L'illustré, n°10, édition du 5 mars 2008
Texte: François Busson et Marc David
Photos: F. Busson
Les rebouteux
Souvent associés aux ostéopathes ou aux chiropraticiens, ils
manipulent le système musculaire et osseux.
En langue romande, on l’appelle le mètze ou metze; en Valais, c’est
le rhabilleur. Ces médecins malgré eux officient dans nos campagnes depuis des
siècles, où ils sont encore consultés essentiellement pour des douleurs des
membres et du dos. Ils manipulent souvent également les animaux. Ils réclament
en général un paiement pour leurs soins, souvent laissé à l’appréciation du
malade et rarement plus de quelques dizaines de francs.
«Je travaille sur la bête»
André Linderberg, masseur-rebouteux à Soyhières
Avec jusqu’à 90 patients par jour,
cet ancien paysan est le plus couru des rebouteux jurassiens.
Sacré personnage! André Linderberg, le Lindou pour les gens de ce
coin de Jura à quelques encablures de Delémont, la soixantaine alerte, un
visage de paysan buriné qu’éclairent des yeux bleus qui vous transpercent dès
qu’ils se posent sur vous. Et de grandes et belles mains qui ont abandonné
depuis belle lurette le volant du tracteur pour s’emparer des corps meurtris
par la vie.
Dépossédé par les travaux de la Transjurane de la ferme où il avait
officié durant trente ans, André a ouvert un vrai cabinet de massage à
Soyhières en 1996. Un cabinet qui ne désemplit pas, à raison de 50 à 90 clients
par jour. Il faut dire qu’il ne chôme pas, le Lindou. Chez lui, c’est trois
minutes, cinq au maximum, 20 francs dans l’assiette, et on ressort en tout cas
mieux que lorsqu’on est entré. Et ça vient de partout, de Suisse alémanique
surtout, car, comme le maître des lieux aime à le répéter: «Nul n’est prophète
en son pays.» Paradoxe de la vie, c’est à la suite d’une grave maladie qu’André
Linderberg est devenu guérisseur. «Avec trois hernies discales et une
inflammation de la moelle qui menaçait de dégénérer en sclérose en plaques,
j’avais épuisé tous les remèdes de la médecine traditionnelle et pas mal de
guérisseurs. Je m’étais même rendu à Lourdes! Et puis, en 1973, j’ai rencontré
un rebouteux savoyard qui non seulement m’a guéri, mais m’a en plus enseigné
son art.» Son art, le Lindou le résume en quatre mots: «Mettre dans la croix:
je rééquilibre le squelette, j’enlève le «décroix» causé souvent par une jambe
plus courte que l’autre.» Mais rien de spirituel là-dedans: «Mes pouces sont
comme des caméras qui voient où ça coince et m’aident à travailler sur la
bête.» André Linderberg a déjà formé sept successeurs qui ont «une bonne
polarité, la tête sur les épaules et l’amour du prochain». Lui, resté paysan
dans l’âme, rêve de retrouver un jour la ferme de son fils au Québec, «pour y
mourir sur le tracteur, à 88 ans, en ayant fait les neuf heures pour ne pas
partir l’estomac vide pour mon dernier voyage».
F. B.
Les énergéticiens
Ils canalisent l’énergie présente dans la nature pour la diriger
vers les zones malades du corps.
C’est une spécialité enseignée et pratiquée dans une centaine de
pays. Le toucher thérapeutique se base sur l’antique pratique de l’imposition
des mains et se fonde sur l’existence d’une forme d’énergie universelle que
canalise le praticien. Il se sert de ses mains pour identifier et remédier aux
déséquilibres des flux d’énergie dans le corps du patient. Les énergéticiens ne
doivent pas être confondus avec les magnétiseurs, qui utilisent leur propre
énergie pour soigner. Les consultations coûtent une soixantaine de francs.
«Je ne promets rien à mes patients»
Roland Bühlmann, énergéticien à Bienne
Vélo-courrier à Bienne, il se
découvre un don de médium avant de se consacrer à la guérison spirituelle.
Ce qui frappe d’emblée chez Roland Bühlmann, c’est son jeune âge (37
ans). Une image adolescente qu’accentuent un sourire timide et une allure
d’elfe blanc. Il nous reçoit dans son minuscule cabinet perché en haut d’une
tour de quatorze étages à deux pas de la gare de Bienne. On est loin du cliché
du vieux sorcier de campagne bougonnant dans son antre à maléfices... Roland
Bühlmann est énergéticien. Il canalise l’énergie cosmique dans son corps pour
la transmettre à des fins thérapeutiques à ses patients. Une faculté qu’il a
découverte par hasard. Vélocourrier à Bienne durant dix ans, il s’amuse dans
les immeubles où il livre ses plis à deviner quel ascenseur va arriver le
premier. Au début sans succès, puis, au fil du temps, à coup sûr... «Je me suis
vraiment demandé ce qui se passait, d’autant plus que je viens d’une famille
très terre à terre, avec un père camionneur et une mère femme de ménage.»
Surpris donc, mais curieux, Roland décide de creuser un peu ce don descendu par
l’ascenseur. «J’en ai parlé à Hannes Jacob, un médium neuchâtelois ami de mon
frère. Il m’a encouragé à suivre une formation à l’Association suisse de
parapsychologie de Berne, puis à Fréquences, l’école qu’il a créée à
Neuchâtel.» Durant ses études, Roland Bühlmann décide de s’orienter vers la
guérison spirituelle et commence à soigner bénévolement ses copains de boulot.
«Au début, je ne demandais rien, car je m’entraînais et je n’étais pas du tout
sûr des résultats. Il m’a fallu du temps pour prendre confiance en moi.» Il y a
un an, Roland Bühlmann a donc créé son propre cabinet. Il y reçoit ses patients
arrivés par le bouche à oreille pour des périodes de quarante-cinq minutes.
Mais il soigne quoi? La réponse est toute d’humilité et de chaleur: «Je traite
des personnes en dépression, des accidentés qui continuent à souffrir de leurs
traumatismes, des gens avec un cancer ou un simple mal de dos, des enfants, des
vieillards... Mais je ne promets rien et je ne prends des patients atteints
d’une affection grave que s’ils sont suivis parallèlement par un médecin.» F. B.
L'illustré, n°8, édition du 18 février 2009
En
mars 2008, il faisait la une de «L’illustré». Vélo-courrier à Bienne
durant dix ans, devenu énergéticien après la découverte de son don de
médium et des études à Berne et à Neuchâtel, Roland Bühlmann reste
humble et regrette que les contacts avec les médecins officiels ne se
développent pas davantage.
«La fréquentation de mon cabinet a augmenté de 20 à 30%»
Il ouvre sa porte, au quatorzième
étage de cette tour HLM de Bienne, et on le retrouve comme si on
l’avait quitté la veille. La même tenue de jogging immaculée, le même
sourire timide et chaleureux au milieu de son minuscule cabinet occupé
tout entier par une table de soin. Le décor, lui non plus, n’a pas
changé: au mur le tableau d’un peintre médium brésilien, dans un coin
un discret lampadaire et au travers de la fenêtre une vue à couper le
souffle sur la ville.
