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Hélène Bruller se met à table
Dans «Love», son dernier album, la dessinatrice dresse une grande tablée et balance sur ses amis, sa famille, ses proches. Festin nu ou dîner de cons? L’exercice est périlleux, mais elle s’en sort avec brio.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 08.12.2009
Eloignez les enfants, article pour adultes! Hélène Bruller est le genre de fille qui n’a pas peur d’appeler un chat une chatte. Elle vient de publier un album de bande dessinée qui s’intitule Love. Suggérons un sous-titre: «Qui aime bien châtie bien». Car, derrière l’arc-enciel, les étoiles et les petits cœurs de la couverture papier glacé, se cachent 64 pages d’humour vache, d’acidité jubilatoire. Hélène Bruller y dresse le portrait de ses proches. C’est féroce, vengeur, cinglant, mais avec suffisamment de talent pour faire de cet exercice singulier un discours universel. Ce sont ses amis, mais ils ressemblent furieusement aux vôtres…

Hélène Bruller est la fille qui vit avec Zep, le père de Titeuf, que nous appellerons Philippe, puisque dans le cercle intime où nous pénétrons tout le monde l’appelle Philippe. Ce matin-là, Philippe travaille dans son atelier en écoutant Johnny Cash. Hélène est assise dans un canapé voisin et parle cash. «Ici, c’est chez Philippe. Pour que je me sente chez moi, il faut que je paie le loyer. J’ai payé quelques trucs, mais je ne peux pas m’offrir une maison comme ça.»

Ça, c’est une demeure du XVIIIe siècle classée monument historique que Philippe a achetée l’an dernier sur un coup de cœur. Cette Parisienne de bonne famille assure qu’elle pourrait sans problème être heureuse «dans un petit studio». Elle s’est investie dans la restauration et la décoration, le métier de son père. Elle planchait avec le décorateur, puis ils présentaient leur projet à Philippe. «C’était la cliente idéale, se souvient le décorateur, Peter Kammermann. Elle a cette audace, ce grain de folie qui permettent de faire aboutir un projet.» Les amis ont donné un coup de main. Dans le boudoir, il y a une photo posée sur la cheminée de Verena et Marc passant l’aspirateur.

«Se montrer sous son meilleur jour, c’est bon pour Miss Suisse»
Hélène Bruller

Verena, c’est Wonder Woman; Marc, c’est le Carré. Dans Love, il y a aussi l’Hyperactive, la Bombe, l’Homme qui dit non, Mère Teresa, le Français, Super Psy, le Dilettante excentrique…

En tout, 25 portraits de personnalités choisies parmi son cercle familial, ses copains, ses connaissances. Sa sœur Anne (Mauvaise Foi Girl) n’a rien vu venir. Personne n’était au courant, personne ne s’est vu soumettre une quelconque autorisation à signer. Ils ont découvert le produit fini. Brut de décoffrage. «J’avais un peu d’appréhension, mais j’ai éclaté de rire», explique Peter Kammermann. Bon, pour lui, c’est facile: Peter est l’Homme de goût, le mec classe en toute circonstance.

Déçus de ne pas y être

Mais les autres, n’ont-ils pas eu le sentiment d’être invités à un dîner de cons? Apparemment pas. «Les déçus sont plutôt ceux qui n’y sont pas. On m’a parfois demandé: «Tu ne me trouves pas assez de personnalité pour être dans le livre?» Elle n’a pas oublié de s’y mettre. Cruauté bien ordonnée commence par soimême: Hélène Bruller se dépeint en garce, en colérique, en piètre cuisinière. Parce que «se présenter sous son jour le plus favorable, c’est bon pour Miss Suisse!» Au naturel, elle est plutôt simple, gentille. Vive d’esprit mais pas en représentation permanente. Mais on sent qu’il doit en être autrement en période de gestation créative. Qu’elle se nourrit du conflit, quitte à le créer si besoin…

Les amateurs d’humour glacé et sophistiqué crient au génie, les vierges effarouchées au scandale. Le magazine Elle, qui la soutenait depuis le début, a cette fois refusé de chroniquer l’album. Trop de grossièretés, paraît-il… «Je suis grossière dans la vie, donc je le suis également dans l’album. Mais grossière, pas vulgaire.»

«Quand Hélène parle, c’est déjà de la bande dessinée»
Zep

Et, puisque tout est vrai, où est le problème? Même quand l’éditeur propose de coller un sticker sur l’album «Par la fille qui suce l’auteur de Titeuf», c’est que le vrai éditeur lui a vraiment fait cette proposition indécente. Qu’elle aurait acceptée! C’est Zep qui n’a pas voulu. Il s’est même fâché. «Il m’a dit: «Mais t’en as pas marre qu’on te ramène toujours à la meuf de Titeuf?» Pas au point de rater un trait d’humour mordant. «Et puis, rectifie Hélène, je ne suis pas dans son ombre. Je suis à côté, avec mon petit soleil à moi et ma petite ombre à moi.»

Sinon, Philippe a quand même bien ri lorsqu’il a lu Love. Tiens, le voilà qui descend chercher son courrier (des albums de bandes dessinées). Il en pense quoi, le Mozart de la BD, de se voir caricaturer en Humour Boy, un type qui se croit obligé d’être drôle jusque sur la cuvette de son trône? «J’ai trouvé ça trash mais très marrant. Elle est comme ça, Hélène. Quand elle parle, c’est déjà de la BD.» Et lorsqu’on lui demande ce qu’il envie à Hélène Bruller, Humour Boy reprend le dessus et répond: «Son mari», avant de s’en retourner vers ses appartements.

Les enfants sont ravis

C’est plus facile dans une grande maison, mais ces deux-là arrivent à cohabiter sans s’étouffer. Mieux, il semble même y avoir une complémentarité artistique entre le Happy Sex de Zep et le Love d’Hélène Bruller. «On nous l’a dit plusieurs fois, remarque-t-elle. Pourtant, chacun de nous travaille dans son coin.»

Les enfants ne sont pas là. Mais l’Ado attardé, la Terreur et Extrême Boy sont dans le bouquin et «contents d’être devenus des héros de BD». Une chance. «Je suis contente de voir qu’ils comprennent cet humour. Pas pour qu’ils deviennent comme nous, mais parce que ce langage commun facilite la communication.»

Voilà le fond de l’affaire. Parler, échanger, aimer. Voilà pourquoi ce grand déballage s’appelle Love. «Enfant, tout m’atteignait plus, j’étais encombrée par mes émotions. Dessiner a toujours été pour moi une manière d’exprimer ce que je ressentais. Aujourd’hui, je maîtrise mieux tout cela. J’ai l’impression d’avoir ouvert ma boîte et que les autres ont désormais accès à mon univers. Love est aussi une façon de dire à mes amis que je les aime malgré leurs défauts, que je les aime aussi pour leurs défauts, et que je suis reconnaissante de me sentirégalement aimée malgré mes défauts.»

Hélène Bruller dédicacera «Love» le 12 décembre à 14 heures à la librairie Raspoutine, à Lausanne.



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Tags: Hélène Bruller, dessinatrice, Zep, BD, album, «Love», ami, copain, illustrations, dessins Aller en haut de page Haut de page

 

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