Rencontrer le célèbre pédopsychiatre marseillais relève toujours d’un rituel sympathique. Il vous enserre la main dans sa paluche de rugbyman, tutoie parfois au détour d’une réponse. On lui confie qu’après lecture de son dernier livre, Chacun cherche son père*, on se dit que le père parfait ne pourra jamais exister. Un peu comme si l’on dit à un jeune acteur prometteur: «Aussi génial sois-tu dans le rôle de ta vie, tu n’auras jamais de césar!»
L’analogie le fait rire et opiner du chef. «Les mères, c’est fou ce qu’elles peuvent m’énerver (rire), elles ont toujours le beau rôle. Elles sont des Pénélope qui gèrent leur holding tandis que nous restons des Ulysse voyageurs, des chercheurs de gloire. La maternité est toujours sûre, la paternité à attraper.»
M. le professeur a le sens de l’autodérision. «Un jour, j’ai eu un père trop «rufisé» dans mon cabinet. Il avait lu tous mes livres, il était cool, tolérant; bref, on ne savait pas par quel bout l’attraper.» Marcel Rufo a toujours un projet en tête. Là, il planche sur le concept d’un hôpital pour adolescents en plein cœur de Marseille. Sept cas concrets à lui soumettre pour comprendre la méthode Rufo.
Le lit conjugal, territoire sacré?
Mon fils de 11 ans me prend ma place dès que je sors du lit conjugal. Dois-je réagir et l’en empêcher pour marquer mon territoire?
«Il réinvente Sophocle, ce petit. Si j’étais à votre place, je lui passerais le livre, qu’il lise cette histoire où Œdipe finit par épouser sa mère et se fait crever les yeux. «Lis dans ta chambre et laisse ta mère dormir.» A part ça, j’en parlerais aussi avec ma femme. Préfère-t-elle un homme plutôt que son fils dans son lit? D’une certaine manière, c’est une façon de castrer votre garçon si vous laissez cette situation s’installer plus longtemps.»
Et la gifle est partie…
Mon fils de 14 ans, frustré de s’être vu refuser quelque chose, a agressé physiquement sa mère en la bousculant dans la cuisine. Je l’ai giflé. Je doute que ce soit la bonne réaction...
«Le gifler n’est pas la solution, mais il est important de savoir qu’avec l’inceste, la violence à la mère est le grand interdit. Violence physique, mais aussi verbale. C’est très important de réagir vite, de prendre votre fils à part pour une discussion entre hommes. Justement parce que vous symbolisez la loi, il faut lui dire: «Tu ne peux pas faire ce que tu as fait. Ici, on vit harmonieusement, ne crois pas que je te laisserai insulter ni frapper ta mère. Je t’avertis: au prochain geste ou mot violent, je t’exclus de la famille. Je t’inscris dans un pensionnat!»
Trop de bisous?
Je me flatte d’être un nouveau père qui n’a pas peur de dire «je t’aime» à son fils. Mais, à 12 ans, il est plus câlin avec moi qu’avec sa mère et m’embrasse très souvent. Dois-je freiner son élan, privilégier une relation entre mecs plus virile?
«Les parents doivent comprendre que la pudeur est importante, c’est la conquête de la liberté pour l’enfant. C’est l’autonomie de votre fils qui se joue là. Votre fils est dans une situation régressive de grand bébé. Le père que vous êtes est aussi décalé. Je recommande un: «Non, tu es grand, je ne t’embrasse plus autant!» L’évolution se joue aussi dans cette part de radicalité qui fixe la limite. Personnellement, ça ne me plairait pas de me faire câliner par mon fils de 12 ans. Je lui dirais: «Tu m’embrasses plus mec, dorénavant on se serre la pogne!» Parfois, l’ado le fait de lui-même, parce que, heureusement, le temps travaille pour les parents.»
Elle n’obéit pas!
Que faire avec ma fille cadette de 5 ans, qui n’obéit pas à moins d’une ultime menace de punition. L’autre jour, à bout de nerfs, je lui ai donné une fessée!
«Elle est futée cette petite, je la trouve très sympathique! Vous devriez lui acheter un bouquet de fleurs car, en fait, ce qu’elle cherche, c’est à se faire remarquer de vous! C’est la relation érotique au père qu’elle explore, cherchant à vous séduire en s’opposant, la seule façon de trouver une place à part à vos yeux. Son message sous-jacent: «Occupe-toi de moi, même en négatif!»
Tandem infernal
Mes jumelles de 13 ans s’insultent à table et transforment le repas de famille en enfer. Que dois-je faire, à part les renvoyer dans leurs chambres après une bonne engueulade?
«Je vous conseille de lire ou relire le livre de René Zazzo sur le paradoxe des jumeaux. Le maître en gémellité. Vos jumelles forment un couple et comme tel se chamaillent à table. Conseil pratique: séparez-les. Faites deux repas différents où vous mangez chacun avec l’une d’entre elles. Une cantine alternée en quelque sorte! Vous verrez, les deux chipies vont bientôt vous supplier de manger à nouveau ensemble. Ensuite, vous refixez les règles!»
L’arme de la séduction
Ma fille adoptive de 9 ans joue en permanence de sa séduction pour obtenir ce qu’elle veut. Je résiste en me montrant indifférent à son charme, mais elle en rajoute. Que faire?
«Tout le monde reconnaît son charme sauf vous, donc elle va continuer à faire tout ce qui est nécessaire pour que vous succombiez vous aussi! Du fait de son passé, on peut se demander si la séduction a été une arme de survie. Plus angoissant, elle doit se demander: «Pourquoi ai-je été abandonnée si j’étais si charmante?» Sa beauté est à la fois une arme et un questionnement. Il faudra du temps et de la patience pour réinstaurer sa confiance.»
Mon père est nul!
Mon fils de 13 ans vit cette période que vous décrivez bien, où je ne suis plus son héros. Il exagère même mes défauts devant ses copains, du style «tu cours comme un escargot, tu manques de muscles», etc. Je comprends le processus, mais il est douloureux...
«C’est une phase de déboulonnage normale. Vous étiez son héros, au sens antique du terme, et il est confronté à la réalité. Mais il ne faut pas accepter qu’il le fasse en public. Je vous conseille de lui donner rendez-vous dans un bistrot pour parler entre quatre yeux. Lui faire comprendre qu’on n’a peut-être jamais le père, mais également le fils, qu’on imaginait! Comment réagirait-il si vous disiez devant vos amis qu’il n’est pas aussi beau ni génial que vous rêviez secrètement qu’il soit?
Et, de façon générale, je conseille aux pères, surtout tardifs, qui n’ont plus le même quota hormonal que leur fils, de cesser de se faire du mal en se mesurant avec eux à la course ou au tennis. Pratiquez ces sports avec des hommes de votre âge!»
* Ed. Anne Carrière.