A croire que faire la couverture de
L’illustré, ça ne vous change pas la vie d’un iota. Roland Bühlmann
sourit à cette réflexion. «Après la parution du guide, j’ai reçu des
dizaines d’appels, dont beaucoup de gens souffrant de dépression ou de
fatigue psychologique. J’ai pris en charge une majorité d’entre eux,
mais j’ai dû dissuader certains, qui voulaient venir depuis le Valais
ou Genève, et les réorienter vers des collègues qui ont suivi la même
formation que moi et officient dans ces cantons. J’ai également été
contacté par d’autres praticiens, avec qui j’ai pu partager mon
expérience professionnelle. En revanche, je n’ai eu aucune réaction des
représentants de la médecine officielle. C’est dommage, car je demeure
persuadé que l’on pourrait collaborer de manière efficace pour soulager
nombre de patients.»
Après la parution d’un article dans
L’illustré et du livre de Magali Jenny où il est cité, la fréquentation
du cabinet de Roland Bühlmann a augmenté de 20 à 30%. Il a pu ainsi
abandonner définitivement son ancien métier de vélo-courrier. En
janvier dernier, il a commencé également à enseigner la guérison
spirituelle au sein de l’école suisse de médiumnité Fréquences, basée à
Neuchâtel, établissement où lui-même s’était formé auprès de Hannes
Jacob. Une école qui connaît d’ailleurs un succès grandissant. Une
douzaine d’élèves en liste d’attente, elle affiche complet jusqu’en
août 2010!
Mais, pour Roland Bühlmann, l’essentiel est ailleurs.
Il s’intéresse davantage au nombre de patients qu’il arrive à soulager
qu’à accroître sa clientèle. Et il n’a pas augmenté ses tarifs: 80
francs la première séance, 60 francs les suivantes. D’ailleurs, au pied
de la tour, son ancien vélo de coursier est toujours là. Pas trace
d’une Mercedes flambant neuve à l’horizon… l’horizon… F. B.
Les faiseurs de secret et les magnétiseurs
Le secret est une incantation, la plupart du temps sous la forme
d’une prière à un saint, que le guérisseur prononce en se concentrant sur la
personne d’un malade. La consultation se déroule par téléphone, le faiseur de
secrets ignorant généralement l’identité de son interlocuteur. Le faiseur de secrets
met gratuitement à disposition des blessés le secret qu’un membre de sa famille
ou un proche lui a transmis. Il est réputé agir principalement sur les
brûlures, les hémorragies et les affections cutanées (verrues, eczéma...). Très
sollicités, les faiseurs de secrets préfèrent souvent rester anonymes.
Les magnétiseurs travaillent sur les énergies corporelles par imposition des
mains ou à l’aide d’un pendule.
«Je transmets les demandes aux médecins du ciel»
Georges Delaloye, magnétiseur et faiseur de secret, Martigny
Appelé des dizaines de fois par
jour pour toutes sortes de maux, cet ouvrier valaisan dit le secret.
Le secret, Georges Delaloye (53 ans) l’a reçu au pied d’un arbre.
«J’écrivais et, tout à coup, des mots étaient inscrits sur ma feuille, comme
par écriture automatique. Je crois que c’est mon frère, décédé à 30 ans, qui me
l’a transmis.» Depuis, ce qu’il appelle «la lumière blanche» passe par ses
mains. Ce simple ouvrier chez Ciba, à Monthey, a le secret et il l’utilise. «Je
suis à 100% disponible pour les gens.» Il émane de lui simplicité et sincérité
et il parle de son don (comment l’appeler autrement?) avec un naturel
désarmant. Il a un seul souci: comment expliquer ce qu’il fait sans être
immédiatement taxé d’exalté notoire? Or, toute sa vie, chercher à communiquer a
été une de ses préoccupations. «J’ai toujours été un peu à part, tout en ayant
envie d’aider les autres.»
A la ville, il a quatre enfants, une famille gaie et aimante. Pour
se présenter sur sa carte de visite, il a opté pour «magnétiseur» et
«guérisseur d’âmes et de corps». Il croit qu’il a toujours eu «cela» en lui.
«C’est comme si je sentais quelqu’un derrière moi.» Mais il lui a fallu du
temps pour l’exploiter. Le déclic s’est produit quand il a rencontré l’auteur
valaisan d’un livre qui traitait de ces sujets. Celui-ci a joué pour lui le
rôle d’«éveilleur». Peu à peu, Georges a fait le pas. Depuis, par le biais du
bouche à oreille, il reçoit des dizaines d’appels téléphoniques par jour. «Je
transmets les demandes à ceux que j’appelle les médecins du ciel, trois
archanges auprès de qui j’intercède. Je dis le secret et ils décident. Rien ne
m’appartient et cela ne me fatigue pas: je ne suis qu’une interface entre le
ciel et la terre.» Brûlures, hémorragies, douleurs multiples, il ne demande
aucune rétribution, il n’a pas de limites et il regorge d’anecdotes heureuses.
La sciatique douloureuse d’une policière lausannoise, l’enfant de 3 ans qui
n’arrivait pas à digérer et même ce monsieur qui vient d’appeler de Singapour
pour des migraines terribles. «Il n’y a pas de distance, la pensée va partout»,
glisse-t-il, lui-même émerveillé de ce mystère. M. D.
Pour info et contact: www.gedelaloye.ch
«Je suis médecin-chef et j’ai le secret»
Clare Guillemin, clinique de la Source, Lausanne
Doctoresse, elle dirige un service
de radio-oncologie tout en reconnaissant avoir recours à ces médecines spirituelles.
Blouse blanche éclairée, la doctoresse Guillemin se définit
elle-même comme «médecin d’ouverture». Fille d’un physicien nucléaire, nantie
d’une formation parfaitement scientifique, elle ne craint pas d’ouvrir les
portes de sa clinique aux médecines dites parallèles: le reiki, l’acupuncture
et même le fameux secret. «Je reste un médecin classique, qui travaille sur les
faits et utilise un savoir pur et dur. Mais je le dis à mes patients: pourquoi
ne pas essayer autre chose? Que risquent-ils? Si je sens que ces techniques
peuvent leur être utiles, je les leur propose. En cas de refus, je n’insiste
pas.»
Elle explique sa conviction: «Je le verbalise ainsi: pour moi, dire
le secret permet de se connecter sur un réseau électromagnétique bénéfique, une
sorte d’inconscient collectif que nos aînés connaissaient bien. Ce phénomène
modifie chacun d’entre nous au niveau chimique. Nous avons toutes ces capacités
énergétiques en nous.»
Le secret, elle désirait le recevoir depuis longtemps. «Une
formation en soins palliatifs m’avait ouverte à de nouvelles dimensions. Or, il
y a quelques années, un patient m’a tendu un bout de papier, en me disant que
ces mots m’attendaient. Le secret y était inscrit.» En parallèle, elle est
tombée sur un lot de vieux livres emplis de formules «reboutologiques» de
guérison. Ces deux révélations l’ont ravie. Comme d’observer les effets de ces
actes au quotidien. «Je fais souvent le secret pour faire monter les âmes et
les alléger. Les gens se sentent beaucoup mieux. Ils se délestent de tout
l’émotionnel néfaste, de ce que je nomme l’énergie lourde.» Sa philosophie ne
lui vaut pas que des amis dans le monde médical. «C’est une des raisons pour
lesquelles j’ai quitté l’Hôpital de Sion. Pourtant, je ne vais pas du tout au
combat contre mes confrères.» Les locaux de son service sont clairs et
accueillants. «Malgré la dureté de la maladie, nous avons réussi à créer ici
une ambiance sereine, centrée sur les gens et ouverte sur toutes sortes de
thérapies.» Cela aussi, c’est son secret. M. D.
L'illustré, n°8, édition du 18 février 2009
«De trois appels par jour, on est passé à vingt!»
