseignante
«Je suis asthmatique et, du coup, pour moi, ce n’est pas vraiment un choix. Je me fais déjà vacciner chaque année contre la grippe saisonnière. Comme je suis en contact avec des ados et que j’ai deux enfants à la maison, ça me paraît aussi décent de me faire vacciner pour les autres.»
Elise Shubs, 29 ans, recherchiste, avec Xavier, 4 ans, et Adrien, 2 ans
«Je ne fais partie d’aucun groupe à risques mais, comme j’ai entendu que si on le souhaitait on pouvait déjà se faire vacciner, vu que j’avais congé, je me suis lancée. J’attends le feu vert du pédiatre pour vacciner les petits. Pourtant, je ne suis vraiment pas pour les vaccins en général et mon mari encore moins. Mais voilà, j’ai deux enfants, un job que je ne peux pas rater, donc être malade serait une vraie tuile! Dans la garderie des enfants, il y a déjà plein d’absents. Je ne suis pas inquiète, ni de la grippe ni des conséquences du vaccin. Quant à la douleur de la piqûre, censée faire assez mal, franchement, après deux péridurales, ça ne m’a pas fait peur!»
Daniele di Carlo, 32 ans, analyste financier
«Si je suis là, c’est uniquement pour mon fils de 3 mois qui m’attend à la maison. Tous les avis contradictoires sur cette vaccination m’ont un peu perturbé et, honnêtement, j’ai encore des doutes. Mais je fais ce que font tous les pères: je protège mon bébé comme je peux.»