Un titre jeu de mots, et alors? Il avait un nom qui appelait le jeu de mots. Il avait une vista des mots qui engendrait blagues et allitérations, qui faisait s’entrechoquer syllabes et idées, sens et contresens poétiques.
A l’annonce de son décès, l’internet s’est un peu empli, enfin, d’images de lui. Des sketchs, des interviews, des extraits de films. Devant leur écran, des anciens mais aussi tellement de jeunes gens sont demeurés émerveillés, presque surpris de revoir ou découvrir ce talent. Cette incroyable élasticité du verbe et du visage. Cette puissance comique. Cette gaudriole toujours sœur de l’intelligence, une férocité parfois, mais sans cesse anoblie de compassion pour les gens. Alors l’hilarité bruyante, alentour, dans cette rédaction comme ailleurs: il était mort, le vieux comique, mais se répandaient des rires sonores et émus, comme un hommage miraculeux.
Le temps fait son œuvre et cette Faucheuse dont il avait tant ri l’a récolté à son tour. Mais s’opère aussi avec les années l’utile tri entre les professionnels de l’art et les artistes traversés par le génie. Certains hommes méritent ainsi la grandiloquence dans le vocabulaire: il était l’un d’eux.
Le temps fait son tri entre professionnels de l’art et artistes traversés par le génie: il était l’un d’eux.
Il était l’un d’eux parce que dans un regard effaré il faisait toujours la part de la drôlerie et de l’angoisse. Le rire n’est rien s’il n’est pas veiné par le tourment, la peur, la vérité, l’insolence. Il savait cela. Il savait le dire, le montrer et le démonter dans tous les sens. Il était de la famille des Devos ou Zouc, il fut frère de Barbara ou Brel, la scène n’était pas seulement un jeu: elle était une liberté, une raison de vivre.
A l’automne dernier, un DVD rassemblait pour la première fois quelques-uns de ses sketchs. L’occasion était belle, notre journaliste Yves Lassueur s’est rendu à Paris pour le voir. Il entretenait avec le comédien genevois une relation admirative et ancienne (lisez son hommage en page 10). Quand il est revenu, il irradiait de cette rencontre heureuse, il avait trouvé plus qu’une interview: une amitié, un regard, une envie de le revoir. Une fois l’article paru, un appel depuis Paris a résonné, juste pour remercier, il voulait dire qu’il était content. Quelques minutes au téléphone, ce n’est pas grand-chose bien sûr, mais elles étaient miraculeuses de gentillesse, d’humilité non feinte, de deux ou trois blagues rigolotes. Il faisait des actes d’humour, et il paraît qu’au dernier souffle il a dit le mot amour. Rires vrais, émotions vraies. Merci du fond du cœur à Bernard Haller.