Anne Sutterlet, 73 ans
Personne ne sait
expliquer comment ça marche, mais le secret soulage et guérit, partout
en SUisse romande. Depuis la sortie du livre de Magali Jenny (voir
ci-après), où elle est citée, la Jurassienne est submergée d'appels.
Au village de Fontenais, près de
Porrentruy, tout le monde connaît Anne Sutterlet, 73 ans. Veuve depuis
1989, cette grandmère joviale, aux yeux rieurs, fait le secret, comme
on dit. Un coup de fil, de préférence, et très vite, brûlures, douleurs
(mal de dents, lumbago, etc.) et même stress des examens s’envolent,
comme par miracle.
«Moi aussi, je me pose des questions», avoue
Anne Sutterlet, attablée dans sa cuisine. Elle avait 40 ans lorsqu’un
certain M. Voisard, retraité, lui a transmis oralement le secret, comme
le veut l’usage, à Porrentruy. «Il nous a montré des livres, à mon mari
et à moi.» Elle n’en dira pas plus.
A l’occasion d’un voyage à
Munich durant l’Oktoberfest, elle entre dans le vif du sujet. «Alors
qu’il revenait vers l’autocar, un type a été renversé par une auto. Il
souffrait beaucoup. Là, je me suis dit: «Tu as le secret, tu ne peux
pas le laisser comme ça. Essaie!» Et, à ma grande surprise, ça a
marché!»
La plupart du temps, on sollicite Anne Sutterlet par
téléphone. «Je préfère, dit-elle, parce que je suis timide. Je suis
moins concentrée quand j’ai quelqu’un en face de moi.» Justement, le
téléphone sonne. Depuis le livre de Magali Jenny, ça n’arrête plus.
«Cela en devient presque désagréable, confiet-elle. De trois appels par
jour, on est passé à vingt (!), à n’importe quelle heure… et je me dois
de répondre.»
Ajoulote et catholique «croyante, mais pas bigote»,
Anne Sutterlet affirme que la religion ne joue aucun rôle dans le
secret. «Pour moi, il y a un Etre suprême au-dessus de nous et je
m’adresse à Lui», précise-t-elle. Au téléphone, elle va à l’essentiel.
«J’ai besoin de connaître le prénom de la personne à soulager, son âge
et l’endroit où elle se trouve.» Elle va ainsi cerner l’individu à
secourir. «Je ne prononce pas un mot. Je ferme les yeux et je me
concentre, en pensant à elle ou à lui.»
La prestation est en
principe gratuite. D’aucuns prétendent que le demandeur ne doit jamais
dire merci. «Cela ne change rien du tout», dément-elle. Faut-il que le
bénéficiaire soit averti? «Pas nécessairement, répond-elle, sinon
comment expliquer que ça marche aussi pour les animaux?»
Le
secret a cependant un prix. Anne Sutterlet est une éponge, qui absorbe
en partie le mal qu’elle combat. «Chaque année, en juin, au moment des
examens du bac au lycée cantonal, elle est insupportable», dénonce
l’une de ses filles. Cependant, rien ne l’arrête, hormis son propre mal
de dos. «J’essaie, et tant pis si je ne suis pas la Sainte Vierge!»
Blaise Calame
L'illustré, n°15, édition du 8 avril 2009
Texte: Christian Rappaz
Photos: Julie de Tribolet
«Je vois a l'intérieur des gens»
Accourant
comme des pèlerins, simples patients ou personnalités fameuses se
déplacent du monde entier pour le consulter. Le paysan-magnétiseur
fribourgeois soigne aussi loin de chez lui, à Paris notamment. Nous l'y
avons suivi.
C'est un homme de 43 ans, des mains chaudes qui
savent lire en vous. Il vous touche et il sait: problème banal ou
maladie grave, le corps ou l'esprit, il le ressent en quelques
instants. Et il soigne avec l'énergie de ses mains. Il se dit
magnétiseur, pas guérisseur, «parce qu'on ne peut pas guérir tout le
monde». On y croit, ou on n'y croit pas. Mais ils sont de plus en plus
nombreux, par ici et de par le monde, à y croire.
Un jour de ses
15 ans, relevant un copain blessé, il a vu tous ses bobos. «Quand je
l'ai pris par les épaules, j'ai été projeté 2 mètres en arrière. Je ne
savais pas ce qui m'arrivait. L'angoisse m'a fait perdre 30 kilos.
Aujourd'hui encore, je me demande parfois ce qui m'arrive.»
Pourtant,
après bientôt trente ans de pratique, la réputation de Denis Vipret
n'est plus à faire. L'homme a désormais soigné une ribambelle de stars.
Des sportifs surtout, dont Zinedine Zidane, Didier Cuche, Jean-Claude
Killy, Stéphane Lambiel ou S lava Bykov. L'entraîneur de l'équipe
nationale de Russie de hockey ne prend aucune décision sanitaire
concernant son équipe sans son avis. «La première fois que j'ai soigné
Zidane, avant un match de Ligue des champions, Ronaldo l'accompagnait.
J'étais très impressionné. Moi qui tutoie tout le monde, ce jour-là, je
n'ai pas osé.»
Le «sorcier de Léchelles», surnom qu'il abhorre, a
eu nombre de personnalités entre ses mains. Discret, le Fribourgeois se
contente d'évoquer ceux dont les rencontres sont de notoriété publique:
Georges Moustaki, Francis Lalanne, Nadine de Rothschild, Anthony
Kavanagh ou Lauriane Gilliéron, terrassée par une sciatique quatre
jours avant l'élection de Miss Monde, en 2005. La belle confirme: «Je
l'ai appelé de Chine, j'ignore ce qu'il a fait, mais ça a marché.»
Au chevet de Gottéron
La
légende lui prête également d'avoir soigné Céline Dion, le couple
Chirac. De figurer sur le testament d'un cheik arabe qu'il aurait sauvé
du cancer. «Je ne me souviens pas de tout le monde. De toute façon, ce
sont des êtres humains comme vous et moi», balaie-t-il.
Au soir
de notre rencontre, dans une grande brasserie parisienne, son natel ne
cesse de sonner. Ce 24 mars, Denis Vipret tente de venir à bout de sa
demi-portion de foie gras et... de qualifier Gottéron pour la finale du
Championnat suisse de hockey. Dans un quart d'heure, à 600 kilomètres
de la tour Eiffel, le club cher à son cœur affronte Davos. Les SMS
arrivent plus vite que le puck. «Caron (ndlr: le gardien des Dragons)
ressent une inflammation aux adducteurs. Merci de faire quelque chose.»
Signé d'un membre du staff médical. «Denis, j'ai mal à la tête et au
bas-ventre. S.t.p., remets-moi d'aplomb.» Signé Julien Sprunger,
l'attaquant fameux du club.
Atypique et controversé
Entre
les hockeyeurs se glisse une maman vaudoise désespérée, photo de sa
fillette à l'appui -«Noémie n'a pratiquement pas dormi depuis deux
jours. Je ne sais plus quoi faire» - ou un Valaisan reconnaissant:
«Cher Denis, tu avais raison. Je n'ai pas besoin de me faire opérer du
cœur. La coro-nographie passée ce matin est claire. Comment te
remercier, mon bienfaiteur?» Le foie gras attendra.
Trois heures
plus tard, Fribourg se retire vaincu. «Si j'utilisais mon pouvoir pour
mettre l'adversaire au tapis, il y a longtemps que Gottéron serait
champion», certifie Denis, agacé, enfouissant son natel au fond de sa
poche. Messages et appels continuent d'affluer. «Jusqu'à 800 par jour!
