«C’est bien pire que tout ce que nous redoutions. Port-au-Prince, c’est Berlin en 1945!… Tout est détruit, il y a des morts partout, c’est absolument épouvantable, il n’y a pas de mots pour décrire cela…» Pour nos envoyés spéciaux à Haïti, Christian Rappaz, journaliste, et Claude Gluntz, photographe, le choc fut rude. Pas évident de se retrouver d’un jour à l’autre précipités en enfer pour aller couvrir l’une des pires catastrophes humanitaires depuis des décennies (lire leur reportage en page 16).
On n’ose pas imaginer ce que sera la situation de cette population lorsque l’armada humanitaire aura levé le camp
Combien a-t-elle fait de morts? Au moins 75 000 ont déjà été inhumés. Alors, 100 000? 200 000? Impossible à dire pour l’instant, tant la situation demeure chaotique. Si ce séisme a été aussi meurtrier, c’est bien sûr parce qu’il a frappé l’un des pays les plus démunis de la planète. A titre de comparaison, le tremblement de terre d’une puissance équivalente qui avait secoué la Californie, il y a vingt et un ans, n’avait tué que… 63 personnes! Combien de générations les Haïtiens, qui manquaient déjà de tout, devront-ils encore attendre pour bénéficier des mêmes constructions antisismiques que leurs voisins du nord? Scandaleuse inégalité devant la mort, tout comme devant la vie. Avant la catastrophe, trois quarts des 9 millions d’habitants que compte Haïti vivaient déjà avec moins de 2 dollars par jour. La moitié de la population n’avait pas accès à l’eau potable, alors qu’elle coule à flots ininterrompu dans l’autre moitié de l’île, l’opulente République dominicaine, vendue au tourisme de masse. Insoutenable contraste.
On n’ose pas imaginer ce que sera la situation de cette population que l’on dirait oubliée des dieux, lorsque l’armada humanitaire, actuellement régentée d’une main de fer par les Américains, aura levé le camp. Non pas qu’Haïti manque de soutien, au contraire: ces vingt dernières années, elle a touché quelque 5 milliards d’aide internationale et bénéficie du plus grand nombre d’ONG par tête d’habitant au monde. Hélas, son gouvernement est aussi l’un des plus corrompus de la planète. Alors, à quoi bon continuer d’arroser ce pays de dollars, s’ils sont systématiquement détournés par les plus riches aux dépens des plus pauvres?
C’est à cela que devrait réfléchir Mme Hillary Clinton, qui s’est précipitée à Port-au-Prince pour promettre aux Haïtiens le soutien des Etats-Unis «aujourd’hui, demain et à l’avenir».
Car c’est lorsque les caméras de télévision se seront détournées de l’île meurtrie qu’il s’agira d’entreprendre sa reconstruction sur de nouvelles bases: celles d’une vraie solidarité à long terme. Haïti ne mérite pas d’être une fois encore oubliée.