Plus 200 e-mails.» Il y a un mois, des dizaines d'entre eux le
suppliaient de retrouver la pauvre Lucie, la jeune Fribourgeoise
assassinée dans le canton d'Argovie.
«Je ne suis pas le bon Dieu. J'aime juste faire du bien aux gens»
Denis Vipret
Vipret, magnétiseur le plus
atypique et le plus controversé du pays, jure sur la tête de Yan, 11
ans, et de Théo, 9 ans, ses deux garçons, qu'il n'a jamais utilisé son
don de façon malsaine. Ou si peu. «Juste une monstre diarrhée à un
fumiste qui se prétendait magnétiseur et qui pratiquait des tarifs
exorbitants», confesse-t-il, confus, avec sa bonhomie de paysan
broyard. Mais gare à celui qui toucherait à sa famille.
Car les
sollicitations ne manquent pas. «Un jour, on m'a proposé 600 000 francs
pour tuer quelqu'un. Plus originale, une Lausannoise m'a promis 20 000
francs pour inciter son mari à coucher avec sa voisine», rigole-t-il,
avant de couper net: «J'aime trop faire le bien aux gens pour utiliser
les forces maléfiques.»
31 000 méthodes
Comment ça
marche? La description de ses techniques de soin laisse pantois. Les
mains sur vos épaules, il dit qu'il lui suffit de quelques secondes
pour effectuer un scanner complet. Son diagnostic, il le poserait avec
sa main gauche, au creux de laquelle serait nichée une sorte de
projection anatomique d'un corps humain, haute de 6 centimètres. Des
points lumineux lui apparaissent aux endroits malades. Denis affirme
pouvoir stocker 720 000 de ces profils de malades dans sa mémoire.
Avec
la main droite, il transmettrait ensuite sa force curative en injectant
ses énergies des pieds à la tête. Son action thérapeutique dure
quarante jours. «Je pense automatiquement à tous les patients se
situant dans cette période (5000 en moyenne), 90 fois par jour et 60
fois par nuit. S'il leur arrive quelque chose durant ce laps de temps,
je le ressens en moins de dix secondes.»
Denis Vipret soigne
aussi à distance, sur photo, par téléphone, magnétise les animaux. Il
prétend recourir à... 31 000 méthodes de soin mises au point au fil de
sa carrière. Dont 7000 pour les seuls intestins, l'organe principal à
ses yeux. Sa faculté à poser les diagnostics, physiques ou psychiques,
impressionne ses patients. Pas lui: «Je vois à l'intérieur des gens. Ce
n'est pas facile à vivre. Surtout quand quelqu'un souffre d'une maladie
grave et qu'il l'ignore. Dois-je le lui dire ou pas?» Seule limite: il
ne peut rien pour ses enfants, alors qu'il se soigne lui-même.
On
y croit, ou on n'y croit pas. Les témoignages entendus au cours de
notre reportage penchent en sa faveur. «Je ne suis pas le bon Dieu»,
pondère le «sauveur», assurant que la religion et les prières n'ont
rien à voir avec son activité. «Si je vois que je ne peux rien faire,
je le dis. Le cancer? Je le détecte et j'en soigne certaines formes.
Mais, quand vous l'apprenez à quelqu'un, il court de toute façon chez
le docteur. Je ne le suis pas. Juste un complément», insiste-t-il,
soucieux de ne pas froisser le corps médical ou d'attiser la jalousie
et la méfiance. «C'est un charlatan», assènent évidemment certains
médecins. «Une minorité», suppose Denis. «D'autres me consultent. Je
travaille également avec des hôpitaux. Finalement, les plus virulents à
mon égard sont les Témoins de Jéhovah. Allez savoir pourquoi...»
La main du fisc
Il
pourrait y ajouter le fisc fribourgeois. Il y a trois ans, Denis
Vipret a en effet subi un sévère redressement qui a failli le laisser
sur le flanc économiquement. Alerté par les médias de son phénoménal
succès, le service des contributions a posté des contrôleurs devant son
domicile de Léchelles. Ces derniers ont comptabilisé 50 francs par
personne entrant à la ferme. «Ils ont dû compter les chiens, les
accompagnants et les photos», ironise le thérapeute. Qui a porté
l'affaire jusqu'au Tribunal fédéral, en vain. «Il souffre encore de
cette décision arbitraire et injuste. En deux ans, il a pris 20 kilos»,
confie Florence, sa femme, dans un élan protecteur. De guerre lasse, le
magnétiseur a récemment fixé un tarif officiel de 50 francs par
personne. Jusqu'à l'an dernier, les gens donnaient ce qu'ils voulaient.
Les enfants et les personnes âgées sont exonérés.
Denis Vipret a
songé parfois à «poser les plaques». Une idée qui fait frémir ses
patients à travers la Suisse, l'Europe, le monde. Une annonce lacunaire
publiée dans le Quotidien jurassien (Denis Vipret sera à La Caquerelle
le 19 juin 2008) a ainsi drainé 650 personnes. Même folie lors de ses
visites à Martigny, Genève, Bienne et maintenant Paris, où il a déjà
consulté deux fois. «On le réclame partout. A New Delhi, à Los Angeles,
à Québec où nous irons d'ailleurs bientôt», poursuit Michel-Ange
Schmid, responsable des rendez-vous.
Denis Vipret n'en tire aucun
orgueil. Il aime plutôt à rappeler ses origines modestes, sa jeunesse
passée «derrière le cul des vaches». C'était il y a longtemps, avant
que ses mains d'or ne s'emploient à apaiser et à combattre les
maladies. On y croit, ou on n'y croit pas...
L'illustré, n°10, édition du 5 mars 2008
Texte: Marc David
Photos: L. Flusin, N. Pintaro, S. Campardo/Keystone et P. Pache/RDB
«Eugène m’aide à guérir»
Igor Fedulov, hockeyeur à Genève-Servette
Comme ses coéquipiers, le Russe
profite des services d’un magnétiseur parfaitement intégré dans son club.
Eugène Chappuis, 66 ans, se déplace dans les vestiaires du HC
Genève-Servette ou du Servette FC comme chez lui. Il ne fait pas de bruit, a un
sourire ou un bon mot pour chacun et collabore à 100% avec les médecins et les
physios employés par ces clubs. Deux fois par semaine, le lundi et le vendredi,
il propose par exemple de «rééquilibrer leurs énergies» aux hockeyeurs qui le
souhaitent, si tourneboulées par la vie de fou que mène un sportif d’élite.
«J’active des énergies existantes en tenant compte des points d’acupuncture. Je
suis un simple canal et je suis aussi masseur. Je ne fais pas de miracles.
C’est à Lourdes, les miracles...»
Aujourd’hui, c’est l’attaquant Igor Fedulov qui s’assied près de
lui. Eugène presse sur le bras du joueur en certains endroits précis,
lentement. Le Russe a un léger sourire. «Eugène me fait du bien. Je passe
toujours un moment sympa avec lui. Je suis aussi sensible des sinus. Je sais
que, avec lui, j’aurai de vrais résultats. J’ai 41 ans. Je n’avais aucune
expérience avec cette sorte de thérapie. Ce qu’il me fait m’aide à guérir. Il a
même soigné ma fille d’une verrue sur un pied.» Eugène s’amuse de la remarque:
«Oh, les verrues, tout le monde serait capable de les éliminer. En fait, je
possède un seul secret: celui du feu, que l’on m’a transmis.» Allergies, états
dépressifs, eczémas, il traite plusieurs maux communs, depuis longtemps.
«Tout se développe. Mais je ne cherche pas de publicité ni de
nouveaux clients. Je suis à la retraite.» Son don, lui, ne le sera jamais. M. D.
«Les anti-inflammatoires, c’est fini»
Laurence Rochat, skieuse de fond
«Il voit où j’ai mal. Il me soigne
à distance», dit-elle de son magnétiseur, qui la soulage souvent.
Fille d’un paysan de la vallée de Joux, habituée à glisser sans fin
sur le plancher des vaches, la médaillée des Jeux de 2002 n’a pas la réputation
de s’illuminer pour un rien. «Dans le cas du magnétiseur qui s’occupe de moi,
je suis cependant obligée d’y croire.»
Elle souffrait depuis longtemps de problèmes inflammatoires à
répétition. «En 2003, j’avais mal au pied, une périostite. Je suis allée chez
lui, dans la région lausannoise, et il m’a examinée.» Sa réponse l’a
intéressée: «Il a conclu que ce mal faisait partie de moi, que je l’avais comme
enregistré.» Puis il s’est occupé d’elle. «Il est aussi maître reiki. Il pose
la main sur mon épaule, c’est tout. Je sens qu’il travaille depuis le talon
jusque dans tout mon corps. Sans avoir besoin de faire craquer les
articulations.» Le résultat l’a soufflée: «Je ne prends plus
d’antiinflammatoires depuis trois ans. J’avais de l’asthme et je vais beaucoup
mieux. Il m’a aussi appris à débloquer mes nerfs, presque à m’autoguérir.»
Prudente, elle reconnaît la nécessité de combiner ces pratiques avec
celles de la médecine classique. «Ces méthodes servent aussi à se revitaliser,
à guérir plus vite. Je ne pourrais pas me soigner rien qu’avec elles.»
Convaincue, elle recommande souvent son thérapeute autour d’elle et le consulte
environ une fois par mois. «Aujourd’hui, il me connaît tellement bien qu’il
peut me traiter à distance, simplement grâce à ma voix ou à une photographie.
Il voit où j’ai mal.» Elle en est certaine, il garde un œil sur elle. M. D.
«C’est exceptionnellement intrigant»
Jacques Hainard, directeur du Musée ethnographique de Genève
Il devait se faire opérer. Une de
ses amies a téléphoné pour lui. Et il n’a pas eu mal au réveil...
En décembre dernier, celui qui dirigea le Musée d’ethnographie de
Neuchâtel pendant vingt-cinq ans et s’occupe aujourd’hui de celui de Genève
devait se faire opérer de la hanche gauche. Il se préparait à cette délicate
échéance quand une de ses amies a, de sa propre initiative, téléphoné pour lui
à un faiseur de secret. Elle a demandé à ce qu’il soit soulagé des douleurs
postopératoires. «Cela a été fait à mon insu et pour mon bien, souligne Jacques
Hainard. Je ne connais même pas le magnétiseur en question. Je sais seulement
qu’il est situé quelque part en Valais.»
Alors, quel résultat a-t-il constaté? «Tout ce que je peux dire,
c’est que je me suis réveillé dans d’excellentes conditions après l’opération.
Est-ce la morphine ou l’action à distance de quelqu’un? Franchement, je
l’ignore moi-même.» Il s’interroge, cependant: «Une question me perturbe
surtout: comment de telles pratiques peuvent-elles fonctionner sans que le
patient soit au courant? C’est exceptionnellement intrigant, non?» Si Jacques
Hainard connaissait et pratiquait déjà des thérapies alternatives, telles que
la réflexologie, il n’avait vécu aucune expérience particulière avec ceux que
l’on nomme les faiseurs de secret. Celle-ci, bien qu’indirecte, le trouble.
Sera-ce le sujet d’une prochaine exposition? La dimension ethnographique d’un
tel mystère ne fait aucun doute. M. D.
«Cet homme a un pouvoir»
Lauriane Gilliéron, Miss Suisse 2005
La jolie Vaudoise a été remise
trois fois sur pied par le célèbre Denis Vipret.
Impossible d’évoquer le monde des magnétiseurs sans un petit tour du
côté du village fribourgeois de Léchelles, où le célèbre Denis Vipret officie.
Les patients y défilent par brassées et nombre de stars, tel Zinedine Zidane, y
ont tenté leur chance. Plus près de nous, l’ex-Miss Suisse Lauriane Gilliéron
en garde un souvenir épanoui. «J’ai eu recours à Vipret à trois occasions,
explique-t-elle. Il m’a fait du bien à chaque fois.»
Lors de leur premier contact, elle avait mal au dos. Son ami de
l’époque, le hockeyeur Michael Ngoy, l’a dirigée vers le magnétiseur, qui
travaille régulièrement pour des champions sportifs. «Il m’a serré la main. Dix
minutes plus tard, j’ai senti une immense chaleur. Je n’ai plus eu mal.»
Même spectaculaire démonstration quelque temps après: «Je
participais à l’élection de Miss Monde, à Hong Kong. Sujette à de fréquentes sciatiques,
j’étais étendue dans mon lit, je ne pouvais plus bouger. Je l’ai appelé. Deux
heures après, le mal était passé.»
Dernier miracle à Los Angeles, pendant la désignation de Miss
Univers. «Encore une fois pour un terrible mal de dos. Même appel, même
succès.» Elle n’en revient toujours pas: «Avec les médiums, j’ai pourtant
toujours eu de la peine. Mais là, je crois au pouvoir de cet homme. C’est même
assez hallucinant. Un autre aspect m’impressionne chez ces personnes: leur
volonté de dédier leur vie aux autres.» Désormais installée en Californie,
Lauriane avoue «beaucoup travailler». Le mal de dos menace-t-il? En cas de coup
dur, elle saura où appeler. M. D.
L'illustré, n°10, édition du 5 mars 2008
Texte: François Busson
Photos: F. Busson
«Je suis pour la coexistence pacifique...»
Yves Guisan, vice-président de la FMH
Médecin au Pays-d’Enhaut durant
trente ans et parlementaire radical, Yves Guisan est l’actuel viceprésident de
la Fédération des médecins suisses (FMH).
Quelle est la position officielle de la FMH vis-à-vis des
guérisseurs?
Il n’y en a pas. Tant que la question des guérisseurs ne devient pas
l’enjeu d’un débat de société, nous n’avons pas à intervenir. Le dernier grand
débat politique sur le sujet remonte à une quarantaine d’années. La question a
été posée au sein du Grand Conseil vaudois d’une éventuelle interdiction des
guérisseurs dans la loi sur la santé publique. Le débat s’est conclu par un
compromis: ni interdiction ni autorisation...
Ce no man’s land juridique est-il dangereux?
Non, car la menace, pour les guérisseurs, d’une accusation
d’exercice illégal de la médecine est très dissuasive. Dans le canton de Vaud,
il n’y a eu qu’un seul dérapage il y a une vingtaine d’années. Un médecin qui a
voulu guérir une pathologie rénale grave chez un enfant à l’aide d’un pendule.
C’est le CHUV qui a porté plainte à la troisième survenue du gamin aux
urgences, et le médecin a été radié.
En tant que médecin, avez-vous fréquenté les guérisseurs?
Ici, à Château-d’Œx, c’est le curé qui faisait le secret. Lorsqu’un
patient se présentait à moi avec une brûlure grave, il se contentait de suivre
le traitement prescrit. Lorsque la brûlure était superficielle, il arrivait
souvent qu’il me dise qu’il allait demander le secret, pour que la douleur
parte plus vite.
Et quelle était votre réaction?
Je ne m’y suis jamais opposé.
Parce que vous y croyez?
Je ne crois ni au secret ni aux magnétiseurs ou à ce genre de
choses. En revanche, il faut concéder que le patient puisse effectivement se
sentir mieux et en ait tiré bénéfice. J’ai toujours considéré qu’il n’était pas
souhaitable que j’entre en conflit avec mon patient à ce sujet.
Et pas utile, non plus, de partir en guerre contre les
guérisseurs...
Ce n’est effectivement pas utile. En fait, dans ma pratique de
médecin, j’ai rarement eu affaire avec les guérisseurs. Ou bien les gens vont
chez eux, ça ne marche pas et ils débarquent chez vous sans vous en parler. Ou
bien ça marche et ils ne viennent pas chez vous.
Donc, pas de problèmes...
Ce n’est pas si simple. Car nombre de symptômes a priori bénins pour
lesquels un patient peut être amené à consulter un guérisseur sont en réalité
des signes avant-coureurs d’une pathologie très grave comme un cancer. Et si
l’on rate le coche, et que l’on commence à traiter cela de bric et de broc, les
rattrapages ne sont pas toujours possibles. Autre problème: les malades en fin
de vie. Lorsque la médecine avoue son impuissance, il y a toujours le risque
qu’un charlatan, profitant du désarroi des proches, promette je ne sais quelle
guérison miraculeuse. Non seulement, il y a exploitation financière de la
misère humaine, mais cela empêche en plus le patient et son entourage de se
préparer socialement et spirituellement à cette fin prochaine.
Alors, que faire?
L’important, c’est le rapport de confiance entre le patient et son
médecin traitant. Si vous avez recours aux services d’un guérisseur, dites-le à
votre médecin. Si c’est un homme ou une femme raisonnable, il ne vous en
tiendra pas rigueur. En revanche, il pourra en tenir compte dans la manière de
vous traiter. Je suis pour la coexistence pacifique, car le conflit ne rend
service à personne.
«Ce n’est plus seulement un truc de paysans!»
Jérôme Debons, anthropologue
Jeune anthropologue saviésan,
Jérôme Debons est l’auteur d’un mémoire de licence sur le secret en Valais.
Est-ce que vous avez déjà fait appel à un faiseur de secret?
Gamin, à Savièse, ma mère m’a emmené chez une guérisseuse de
Martigny pour des verrues récalcitrantes. Elle a fait son rituel et ça n’a pas
marché...
C’est ce qui vous a poussé, vingt ans plus tard, à consacrer votre
mémoire de licence aux faiseurs de secret?
Oui, ça et le fait que le sujet n’avait pas été du tout défriché par
les universitaires en Valais.
Quels sont les enseignements principaux de votre enquête?
La pratique des faiseurs de secret a conservé deux aspects
traditionnels essentiels: gratuité du soin et transmission du don à travers des
lignées familiales ou, de plus en plus aujourd’hui, extrafamiliales.
L’évolution la plus visible, c’est l’utilisation désormais généralisée du
téléphone.
Guérisseurs, rebouteux, faiseurs de secret, on s’y perd un peu dans
ces appellations?
Guérisseur est le terme générique qui englobe les rebouteux, les
magnétiseurs et les faiseurs de secret. Les rebouteux, qui manipulent le corps,
et les magnétiseurs, qui imposent les mains, détiennent un don inné de l’ordre
du ressenti personnel et donc difficilement descriptible et transmissible. Les
faiseurs de secret, en revanche, utilisent pour guérir les maux une formule,
souvent d’essence religieuse, qui leur a été transmise secrètement. Tous m’ont
dit que je pourrais agir à leur place s’ils me confiaient le secret. A
condition d’y croire et d’avoir l’envie d’aider son prochain. Car c’est un
véritable sacerdoce, un fardeau lourd à assumer avec, pour les plus efficaces
d’entre eux, des dizaines de coups de téléphone jour et nuit.
Mais comment obtient-on ce statut de faiseur de secret?
Au départ, la personne qui reçoit le secret est totalement anonyme.
C’est en pratiquant et par le bouche à oreille au sein d’une petite communauté
qu’il se fait connaître et qu’un réseau de clientèle se crée.
Vous croyez au secret?
Je suis convaincu, par les nombreux témoignages que j’ai recueillis,
de l’efficacité de cette pratique. Le mystère est là, qu’on ne peut expliquer.
Avez-vous rencontré des charlatans...
Les faiseurs de secret ne se faisant pas payer, ils ne peuvent que
difficilement être soupçonnés de charlatanisme.
Sauf s’il s’agit de quelqu’un avide seulement de notoriété...
Ça paraît également difficile, car la reconnaissance sociale ne
s’acquiert qu’à travers une pratique efficace. Cela dit, vous trouvez des livres
recensant des secrets dans n’importe quelle librairie.
Ces gens qui ont le secret, qui sont-ils?
L’image du sorcier chenu au fond de sa campagne est dépassée. J’ai
rencontré des jeunes comme des vieux, des ouvriers comme des professions
libérales. Des infirmières ont également le secret et sont parfois amenées à
l’utiliser à l’insu ou non d’un patient dont les plaies saignent trop
abondamment.
Et quels sont ceux qui font appel à eux?
L’étude de Nathalie Fleury, dans le Jura, a démontré que toutes les catégories
d’âges et socioprofessionnelles étaient représentées. On trouverait même des
médecins dans leur clientèle. Ce n’est donc plus seulement un truc de paysans!
L'illustré, n°8, édition du 18 février 2009
Texte: Quan Ly Photos: Sedrik Nemeth
«Il y a quinze ans, il était impensable de diffuser leurs noms»
Ilario Rossi, anthropologue et professeur à L’UNIL
Pour Ilario Rossi le questionnement grandissant sur
le sens de notre vie favorise une plus grande ouverture à la
spiritualité. Le monde change, celui des guérisseurs aussi. Autrefois
limitée à un village, leur notoriété s’étend bien au-delà.
1 Pourquoi les soins populaires ont-ils le vent en poupe?
«Les dérives de notre époque questionnent l’être humain»
Comment expliquer le succès des guérisseurs?
Depuis
la chute du mur de Berlin, en 1989, il y a une accélération de la
circulation des gens, des idées, des savoirs, des pratiques, amplifiée
en particulier par l’apparition de l’internet. Or, la Suisse romande
est un bassin de réception et de production de cette culture de la
mobilité, de l’ouverture et de la pluralité. C’est dans ce contexte
qu’il y a eu un fort renouvellement du pluralisme médical, qui fait
cohabiter de manière plus visible la médecine occidentale et
scientifique avec d’autres formes thérapeutiques, notamment
l’homéopathie, la naturopathie, la médecine chinoise ou ayurvédique.
Les soins populaires, qui appartiennent aux sociétés rurales et à la
culture orale de l’Occident et constituent une partie de notre
héritage, s’inscrivent dans cette mouvance.
Pourquoi les gens se tournent-ils vers les soins populaires?
Grâce
à la culture de la mobilité, qui a pluralisé les référentiels, les
croyances et les pratiques, les personnes, notamment en Suisse romande,
se veulent plus pragmatiques et moins idéologiques, et en même temps
plus sensibles aux quêtes spirituelles.
Existe-t-il cependant un profil type?
Non,
cela touche toutes les classes sociales. Les femmes sont plus ouvertes
à ce type d’approche que les hommes. Une particularité de l’Occident,
qui peut expliquer en partie le succès des soins populaires, est que
l’individu occupe une place de plus en plus centrale au sein de nos
sociétés et que son choix personnel prime sur l’autorité, qu’elle soit
médicale ou religieuse. Par ailleurs, toutes les dérives de notre
époque, notamment sur le plan écologique, politique et social,
questionnent l’être humain: quel sens donner à ma vie? Quelle place
donner à mon expérience dans la maladie? Les soins populaires
réactivent de manière spécifique ce type de questionnement.
Dans quelle mesure les guérisseurs contribuent-ils à leur succès?
On
parle souvent du mythe du guérisseur blessé: bon nombre d’entre eux ont
été touchés par la maladie et ont surmonté cet état de fragilité
existentielle. C’est là une des grandes prérogatives des soins
populaires. Lorsqu’une personne est soignée par quelqu’un qui a une
connaissance de la souffrance par l’expérience, et non par simple
savoir scientifique ou académique, cela crée un lien thérapeutique fort.
Au-delà de ce lien, les guérisseurs ont-ils changé?
Un
aspect frappant est la diffusion publique des noms des guérisseurs ou
des faiseurs de secret dans un magazine ou un livre. Chose impensable
il y a une quinzaine d’années, où le guérisseur, détenteur d’un don et
d’un potentiel sacrés, ne s’exposait pas audelà du village.
Aujourd’hui, ce n’est plus le spirituel qui importe, mais le soignant.
Ce succès médiatique des guérisseurs, tout en leur rendant hommage, les
inscrit dans une logique de l’offre et de la demande, dans un processus
de rentabilisation. Preuve en est la professionnalisation croissante de
certains guérisseurs: il s’agit de fournir des prestations de plus en
plus technicisées. Cette médiatisation à outrance risque de banaliser
les guérisseurs. A terme, il y a le danger de réduire les soins
populaires à une offre thérapeutique parmi d’autres. Le monde change,
celui des guérisseurs aussi.
2 Les guérisseurs: anges ou démons?
«Avec eux, il y a une démocratisation de la relation à Dieu, aux saints et à la foi»
Les Eglises se méfient-elles des guérisseurs?
C’est
une question complexe et le risque de généralisation est grand. Il y a
des positions ouvertes, qui reposent sur l’acceptation et le
questionnement constructif; elles appréhendent l’activité des
guérisseurs comme une manifestation de la foi chrétienne, et cela
notamment dans les milieux protestants. D’autres positions sont
beaucoup plus rigides et antagonistes. En se référant à des dogmes, les
évangélistes et une bonne partie des catholiques qualifient ces
pratiques d’hétérodoxes, voire de diaboliques pour certains rites.
Prenez l’exemple des faiseurs de secret qui se rattachent au monde du
catholicisme et des saints. Ils considèrent par leur acte qu’il n’y a
pas nécessairement que les curés qui ont un lien privilégié avec
l’immanent. Cette démocratisation de la relation à Dieu, aux saints et
à la puissance de la foi va à l’encontre des opinions instituées par la
hiérarchie catholique.
Y a-t-il une répartition géographique des guérisseurs?
En
Suisse romande, ce sont les cantons catholiques qui ont un fort lien
historique avec les soins populaires: le Valais, le Jura et Fribourg.
Le phénomène est également présent, de manière peut-être un peu plus
diluée, dans les autres cantons et régions de notre pays. D’une manière
générale, partout la rigueur de la raison cohabite avec la puissance de
la foi et des croyances, qui sont les deux leviers du monde des soins
populaires.
3 Comment séparer le bon grain de l’ivraie?
«Le guérisseur à plein temps nécessite une professionnalisation»
De quoi parle-t-on?
De
manière indicative, on peut dire que le faiseur de secret récite des
prières particulières pour résoudre des problèmes très ponctuels
(brûlures, verrues, etc.). Cela se fait généralement par téléphone et
le service est gratuit. Le rebouteux propose des soins manuels. Le
guérisseur, lui, soulage les personnes de leur souffrance et de leur
détresse sans avoir eu au préalable de formation spécifique, mais grâce
à un don et à un apprentissage empirique qui relèvent d’une dimension
sacrée; ses compétences vont beaucoup plus loin que l’intervention
ponctuelle.
Y a-t-il des charlatans?
Dans ce milieu, il y a
à boire et à manger. Certains suivent des formations complémentaires et
se présentent de plus en plus comme des thérapeutes aux techniques
multiples. Les guérisseurs se considèrent comme un complément à la
médecine scientifique, jamais comme un substitut. Ceux qui promettent
une guérison miracle doivent être considérés avec beaucoup de
circonspection.
Et la question de l’argent?
Il y a vingt
ans encore, le guérisseur ne demandait pas de rétribution. De nos
jours, être soignant du matin au soir nécessite une
professionnalisation, et donc une rémunération planifiée; ce n’est pas
parce qu’on est guérisseur qu’on ne peut en faire son gagnepain. Les
tarifs sont variables: de 20 à 200 francs la consultation. Plus
celle-ci est chère, plus il y a évidemment de quoi nourrir des doutes.
4 Comment la médecine officielle et les soins populaires cohabitent-ils?
«La légitimité de ces derniers vient de l’expérience»
Quelle est la position de la médecine officielle?
Le
point de friction principal repose sur la question de la validité
scientifique: pour certains, seul ce qui est attesté par la science est
vrai, le reste n’a pas de valeur. Je ne crois pas que cette manière de
voir les choses soit la plus pertinente. La science médicale a sa
légitimité, mais aussi ses limites. Au-delà, c’est une question de
sensibilité. Un bon médecin doit être à l’écoute de son patient et
dialoguer avec lui sans préjugés. Il n’incite pas forcément son patient
à recourir à un guérisseur, mais il devrait accepter que ce dernier
explore d’autres voies qui puissent l’aider.
Peut-on valider ces pratiques?
D’un
point de vue scientifique, non. La science se réfère à la causalité des
événements, alors que les soins populaires mettent en perspective leur
coïncidence: ils combinent la présence simultanée de plusieurs
manifestations et dimensions; c’est une autre manière de concevoir le
monde. Leur légitimité vient de l’expérience: il y a des témoignages
qui évoquent des maladies qui ont été résolues sans que l’on puisse
avancer des explications rationnelles. La médecine parlera d’effet
placebo, d’autres de déblocage de nœuds existentiels, d’autres encore
de la puissance de la foi, du mental sur le corps, de miracle. Il y a
tellement de postures interprétatives. L’essentiel est qu’une personne
qui n’arrive pas à répondre entièrement à ses besoins par le biais de
la médecine scientifique, au sens très large du terme, soit libre de
recourir à un guérisseur.
L'illustré, n°8, édition du 18 février 2009
Texte: Sophie Winteler Photos: Julie de Tribolet
«On a voulu me donner le secret, j’ai refusé»
Le succès de «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse
romande» est phénoménal: une cinquième édition de ce livre, paru à la fin 2008, est sortie en février 2009. Rencontre avec Magali
Jenny, ethnologue et désormais auteur d’un best-seller.
Sachez que Magali Jenny n’est pas une guérisseuse. Si cette
ethnologue, née à Fribourg, canton éminemment connu pour ses rebouteux,
faiseurs de secret et autres magnétiseurs, si cette jeune femme de 37
ans a bien un don, ou même deux, ils relèvent de son art de conjuguer
passion et boulot et d’avoir mis le doigt sur un sujet en or massif.
Son livre sur les guérisseurs en Suisse romande*, paru en novembre
passé, bat tous les records: numéro un des ventes, une cinquième
édition, déjà, parue la semaine passée, et un tirage total de 31 400
exemplaires. Du presque jamais-vu. En quatre mois, ce livre rejoint les
deux best-sellers de son éditeur, Pierre-Marcel Favre, à savoir
Emotions gourmandes de Fredy Girardet et l’album Alinghi. Joli coup
pour cette aventurière autoproclamée.
Moto passion
Aventurière
oui, une profession que cette désormais assistante en sciences des
religions à l’Université de Fribourg avait très sérieusement décidé
d’embrasser au moment du bac. Alors, vogue la galère. En Sardaigne tout
d’abord, où elle a travaillé dans l’hôtel que ses parents tenaient à
l’époque, en République dominicaine «par hasard», et à Genève comme
traductrice allemand-italien (elle parle cinq langues et un peu le
chinois). Puis ce fut un stage de journalisme, avant de s’asseoir sur
les bancs de la fac de médecine. Elle a tenu un an: «Je n’avais plus
étudié depuis dix ans, j’étais larguée, scientifiquement parlant. Et,
idéalement, je rêvais de m’installer avec des praticiens en médecine
parallèle, mais je sentais que ça ne passait pas à l’époque.»
Ce
sera donc l’uni, à Berne, et en ethnomédecine, études ponctuées par un
mémoire de licence sur les guérisseurs fribourgeois. Un travail qui
termina en 2005 sous la pile de manuscrits de plusieurs éditeurs. «Les
bibliothèques, elles, me demandaient des réimpressions, car mon mémoire
était toujours dehors. Alors, je me suis mise à économiser pour le
sortir à compte d’auteur. Jusqu’à ce que les Editions Favre me
contactent en mars passé.» Et bingo! Avec l’argent gagné – elle touche
10% du prix de vente –, cette motarde devant l’Eternel compte s’acheter
enfin une nouvelle bécane. Et c’est d’ailleurs à cette autre passion
qu’elle consacrera le thème de sa future thèse de doctorat, Les
pèlerinages motards. Mais revenons au succès des guérisseurs…
«Ce n’est pas une approche scientifique, mais un compte rendu du phénomène»
Magali Jenny
Quand on vous voit porter et brandir pour la photo les cinq éditions de votre livre, on perçoit la fierté dans votre regard…
Oui,
mais plus encore, ça fait bizarre. Une semaine avant la parution, je
plaisantais avec mes amis en leur disant: «Vous viendrez à mes séances
de dédicace!» Quand l’éditeur m’a informée qu’il tirait à 6000
exemplaires, je pensais que la moitié nous resterait sur les bras.
Alors, un succès qui tombe ainsi du ciel, c’est génial. Mais il faut
apprendre à le gérer. Il y a des conférences, les interviews, les
dédicaces justement, des moments de pur bonheur, les gens sont très
gentils.
N’y a-t-il jamais de critiques?
Très peu, et alors
pas du tout agressives. Un jour, dans une librairie, un homme a lâché
un pff en regardant mon livre. C’était un jeune médecin, on a discuté,
ce fut passionnant. J’ai reçu quelques lettres de gens qui trouvaient
que je n’avais pas le droit de faire cette pub-là.
Publier
justement des adresses qui, depuis la nuit des temps, se transmettent
de bouche à oreille, n’est-ce pas casser une certaine magie?
Et,
en même temps, en établissant cette liste, j’ai réalisé que tout le
monde l’avait par petits bouts. Auparavant, quand un guérisseur
transmettait le secret à une autre personne, il y avait tout un rituel
très strict qui s’est assoupli au fil des décennies. Et on remarque que
ces secrets fonctionnent toujours. La part de mystère ne disparaîtra
jamais.
Est-ce que des guérisseurs regrettent de figurer dans votre livre?
Aucun
ne m’a demandé à être retiré. Mais certains m’ont dit crouler sous les
appels, qu’ils n’en pouvaient plus. Pour les guérisseurs établis et
vivant de cette activité, c’est du pain bénit. Pour d’autres, notamment
ceux qui font le secret à côté de leur travail, donc le soir, voire la
nuit, week-ends compris et souvent sans être rétribués, ce n’est pas
évident.
Vous avez écrit un mémoire sur les guérisseurs
fribourgeois. L’adapter pour en faire un livre grand public, en y
ajoutant une dimension romande et un répertoire de noms qui est sans
doute l’ingrédient majeur du succès, n’a pas dû être simple pour une
scientifique?
On m’accuse de manquer d’esprit critique. Je l’ai
précisé d’emblée, ce livre n’est pas une approche scientifique, mais un
compte rendu sur ce phénomène, agrémenté de 49 portraits de
guérisseurs. Je l’assume. En tant que scientifique, j’ai toujours
cherché à écrire pour la majorité, quitte à être parfois trop simple
pour le milieu académique. Il faut créer des ponts. Je trouve également
essentiel que les médecins et les guérisseurs marchent main dans la
main. Le but de ce livre n’est pas de dire que les uns sont meilleurs
que les autres, ils sont complémentaires. Et, si un guérisseur vous dit
de stopper une chimio, mieux vaut cesser de le voir. A contrario, bon
nombre de faiseurs de secret, appelés coupeurs de feu, accompagnent des
patients pendant leur radiothérapie, afin d’atténuer les brûlures.
Recourez-vous aux guérisseurs?
J’y
suis allée quand j’étais petite pour redresser un pied tordu après une
fracture. Millimètre par millimètre, la rebouteuse m’a fait de petits
massages. C’était horriblement douloureux, mais après chaque séance ça
allait mieux. J’ai aussi été opérée d’un genou et tout va très bien
sans guérisseur. Il y a quelque temps, mon ami a eu un accident de moto
en France. J’ai appelé une faiseuse de secret pour qu’elle stoppe
l’hémorragie interne. Je suis persuadée que son intervention, conjuguée
à celle des médecins de l’hôpital, lui a été bénéfique, car deux heures
plus tard, il ne saignait plus.
En rencontrant tous ces guérisseurs, est-ce qu’ils vous ont trouvé un don?
Certains
ne sentaient absolument rien chez moi et d’autres ont voulu me donner
le secret. J’ai refusé. La personne qui le reçoit ne peut pas le
prendre à la légère, elle doit en principe pratiquer. Cela demande une
énergie et une disponibilité énormes, je n’étais pas prête à l’assumer.
Peut-être un jour… J’ai vu des trucs incroyables, comme une femme qui
rallonge les os. C’est difficilement crédible, mais je ne peux que
constater. Chaque guérisseur a des tas d’histoires, des photos
avant-après qu’ils m’ont montrées en me disant: «C’est pour ça que je
le fais, j’ai réussi à aider.» Ils n’aiment pas ce terme de guérir, ils
aident à guérir et ils cultivent le don de soi.
5 éditions pour un succès
42 700 exemplaires vendus: voilà
le pronostic donné par un guérisseur à Magali Jenny! Pour l’instant, l’ethnologue fribourgeoise fête la cinquième
édition de son livre, soit un tirage total de 31 400 exemplaires. Avec
l’argent gagné – elle touche 10% du prix de vente –, elle va s’acheter
une nouvelle moto, une Ducati ou une Triumph.
* «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande», de Magali Jenny, Ed. Favre, 5e édition, 2009, 34 fr. 50